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D'étape en étape : découvrir la Bible
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P. Joseph Chesseron
Lorsque je suis arrivé dans le Pays Civraisien, dans le sud de la Vienne, comme responsable du Secteur Pastoral de Couhé, j'ai découvert un journal paroissial portant le titre de "Le Blé qui Lève", entièrement composé par les gens du cru, avec une équipe de rédaction bien structurée. Son objectif n'est pas seulement de fournir des informations de type religieux. Il veut aborder toute question qui concerne la vie des hommes d'aujourd'hui et toute question concernant la vie ecclésiale. Par une série d'articles, l'un de nous dressa un panorama de l'Histoire de l'Eglise. Son ouvrage étant terminé, il fallait trouver un thème semblable, pour une formation chrétienne en profondeur. C'est alors que j'ai proposé de présenter différents articles visant à faire découvrir la Bible.
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible Les Actes des Apôtres Aux origines des Evangiles Les Paraboles dans l'Evangile Vivre la Foi : l'Eucharistie La Tradition La Bible, une histoire d'eau La montagne dans la Bible
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Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
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P. Joseph Chesseron
Je m'appelle Joseph Chesseron. Je suis prêtre du diocèse de Poitiers depuis le 16 juillet 1961. Depuis le mois de septembre 2000, je fais partie de l'équipe de rédaction du journal 'Le Blé Qui lève' du Pays Civraisien et du secteur de Ménigoute. Cette équipe m'a demandé de présenter les grands personnages de la Bible. Pour rendre cette présentation moins rébarbative, l'idée m'est venue de m'adresser à ces grands personnages sous la forme de Lettre Ouverte. Je leur raconte leur propre histoire, en posant à l'occasion quelques questions. Je me situe au niveau du récit biblique tel qu'il est, sans prendre position sur l'historicité du personnage et de tel fait raconté.
But et méthode. Le but des textes qui suivent était de sensibiliser le public le plus large possible à différents personnages et l'inviter à ouvrir la Bible, de lui donner goût à sa lecture. L'idée m'est venue de les présenter sous forme de lettre ouverte, pour éviter de donner à mon discours une forme trop didactique qui risquait de rebuter un certain nombre de lecteurs. C'est pourquoi, aussi, j'ai choisi de renvoyer les références à la fin de la lettre. Par ailleurs, il fallait aussi éviter de se cantonner à l'anecdotique, de verser dans l'historicisme ("Histoire Sainte !") : tout en faisant droit au style "récit", sans le dire explicitement à chaque fois, je me suis efforcé de présenter le personnage comme le voyait le dernier rédacteur, la "figure" plus que le personnage historique. Quelle(s) méthode(s) ai-je adoptée(s) ? Je suis ni exégète ni journaliste de profession. Mais je me devais d'être sérieux à la fois avec l'objet de mon étude et le public auquel je m'adressais. C'est pourquoi j'ai relu dans la Bible, pour chaque personnage, ce qui le concernait. J'ai "vécu" avec lui, à la lumière d'un certain nombre de commentaires. A ce sujet, je rends hommage à Paul Beauchamp et son livre merveilleux : "Cinquante portraits bibliques" : il a guidé mon regard. En même temps, vraiment en même temps, j'avais toujours à l'esprit les personnes auxquelles je voulais m'adresser : comment, dans le langage d'aujourd'hui et dans la fidélité à l'esprit de la Bible, présenter ces personnages à la fois tellement étrangers à notre mentalité et en même temps qui ont profondément marqué nos civilisations ? Par ailleurs, je ne pouvais présenter Moïse de la même manière que Samson ou David. Je me suis efforcé de varier le style, pour éviter de "niveler" les personnages. Ai-je réussi ? Ce n'est pas à moi d'en juger.
Je souhaite que le lecteur n'en reste pas à ma littérature, mais ait envie de mettre le nez dans la Bible. Mais attention ! méfiez-vous : y mettre le bout du nez c'est risquer d'y passer tout entier ! Après tout, le jeu n'en vaut-il pas la chandelle ? A tout seigneur tout honneur : nous commencerons par Abraham.
D'étape en étape...
Lettre ouverte à Abraham Lettre ouverte à Jacob Lettre ouverte à Joseph Lettres ouvertes à Moïse Lettre ouverte à Josué Lettre ouverte aux Juges (Gédéon, Jephté et Samson) Lettre ouverte à Samuel Lettres ouvertes à David Lettres ouvertes à Salomon Lettre ouverte à Elie Lettre ouverte à Elisée Lettre ouverte à Amos Lettre ouverte à Osée Lettre ouverte à Jonas Lettre ouverte à Sara et Rébecca Lettre ouverte à Rachel Lettre ouverte à Tamar et Rahab Lettre ouverte à Ruth Lettre ouverte aux Femmes de David (Mikal, Avigaïl et Bethsabée) Lettres ouvertes aux Femmes sombres de la Bible Lettre ouverte à Joseph, époux de Marie Lettre ouverte à Jean-Baptiste
Lettre ouverte à Abraham
P. Joseph Chesseron
Comment dois-je t'appeler ? Monsieur ? Trop moderne : tu ne sais pas ce que ça veut dire ! Monseigneur ? Pas question : c'est le titre que tu donnes à Dieu (1). Cher ami ? C'est trop familier (encore que…) Non ! je vais t'appeler Père : c'est le titre que, au long des âges, tes descendants ont préféré pour toi (2).
