La "part du Mystère de l'Eglise" des mouvements apostoliques

logo pastorale

 

juin 1999

Mgr Albert Rouet


Lors de sa dernière réunion, le 20 février, le Conseil pastoral avait émis un vote rappelant le rôle irremplaçable des mouvements d'action catholique dans la vie d'une Eglise locale. Il ne s'agit pas de prolonger une méthode pastorale pour simplement conforter son maintien. Beaucoup plus que cela est en cause, et autre chose : car des méthodes naissent, évoluent, s'adaptent et disparaissent selon les circonstances ou l'évolution des mentalités. Sans cesse la pastorale se modifie en fonction des situations. C'est le propre de tout dynamisme que d'avancer, donc de muer.

D'ailleurs, notre Assemblée des Conseils, tenue voici à peu près deux ans, avait rappelé la spécificité des mouvements apostoliques, à côté, bien sûr, d'autres mouvements d'Eglise, éducatifs, spirituels, caritatifs... Au-delà des méthodes, des évolutions et parmi d'autres activités d'Eglise, les mouvements apostoliques possèdent une spécificité que "Routes d'Evangile" (n° 7202) n'hésite pas à présenter ainsi :
"L'Eglise diocésaine aura le souci d'accueillir la part du mystère de l'Eglise dont sont porteurs les mouvements".

Cette "part du mystère" appelle, dans la ligne du Synode, une explication :

1- Au fur et à mesure que l'Eglise prenait conscience de sa place relative dans le monde et de l'existence de grandes zones d'incroyance parmi les anciennes nations de l'Occident, elle a concentré son attention sur les fondements du témoignage rendu au Christ : le baptême et, comme au temps des premières communautés chrétiennes, la mission des chrétiens disséminés parmi les hommes. Elle portait à nouveau son attention sur les "semences du Verbe" qui, en toute personne, tendent vers la rencontre du Christ par des chemins parfois étranges. La prise de conscience de la mission de tout chrétien d'évangéliser a conduit à "l'action des catholiques" (Pie X) puis à "l'action catholique" (Pie XI). En associant les fidèles au travail apostolique des évêques, Pie XI relançait fortement la conception d'une Eglise toute entière fondée sur les apôtres, donc marquée dans sa vie par l'envoi des disciples (Jn 20, 21).

Résumant cette époque, le Père Congar écrit :
"Ce n'est pas seulement à cause du trop petit nombre de prêtres, c'est parce que l'Eglise, renouant avec ses origines, se conçoit désormais comme Peuple de Dieu en marche dans l'itinéraire des hommes et qu'elle se sait en situation minoritaire de "diaspora", qu'elle s'est mise à vivre beaucoup mieux de sa base" (Eglise Catholique et France Moderne, Paris, 1978, p. 66).

L'Eglise apostolique rend tout chrétien témoin et apôtre de l'Evangile.

2- Un autre trait rapproche notre temps des premiers siècles : le christianisme y vit en concurrence avec d'autres courants religieux. Va-t-il chercher à s'imposer par des procédés de surenchère ascétique, de rigueur austère, voire de marketing publicitaire, comme si sa spécificité n'était que de l'ordre quantitatif (plus de générosité, plus de dévouement...) ou possède-t-il en lui-même une attitude propre qui le distingue des mouvements sectaires mais ardents, ou de syncrétismes chatoyants ? Bien sûr qu'il faut au chrétien du dévouement et de l'ardeur, mais ces qualités, dont d'autres aussi font preuve, ne suffisent pas à le caractériser, en sorte que Saint Paul demande aux Philippiens d'imiter les vertus qu'ils découvrent autour d'eux (4, 8).

La mission évangélique ne consiste pas seulement à répandre un message, à distribuer une parole. Donner ne la définit pas totalement. C'est l'échange qui la caractérise, de même que le Christ a reçu de nous une existence humaine pour nous offrir la vie de Dieu, de même que l'Eucharistie n'effectue sa présence que si nous apportons du pain et du vin. Donner et recevoir : cet échange symbolise la vie trinitaire de Dieu. Il est donc indispensable que l'annonce de la foi se conforme au Dieu dont elle témoigne.

3- A plusieurs reprises, l'évangile souligne combien les disciples reçoivent d'étrangers une lumière pour comprendre Jésus avec qui ils cheminent. C'est la foi unique du Centurion (Mt 8, 10), c'est le Samaritain, lépreux guéri, qui chante sa reconnaissance (Lc 17, 16) ; ce sont, en Samarie encore, les moissons déjà prêtes pour la récolte (Jn 4, 35) ; c'est enfin le Centurion qui, à la mort du Christ, proclame sa foi (Mc 15, 39). Dans l'histoire, avance une "préparation évangélique" selon le titre d'un ouvrage du IVe siècle.

L'annonce du Christ s'effectue dans cette découverte, par cette reconnaissance que l'Esprit nous devance et grâce à un dialogue où circule le Verbe. Une telle attitude appartient à la manière, pour l'Eglise, d'être apostolique. On comprend que, depuis presque un siècle, cette attitude ait fini par imprégner ses activités. Elle est une attitude de l'Eglise actuelle. En ce sens, on peut dire que l'Action catholique est devenue un bien commun de toute l'Eglise.