A l'appel du Seigneur, tu quittes ton pays Père Abraham, tu devais être un peu fou, à Harran, quand ton Dieu t'a demandé (3) de quitter ta maison, ton père, ta mère, que tu as touché le bras de Sara, ta femme : " Faut ramasser les affaires " (4) et que tu es parti sans savoir où tu allais. Tu traverses le pays de Canaan. Au passage le Seigneur te promet de donner cette terre à tes descendants (5) : drôle de promesse, à quelqu'un qui n'a pas d'enfant !
Des ennuis à cause te ta femme Pour l'heure, tu files en Egypte (famine oblige) mais tu crains d'être tué à cause de ta femme(6). Tu la fais passer pour ta sœur. Pharaon la fait enlever, mais ça lui attire des ennuis de la part du Seigneur. Il te rend ta femme et te chasse d'Egypte. Curieux quand même : une aventure semblable se reproduira pour toi et pour ton fils Isaac avec le même roi, Abimélek, à moins que ce soit la même histoire racontée trois fois !(7). En tout cas, ta descendance quittera aussi l'Egypte en catastrophe (8).
Ta vie à la limite du désert Tu apprends à tes dépens (9) qu'il ne vaut mieux pas faire affaire avec sa famille. Mais tu es un sage : tu laisses ton neveu Loth choisir les meilleurs pâturages, du moins pour l'instant ; Il choisit d'aller vers Sodome et Gomorrhe. Le pauvre, il ne sait pas ce qui l'attend ! Le razzias, ça ne date pas d'hier. Comme tout le monde de ce temps-là, tu y as participé (10). Mais ce fut pour toi l'occasion de rencontrer un mystérieux personnage, sans père ni descendance, comme on dira plus tard (11) : Melkisédeq, roi de Salem (12) qui te fournit du pain et du vin. Tiens, comme c'est étrange ! (13) Pour l'instant, le Seigneur te renouvelle ses promesses et fait alliance avec toi (14), et toi qui n'as toujours pas de fils, tu continues à faire confiance !
Haggar et Ismaël Autre temps, autre mœurs : Sara, ne pouvant avoir d'enfant elle-même, pousse sa servante Hagar dans ton lit pour que tu puisses avoir une descendance(15). Cela suscite quelques querelles entre épouses, mais l'ange du Seigneur finit par tout arranger. Hagar met au monde Ismaël. Les Arabes d'aujourd'hui le considèrent comme leur ancêtre. Ce sont donc les cousins des Israélites… et les nôtres aussi, en quelque sorte ! Tu t'es soumis, toi, tes fils et tous tes descendants (hébreux et arabes) au signe de l'alliance qu'est la circoncision (16). Plus tard, saint Paul jugera que, à cause de la foi au Christ, elle est devenue inutile (17), mais n'anticipons pas.
La visite des trois étrangers à Mamré La visite des trois étrangers (Dieu ?…), que tu accueilles somptueusement au chêne de Mamré (18), a bien fait rire ta femme Sara : alors que vous étiez tous les deux très vieux, il annonce que dans un an elle aura un enfant ! De qui se moque-t-on ? Et toi, tu crois que c'est possible ! C'est vrai que ta confiance en Dieu est inébranlable. Tu es devenu familier de Dieu et, quand les gens de Sodome agissent de la manière que l'on sait (19) (c'est même resté dans notre langue !) en traitant l'étranger comme un objet de plaisir, tu oses prier pour eux, pour leur ville. Tu es gonflé…mais que ta prière est belle ! (20)
L'épreuve du sacrifice d'Isaac Le Seigneur en qui tu fais confiance serait-il devenu fou et sadique ? Ce fils tant espéré (21), voilà qu'il te demande de le sacrifier (22) ! Et toi, de nouveau, tu ne dis rien, tu fais confiance ! Heureusement, l'histoire se termine bien ; dans un style et une mentalité qui nous déroute, elle est racontée pour souligner ta foi et, au passage, dénoncer les sacrifices humains des religions des alentours. Au fait, dans notre monde d'aujourd'hui, est-ce qu'on ne continue pas à sacrifier des enfants (et des adultes aussi) au dieu-argent ?
Tu achètes un terrain pour ton tombeau Après ce suspens insoutenable, il te reste une ou deux choses à régler. Sara, ta femme, vient de mourir (23) : il faut l'enterrer ; tu es un nomade n'ayant pas de terrain. Alors, par un marchandage typiquement oriental, tu en achètes un à Hébron. On en parle encore du tombeau des Patriarches ! C'est bien triste de se le disputer, en allant jusqu'au massacre de février 1994. La religion mal comprise sera-t-elle toujours source de violence ?