Il convient de le souligner pour qu'aujourd'hui où les esprits risquent d'être hantés par la récession dont nous abreuvent les médias, ne s'étende le désir de la restauration d'une force illusoire qui donne sans recevoir, et affirme sans dialoguer. Une telle prétention mettrait l'Eglise en porte-à-faux avec les hommes, par crainte, finalement, qu'en recevant d'eux quoi que ce soit, le message n'en paraisse dévalué, alors que l'incarnation du Christ montre la valeur radicale de l'échange. Là, réside une part du mystère de l'Eglise. Le Christ la lui donne par une main qui la recueille chez ceux qui n'en font point partie mais qu'anime son Esprit.

4- Pourtant cette part ne cherche pas encore assez loin. Tout candidat à un groupe est un membre potentiel ; tout sympathisant un candidat en puissance, au titre d'un idéal ou de valeurs partagés. Le mystère de l'Eglise va plus profond. Le Christ qui en est la tête est également le Créateur en qui tout fut établi (Cl 1, 16). Le monde et son histoire sont orientés vers le Christ, c'est-à-dire vers le Royaume. Dès les origines, l'Eglise est semée.

Il n'est pas dit que, en ce temps, l'Eglise et le monde doivent coïncider. Ils se retrouveront dans le Royaume, cette terre nouvelle que l'Eglise anticipe et dont elle signifie l'origine : "Nous sommes, écrit Saint Paul aux Ephésiens, désignés dans le Christ, par avance... en lui nous avons été choisis comme sa part, pour être, à la louange de sa gloire, ceux qui, d'avance ont espéré dans le Christ" (1, 11-12).

Une part du Royaume est déjà présente au coeur du monde, par tout ce que le Christ récapitule comme justice et fraternité, selon l'esprit des Béatitudes. Alors que Jérusalem assiégée était sur le point d'être investie, l'évêque Sophone prêche : "Les nations sont les fondations de l'Eglise" (Homélie sur Jean Baptiste, 19).

Les peuples dont il parle n'entreront probablement pas dans l'Eglise. Il n'empêche : plus radicalement encore que d'appartenir au corps visible de l'Eglise, quelque chose d'essentiel qui constitue l'Eglise, vit déjà en eux et doit être développé : leur générosité, leur justice, leur respect de l'homme, leur quête de Dieu. Les valeurs inhérentes à la création dans le Christ, que le Christ incarne en lui-même et qu'il donne à l'Eglise, tendent vers leur accomplissement dans le Royaume.

Il en résulte que les chrétiens reçoivent une double mission : celle de signifier le Christ vivant aujourd'hui, construisant son corps qui est l'Eglise ; et celle d'orienter la vie des hommes vers le monde nouveau où "Dieu sera tout en tous" (1 Co 15, 28).

Une part du mystère de l'Eglise attend chez les autres hommes à entrer en son Corps. Mais il reste historiquement une autre part, immense, que l'Eglise aide à avancer vers le Royaume, puisque celui-ci constitue à la fois le but de l'Eglise et celui de l'histoire du monde. Il est donc indispensable que des chrétiens s'engagent à faire advenir la terre nouvelle. Telle est la part, l'autre part, du mystère de l'Eglise que servent les mouvements d'Action Catholique.

5- Avec les hommes qui travaillent à édifier une société plus humaine, pour répondre aux trois défis reconnus par l'Assemblée des Conseils (un monde technique et crédule, un monde en croissance et en précarité, un monde en quête de sens), les mouvements apostoliques s'attachent à purifier les mentalités de ce qui les déshumanise pour les orienter vers leur but authentique. C'est là une mission indispensable à l'Eglise comme Eglise du Christ.

L'Eglise agit avec deux mains : l'une édifie, dans l'Esprit, le Temple de Dieu (Eph 2, 21-22) ; l'autre bâtit une terre selon l'appel du Créateur. Avec ces hommes qui veulent un monde vraiment humain, entre eux et pour eux, les mouvements apostoliques expriment comment la mission de l'Eglise la dépasse et rejoint les hommes. Ils sont donc nécessaires à l'Eglise pour qu'elle soit fidèle à sa nature même.

Les mouvements apostoliques, au nom de l'Evangile, collaborent à poursuivre la création confiée aux hommes (Ps 115, 16) dans le sens indiqué par les Béatitudes. Ils restent des veilleurs d'humanité, proposant des chemins d'une plus grande dignité de l'homme et d'une meilleure vie fraternelle. Ce travail de justice et de paix concerne directement les engagements politiques avec ceux et celles qui entendent servir les mêmes objectifs. Cette part du mystère de l'Eglise prend nécessairement une forme pluraliste.

En agissant ainsi, ces mouvements sont le signe de ce que tous doivent faire, de la manière dont ils doivent se comporter dans leur relation au monde. Avant d'être une structure, les mouvements apostoliques traduisent en acte une exigence de l'Evangile. Leur vie d'équipe, la révision de vie, disent une communion où l'existence des hommes est partagée, mêlée à la Parole du Verbe. Ces équipes sont ainsi les partenaires nécessaires de la vie de toute communauté chrétienne, afin que soit présente la double mission de l'Eglise en ce monde.

L'Eucharistie réunit dans la même communion ces deux aspects de la mission des chrétiens. Elle les pousse, chacun selon sa vocation propre, à s'engager pour faire de l'homme un vivant.