Avant de mourir, tu maries ton fils Mais revenons à ton histoire qui tire à sa fin. Isaac, il faut le marier. Tu veux que ça reste dans ta famille. Quelle belle histoire que le mariage d'Isaac et de Rébecca ! (24) Un vrai roman ! Pour eux, pour toi, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes (ce sera différent pour la descendance !). Tu peux mourir en paix. (25) Mais on n'a pas fini de parler de toi : on t'appelle toujours le père des croyants !
Ces quelques lignes, ainsi que les 'Lettres ouvertes' qui vont suivre, n'ont pas la prétention se substituer à la Bible. Au contraire, les nombreux renvois (on appelle ça des références) répartis tout au long du texte sont autant d'invitations à s'y plonger. Chacun fera bien comme il voudra ! Permettez cependant de conseiller une méthode de lecture : lire ce texte d'une traite, puis le reprendre en se reportant au texte de la Bible grâce aux références. Dans ce cas, mieux vaut avoir une Bible : il y en a de pas trop chères dans le commerce ! Quand on cite un passage de la Bible, on désigne d'abord le livre (exemple : Gn = Genèse), puis le chapitre (exemple = 12), enfin le ou les verset(s) (exemple = 1), ce qui donne Gn 12, 1 = Le Seigneur dit à Abraham " Pars de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je te ferai voir ". Habituellement, quand on ouvre une Bible, on remarque le nom du livre en haut, au centre de la page, puis, en haut de la page de gauche, le chapitre et le 1er verset de la page, enfin, en haut de la page de droite, le chapitre et le dernier verset de cette page. Dans le texte, le N° des chapitres sont en caractère gras et les versets sont en petits caractères maigres. Cette division en chapitres et versets est la même pour toutes les bibles, quelles qu'en soient les langues et les traductions. Elle a été fixée définitivement au milieu du XVIème siècle par l'imprimeur Robert Estienne.
(1) Gn [Livre de la Genèse] 18, 3 (2) Lc [Evangile selon saint Luc] - 16, 24 (3) Gn 12, 1 (4) G. Bessière : Jésus est devant - Cerf 1973 (5) Gn 12, 7 (6) 12, 11 (7) Gn 20, 2 et Gn 26, 6 (8) Ex [Exode] 12, 1 à 15, 21 (9) Gn 13, 2 à 13 (10) Gn 14, 1 à 24 (11) He [lettre aux Hébreux] 7, 3 (12) Gn 14, 18-20 (13) Mt [Matthieu] 26, 26-29 (14) Gn 15, 1 à 21 (15) Gn 16, 1 à 16 (16) Gn 17, 1 à 27 (17) Rm [épître aux Romains] 3, 29-30 (18) Gn 18, 12 (19) Gn 19, 4 à 9 (20) Gn 18, 16 à 33 (21) Gn 21, 1 à 5 (22) Gn, 22, 1 à 19 (23) 23, 1 à 20 (24) Gn 24, 1 à 67 (25) Gn 25, 1 à 8
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Jacob
P. Joseph Chesseron
Il y a quelque temps, j'ai écrit à ton grand-père Abraham. Il m'a répondu par une longue lettre d'au moins treize chapitres (1). J'en ai fini la lecture, mais il faudra que j'y revienne : il y a tellement de choses que je n'ai pas comprises ! C'est à toi maintenant que je m'adresse. Je t'en prie : demande pardon de ma part à ton père Isaac de paraître l'oublier, mais, coincé comme il est entre un père tel qu'Abraham et un fils tel que toi, il fait piètre figure : un seul chapitre lui est consacré entièrement (2), et il semble que Rébecca, sa femme (ta mère) ait joué un rôle au moins aussi important que lui. Ah ! ces femmes !
Ta naissance C'est curieux dans votre famille, il y a souvent des histoires de stérilité (de la femme…, de l'homme on n'en sait rien !) (3) Est-ce que, par hasard, ce ne serait pas pour dire que c'est Dieu qui est source et maître de la vie ? Au bout du compte, malgré tout, Rébecca devient enceinte… mais, entre toi et ton frère jumeau, ça ne se passe pas bien du tout ! Déjà, dans le ventre de votre mère, vous vous bagarrez. A la naissance, tu sors le second mais tu tiens ton frère Esaü (le velu) par le talon, une manière de dire : " j'ai le dessous maintenant, mais un jour je te supplanterai " (Jacob, le " supplanteur ") (4).
Tu captes la bénédiction paternelle Et ça ne va pas tarder : Tu lui achètes son droit d'aînesse pour un plat de lentilles (5). Ton père Isaac préfère Esaü, malgré les soucis qu'il donne à ses parents par ses mariages avec des étrangères (6). Rébecca, qui a sans doute un faible pour toi, entend son mari demander à Esaü d'aller à la chasse, de lui préparer un bon repas de gibier pour recevoir sa bénédiction (7). Elle te pousse à te substituer à ton frère pour lui subtiliser la bénédiction paternelle (Jacob, le " supplanteur "[bis]). Pour en arriver à confondre des poils de chevreau et des poils humains, il faut vraiment que le vieil Isaac soit sur le déclin. Et pourtant ça marche ! (8) Colère d'Esaü à son retour de chasse ! Isaac n'a qu'une bénédiction (9). Le père est du côté de la loi ! Tu risques à ton tour de servir de gibier (10). Alors ta mère projette de t'envoyer te réfugier à Harran chez son frère Laban, " pour, se dit-elle, ne pas être privée de mes deux fils le même jour. " (11). Mais, afin de cacher pleinement son jeu, elle suggère à Isaac d'envoyer lui-même Jacob chercher un bon parti chez son beau-frère, dans sa famille (12).
"L'échelle de Jacob" Et te voilà parti pour la grande aventure ! Mais qui donc te conduit ainsi par des chemins aussi inattendus ? Avons-nous un début de réponse avec ce songe mystérieux qu'on appelle encore " l'échelle de Jacob "(13) ? Ce qui est sûr, c'est que la parole que tu prononces à la fin de ce récit sera un guide pour les croyants des siècles à venir : " Dieu était là et je ne le savais pas ! " (14)
Tes rapports tendus avec Laban, ton beau-père Tout semble bien commencer pour toi : tu rencontres très vite Rachel, la fille de Laban, près d'un puits et, toute de suite, tu deviens amoureux (15). Tu te mets en quatre pour faire boire ses moutons, ton futur beau-père t'accueille à bras ouverts (16). Il est même prêt à te donner sa fille en mariage. Mais là, toi et Laban, vous nous faites assister à une vraie partie de poker-menteur ; ces histoires d'épouse substituée pendant la nuit de noce, ces marchandages pour avoir droit à la préférée (17), ta vengeance en t'enrichissant aux dépens de ton beau-père, on ne peut pas les résumer : il faut les lire dans le texte tellement c'est savoureux (18) ! Pendant ce temps, tu accrois ta petite famille avec tes épouses et leurs servantes (19) : onze fils et une fille (le plus jeune viendra plus tard, mais Rachel mourra en couches) (20). Tes relations avec Laban se tendent de plus en plus ; tu dois partir secrètement, en accord avec tes épouses et retourner en Canaan (21). Rachel, au passage, vole les dieux de son père (des sortes d'amulettes) ; le lieu où elle les cache (22) ne serait-il pas pour l'auteur une manière de dire que ce ne sont que des objets, non des dieux ?
Au gué du Yabboq Je passe sous silence ta rencontre avec Esaü ton frère (23). Tu es assez malin pour que ça se passe bien (24). J'aimerais bien savoir cependant ce que signifie ce mystérieux épisode où tu luttes toute la nuit contre un homme (un ange ?), au gué du Yabboq. C'est là, dit-on, que le Seigneur te donna un nouveau nom : Israël (25)
Une histoire "vraie", y compris dans sa violence C'est curieux quand même : pour toi, pour tes fils et pour ta descendance, les auteurs ont été sans concession ; ils ont raconté les faiblesses et les turpitudes aussi bien que les hauts faits et les bonnes actions. Ainsi cette sombre histoire du viol de Dina, ta fille, et de la vengeance contre les habitants de Sichem organisée par ses frères (26). Cela tranche sur la manière des autres peuples de présenter leurs ancêtres. Ne serait-ce pas pour dire ce qui sera répété sans cesse : " Si je t'ai choisi, ce n'est pas parce que tu es meilleur, c'est parce que je t'aime et je te donne la responsabilité d'être signe de mon amour pour tous les hommes " ?
Renouvellement de l'Alliance Et de fait, à Bethel (la " Maison de Dieu "), où tu construis un autel (ou une stèle) (27) Dieu renouvelle avec toi l'alliance conclue avec ton grand-père Abraham (28). Tout au long des siècles, cette alliance prendra des chemins tortueux, dans " un peuple à la nuque raide " (29). Nous pouvons relire cette histoire à la fin du livre Ben Sirac le Sage (30). Contrairement à ce que j'ai écrit à l'instant, il idéalise un peu les personnages, mais tu sais, avec le temps, on ne retient que les bons côtés des grands hommes ! A travers petitesses et grandeurs, l'Alliance culminera et deviendra éternelle en celui que Paul présentera comme La Descendance d'Abraham : le Christ (31).
Je vais en rester là avec ma lettre, non que ton histoire soit finie, mais elle est tellement imbriquée dans la vie de celui à qui je me propose d'écrire dans quelque temps, Joseph, ton fils préféré ! Nous reparlerons de toi, de tes malheurs familiaux, de ton immense tristesse quand tu croyais ton fils mort et ta joie plus grande encore quand tu l'as retrouvé vivant.
A bientôt, père Jacob !
(1) Gn [Genèse] 12, 1 à 25, 10 (2) Gn 26 1 à 33 (3) Gn 25, 21 et aussi 1 S [1er livre de Samuel] 1, 1 à 20 - Lc [Evangile de Luc] 1, 7 (4) Gn 25, 25 (5) Gn 25, 31 (6) Gn 26, 34-35 (7) Gn 27, 1 et suiv. (8) Gn 27, 5-29 (9) Gn 27, 34-40 (10) Gn 27, 41 (11) Gn 27, 45 (12) Gn 24, 28, 1 (13) Gn 28, 12 (14) Gn 28, 16 (15) Gn 29, 9 et s... (16) Gn 29, 14 (17) Gn 29, 27-28 (18) Gn 29, 15-31 et 30, 25-42 (19) Gn 29, 31 à 30 (20) Gn 35, 16-20 (21) Gn 31, 14-16 (22) Gn 31, 19 et 30-35 (23) Gn 32, 2 à 33, 17 (24) Gn 33, 13-15 (25) 32, 23-33 (26) Gn 34, 1-31 (27) Gn 35, 3 et 14-15 (28) Gn 17, 1-27 (29) Ba [livre de Baruch] 2, 30 (30) Si [Ben Sirac le Sage] ch. 47 à 49 (31) Gal [Epître aux Galates] 3, 16
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Joseph
P. Joseph Chesseron
Juste au moment où je m'apprête à t'écrire, j'apprends qu'on est en train de détruire ton tombeau à Naplouse. Tu comprends que je ne peux pas t'écrire froidement, comme si rien ne s'était passé. Quelles que soient les raisons de cette flambée de colère (je suis porté à croire qu'elle est justifiée, parce que ce tombeau est un symbole des implantations de colonies juives en terre palestinienne), détruire un tombeau n'a aucun sens, pas plus qu'une mosquée ou une église. Arrêtera-t-on un jour de se haïr et de se tuer au nom d'Allah, de Yahwé, de Jésus Christ, au nom d'une terre, prétendument promise mais qui n'appartient à personne, pas plus en Palestine qu'en France, en Irlande, en Espagne, en Afrique ou ailleurs. ? Des gens que tu n'as pas pu connaître puisque ce sont des Indiens d'Amérique disent : " Nous ne recevons pas la terre de nos ancêtres, nous l'empruntons à nos enfants. " Chacun est appelé à y vivre en frère. Comprendra-t-on un jour que, individus ou peuples, nous n'en sommes que les locataires passagers ?
Tes frères veulent te faire disparaître La privation de liberté, l'exil, toi, tu connais ! Il faut dire que ton père Jacob et toi, vous l'avez bien cherché. Vous avez tout fait pour exciter la jalousie de tes frères. Tu es le fils de Rachel, la préférée (1). Cette tunique princière que te donne ton père (2) va te coûter cher. Ruben, Juda, Azer, Zabulon et les autres vont te prendre en grippe. Et pourquoi aussi leur raconter des songes annonçant ton avenir, des histoires de gerbes ou d'étoiles qui se prosternent devant toi ? (3). Rien d'étonnant que, à la première occasion, Ils te jouent un mauvais tour. Ton père (4) t'envoie vers eux vêtu de la fameuse tunique. Ils te voient arriver et décident de te tuer (5). Après des péripéties un peu embrouillées (on a l'impression que deux récits se mêlent), ils finissent par te vendre à des marchands qui t'embarquent en direction de l'Egypte, où tu es de nouveau vendu à Potiphar, grand sommelier du Pharaon (6).
Une sombre histoire d'inceste (Ch. 38) Ceux qui ont raconté ton histoire ont dû s'embrouiller un peu. Que vient faire ici le récit des embrouilles familiales de ton frère aîné Juda ? Cependant, il doit bien avoir une raison. Le point commun entre ce qui précède (ta tunique tachée de sang qui trompe ton père) et ce qui suit (le manteau que tu vas laisser dans les mains de la femme de ton maître), ne serait-ce pas aussi une histoire de vêtement ? En effet, Tamar se déguise en prostituée pour tromper son beau-père Juda et l'amener à faire la vérité. La leçon lui servira dans la suite de l'histoire, de ton histoire.
Une femme veut te séduire… en vain ! Mais reprenons le fil de tes aventures. Voilà que la partie, très mal engagée, tourne en ta faveur. Tu attires la bénédiction de Dieu (7) sur ton maître (c'est ainsi que les gens de ce temps-là interprétaient la réussite économique) qui t'établit sur tous ses biens. Beau jeune homme, tu attires le regard de la femme de Potiphar (8) qui te fait des avances ; tu la repousses plusieurs fois. Furieuse, elle t'accuse d'inconduite à son égard, et te fait jeter en prison.
Encore des songes… Tu es un séducteur né, puisque, en prison même, tu t'attires les faveurs des responsables (9). Qui plus est, toi dont les songes t'ont attiré tant d'ennuis, te voilà devenu interprète de songes (10). Au fait, les songes, pour les auteurs de la Bible, ne serait-ce pas une manière de dire que Dieu " songe " à nous, qu'il a un projet pour nous, libre à nous d'entrer dans ce projet ou de le refuser ?
Tu expliques les songes de Pharaon… et tu deviens Premier Ministre ! Et voilà que Pharaon lui-même se met à avoir des songes, une histoire de sept " vaches grasses " sortant du Nil dévorées par sept " vaches maigres " (c'est resté dans notre langage) et de sept épis gras mangés par sept épis maigres (11). On te fait sortir de ta prison pour que tu interprètes ces songes. Tu annonces sept années d'abondance et sept années de disettes… et c'est urgent de prendre des mesures (deux songes coup sur coup !). Qui peut les prendre, sinon toi : te voilà investi premier ministre (12) et tout se passe comme tu as prévu. Tu fais constituer des réserves (13) et le pays est prêt pour affronter la pénurie.
Sans leur dire, tu reconnais tes frères Mais la famine touche aussi les pays des environs. Jacob resté en Canaan apprend l'existence de ces réserves en Egypte (14). Il envoie tes frères quémander du grain. Tu les reconnais (15) mais tu fais semblant de les prendre pour des espions. Tu exiges que le plus jeune frère, Benjamin (il est comme toi fils de Rachel), vienne en Egypte (16), alors que l'un d'entre eux restera en otage. Tes frères prennent enfin conscience de la faute qu'ils ont commise à ton égard (17). De retour en Canaan, ils racontent ce qui leur est arrivé et exposent tes exigences (18). Ton père, la mort dans l'âme, finit par accepter, la famine se faisant de plus en plus pressante (19).
Tu mets tes frères à l'épreuve Ils reviennent en Egypte. A leur grande surprise, tu les accueilles par un banquet plantureux, tu leur demandes des nouvelles de leur père (20). Cependant, l'auteur de tes aventures laisse transparaître ta sensibilité : il te montre à plusieurs reprises en train de pleurer en cachette (21). Mais tu veux que tes frères reconnaissent pleinement leur faute avant de leur révéler qui tu es. Sinon, il n'y a pas de pardon possible. C'est pourquoi tu les soumets à une dernière épreuve, apparemment la plus cruelle, puisque tu fais accuser de vol ton petit frère Benjamin, celui que Jacob, ton père, ne voulait pas laisser partir (22).
Les vraies retrouvailles Mais le plus important de ton histoire reste à venir. Au cœur de cette scène de retrouvailles un tantinet mélodramatique (23), tu leur révèles le plan de Dieu et le sens profond de toutes ces aventures : " C'est Dieu qui m'a envoyé avant vous pour vous conserver la vie " (24).C'est à croire que tout le récit de tes aventures est fait pour nous amener à ça… et préparer la suite racontée dans le livre de l'Exode ! D'ailleurs, Dieu lui-même demande à ton père de descendre en Egypte, lui prédisant qu'il deviendrait une grande nation (25).
Tu retrouves ton vieux père Et, comme dans les meilleurs romans, tout est bien qui finit bien. Jacob retrouve son fils chéri (26). Tu installes ton père et tes frères dans des terres à pâturages (27). Tu présentes ta famille à Pharaon qui les accueille à bras ouverts (28) et s'entretient avec Jacob. Ah ! il a bien changé, ton vieux père ; ce n'est plus le jeune homme rusé et fringant que nous avons connu : il jette un regard bien pessimiste sur sa vie écoulée (29).
Un aspect moins sympathique de ton personnage Ote-moi d'un doute : une évocation de ton action en Egypte me trouble un peu. Toi si sympathique jusqu'à présent, tu te montres sous un jour, disons-le franchement, très désagréable (30) : un grand commis de l'Etat qui s'y entend fort bien, à l'occasion de la famine, pour dépouiller les Egyptiens de leur argent, de leurs troupeaux, de leurs terres et pour les rassembler dans les villes, sans doute pour mieux les contrôler. On se croirait au Brésil, avec la misère des paysans sans terre ! Tu sais te ménager les puissants en ne prenant pas la terre des prêtres (31). Mais pourquoi donc la Bible a-t-elle gardé cet aspect négatif de ta vie ? Est-ce que ce ne serait pas pour dénoncer la trop grande soumission des prêtres à l'égard du pouvoir royal… à Jérusalem ? (voir la note i) de la TOB p.130)
Une transition avec le livre de l'Exode Mais reprenons le cours de ton histoire. Jacob, avant de mourir, te fait jurer d'ensevelir ses ossements dans le tombeau de ses ancêtres au champ de Makpéla acheté par Abraham (32). Ce qui est fait (33). La réconciliation avec tes frères ne sera pleine et entière que lorsqu'ils t'auront demandé pardon (34). Désormais, ils pourront vivre en paix avec toi au pays d'Egypte. Tu y mourras (35) et les Egyptiens finiront par t'oublier (36). Mais cela est une autre histoire, que j'évoquerai quand, dans quelque temps, j'écrirai à Moïse.
(1) Gn [Genèse] 30, 22-24 (2) Gn, 37, 3-4 (3) Gn 37, 5-11 (4) Gn 37, 14 (5) Gn 37, 20 (6) Gn 37,36 (7) Gn 39, 1-6 (8) Gn 39, 6-20 (9) Gn 39, 23 (10) Gn 40, 5-23 (11) Gn 41, 1-7 (12) Gn 41, 37-45 (13) Gn 41, 47-49 (14) Gn 42, 1-2 (15) Gn 42, 8-9 (16) Gn 42, 15-16 (17) Gn 42, 22 (18) Gn 42, 29-35 (19) 43, 1-13 (20) 43, 15-28 (21) 42, 24 - 43, 30 (22) Gn 44, 1-34 (23) Gn 45, 1-13 (24) Gn 45, 5 (25) Gn 46, 1-4 (26) Gn 46, 28b-30 (27) Gn 46, 31-34 (28) Gn 47, 1-7 (29) 47, 9 (30) Gn, 47, 13-26 (31) Gn 47, 22 et 26 (32) Gn 47, 27-31 (33) Gn 50, 1-14 (34) Gn 50, 15-17 (35) Gn 50-26 (36) Ex [Exode] 1, 8
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettres ouvertes à Moïse
P. Joseph Chesseron
1ère lettre ouverte à Moïse
Introduction : ta place éminente Moïse, c'est avec crainte et tremblement que je commence cette lettre. Tu es tellement grand ! Tu occupes le terrain sur quatre livres de la Bible : Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome. Quel parcours étonnant ! Il faudra bien que je t'envoie trois lettres pour en donner un aperçu à peu près convenable ! Mis à part Jésus, bien sûr, c'est ton nom qui est le plus cité dans tout l'Evangile, en particulier, dans saint Jean. En aussi peu de place, je ne dirai pas tout de toi ! Je me contenterai de raconter ton histoire, du moins telle qu'elle apparaît dans la Bible. C'est une œuvre périlleuse que j'entreprends, car les auteurs de ces livres ne voulaient pas d'abord raconter ta vie mais dire la relation de Dieu avec son peuple et, à travers lui, avec l'humanité. Dans cette histoire d'amour, tu occupes une place centrale. J'espère donner de toi une image à peu près fidèle, pour ne pas trop trahir la Parole de Dieu qui a pris corps dans cette histoire d'homme.
Ton itinéraire, de ta naissance à ta mort Pour ceux qui ne te connaîtraient pas bien ou qui auraient oublié, permets que je décrive en quelques mots ton itinéraire : Sauvé des eaux du Nil, tu deviens prince égyptien, puis tu séjournes dans le désert où tu reçois la mission de délivrer ton peuple. Tu la réalises en lui faisant franchir la mer. Par la route la plus longue (le Sinaï), et avec bien des difficultés, tu le conduis vers la Terre Promise et, pendant ce parcours de quarante ans, tu lui donneras la Loi (mal traduite par l'expression : les Dix Commandements) qui sera la sienne quand il prendra possession de cette Terre. Malheureusement, tu n'y entreras pas : tu ne pourras que l'apercevoir du haut du Mont Nébo où tu mourras.
De tes débuts à ta fuite au désert Dans la lettre que j'ai écrite à Joseph, j'ai rappelé dans quelles circonstances ton peuple s'est installé en Egypte. Apparemment tout va bien (1). Mais les affaires se gâtent avec un Roi [Pharaon] qui n'a pas connu Joseph (2). La xénophobie, ça ne date pas d'hier (" L'Egypte aux Egyptiens ", version ancienne de " La France aux Français " ) : Pharaon, pris de peur par la croissance de ce peuple étranger, décide de faire tuer par les sages-femmes tous les Hébreux mâles à leur naissance . C'est sans compter avec leur conscience : elles n'exécutent pas les ordres (3). Pharaon ordonne alors de jeter les mâles au Fleuve, la solution finale en somme, comme on dira … et fera, hélas ! plus tard… Heureusement pour toi, ta mère et ta sœur sont astucieuses (des sages !) : elles te sauvent en piégeant la fille de Pharaon (4) : les eaux qui devaient donner la mort te donnent la vie, une sorte de baptême(5), une nouvelle création… La fille de Pharaon t'élève comme son fils (6) [sur ce point, le film " Le Prince d'Egypte " n'a pas tort] ; tu as vraiment deux mères ! Mais tu n'oublies pas pour autant tes compatriotes. Tu en fais même un peu trop (7) : Dieu ne t'a encore rien ordonné, surtout pas de tuer un Egyptien. Tu dois t'enfuir au pays de Madian. Comme le serviteur d'Abraham allant chercher une épouse pour Isaac (8) comme ton ancêtre Jacob, tout se noue au bord d'un puits. Tu y rencontres de jolies bergères dont tu prends la défense (9) ; l'une d'elle te sera donnée en mariage (10) par son père Réouël, prêtre de Madian (appelé aussi Jéthro, suivant une autre tradition).
Ta vocation au Buisson Ardent Te voilà devenu berger (11) : pour un prince égyptien, quelle déchéance ! Mais, pour qui connaît déjà ton histoire, quel clin d'œil ! Tu vas devenir le berger de ton peuple ! et c'est vraiment là que tout commence, sur cette montagne (Horeb ou Sinaï, c'est le même lieu, suivant les traditions qui rapportent ton histoire) où tu conduis le troupeau de ton beau-père. Pour la première fois, Dieu te fait signe à travers un buisson en feu … qui ne brûle pas (12). Ta curiosité te pousse à aller voir et là, d'emblée, Dieu te révèle deux choses capitales : premièrement " Dieu est Dieu, nom de Dieu ! ", suivant le titre d'un livre de Maurice Clavel resté célèbre : Dieu est Saint, Dieu est l'inconnaissable (13) ; deuxièmement ce Dieu apparemment lointain, c'est un Dieu qui se fait proche, le Dieu de tes pères Abraham, Isaac et Jacob (14), qui voit la misère de son peuple (15). Ta curiosité va te coûter cher ! Tu es engagé dans une aventure extraordinaire et périlleuse : toi l'ancien prince égyptien devenu berger, ce Dieu qui ne veut pas dire son nom ou qui le dit de façon si mystérieuse, pour qu'on ne mette pas la main sur lui, t'envoie auprès de Pharaon délivrer les Hébreux (16). Naturellement (comme on te comprend !), tu cherches à te défiler : " Qu'est-ce que je suis, moi, pour une tâche pareille ? "(17) - " Les fils d'Israël me demanderont : 'Quel est le nom du Dieu qui t'envoie ?' " (18) - " Ils ne me croiront pas ! " (19) - " Je ne suis pas doué pour la parole ! " (20) - " Envoie qui tu voudras ! " (21). A travers l'expression de tes réticences, quelle manière étonnante, pour les auteurs de la Bible, de dire que Dieu respecte ta liberté … et la nôtre ! Dieu a beau répondre à tes questions, à tes objections : " Je suis avec toi " (22) - " Mon nom est 'JE SUIS ou JE SERAI' et voici ta mission… " (23) - " Tu feras des signes extraordinaires, en particulier avec ton bâton " (24) - " Je suis avec ta bouche et je t'enseignerai " (25) - " Ton frère Aaron a la parole facile ", il faut qu'il se mette en colère pour que tu finisses par accepter (26).
Ta confrontation avec Pharaon Sur le chemin du retour en Egypte, tu retrouves ton frère Aaron et tu fais reconnaître ta mission par les anciens et tous les fils d'Israël (27). Et te voilà parti pour la grande confrontation avec Pharaon (28). Ta première démarche auprès de lui se révèle catastrophique : non seulement Pharaon, si je peux me permettre cette expression, t'envoie proprement sur les roses, mais il ordonne de rendre les corvées plus dures encore (29). Ta cote auprès des fils d'Israël tombe au plus bas, mais le Seigneur te demande de lui faire confiance (30). Dans notre langue, l'expression " les Dix Plaies d'Egypte " signifie une succession de catastrophes aussi imprévisibles que gigantesques. C'est bien ce qui va s'abattre sur ce pays, par ta main et sur l'ordre du Seigneur, du moins tel que c'est raconté. Toi, tu sais maintenant ce que signifie ce récit. Je vais le résumer, mais auparavant, je demande instamment aux lecteurs de ne pas prendre tout ça au pied de la lettre (on appelle cela une lecture " fondamentaliste ") et, si possible, de lire les introductions et les notes de leur Bible. Ces dix fléaux vont se dérouler pratiquement suivant le même scénario : tu te rends chez Pharaon pour lui demander de laisser le peuple aller dans le désert pour offrir des sacrifices à Dieu et tu brandis la menace d'une calamité ; Pharaon refuse. Le Seigneur, par ton intermédiaire, fait ce qu'il a annoncé; Pharaon accepte mais se rétracte dès que le fléau s'arrête, et ainsi de suite. Les neuf premiers fléaux ne vont, si j'ose dire, que frapper les choses matérielles : l'eau changée en sang (31), les grenouilles (32), les moustiques (33) la vermine (34), la peste du bétail (35), les furoncles (36), la grêle (37), les sauterelles (38), et les ténèbres (39). Certains voudront expliquer savamment que ce sont des phénomènes naturels tout à fait vérifiables, par exemple le Nil Rouge, un des aspects des crues naturelles du Fleuve. Dans sa mentalité, l'auteur y voit l'intervention directe de Dieu et un signe qu'il fait à Pharaon. On peut regarder de haut une telle manière de voir les choses, mais en est-on si loin quand certains disent que le Sida est envoyé par Dieu pour punir les hommes de la dépravation actuelles des mœurs ? Tu le sais bien, toi, Moïse, la Bible n'est pas un livre de sciences naturelles, ni un livre d'histoire ! A la fin du dernier fléau, Pharaon te renvoie une dernière fois. Tu penses que tu ne le reverras plus, car voici venir la dernière épreuve annoncée : la mort des premiers-nés. Je vais en rester là pour aujourd'hui, non pour entretenir le suspense, mais pour laisser de la place à celui qui remplit le reste de cette page ! Je t'écrirai dans un mois pour que tu te souviennes (mais as-tu pu l'oublier ?) de ce qui restera une des plus fortes images de toi : Toi l'homme sauvé des eaux, par les eaux de la mer, tu vas sauver ton peuple ! (40).
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Un récit biblique n'est jamais un reportage au sens moderne du terme. L'exactitude matérielle n'entre pas dans les préoccupations de l'auteur. Par ce genre littéraire du récit, il veut nous délivrer un message sur Dieu, sur l'homme, sur leurs relations. Pour illustrer mon propos, j'invite à comparer les trois récits la conversion de saint Paul dans les Actes des Apôtres (9, 1-19 - 22, 1-16 - 26, 9-18). Si le fond du discours est le même dans les trois récits, bien des détails sont différents ; de la part d'un auteur soucieux d'exactitude (Luc, 1, 1-4), c'est étonnant ! reste à savoir de quelle exactitude il s'agit… et de comprendre le pourquoi de ces différences. Mais cela est une autre histoire, sur laquelle nous reviendrons sans doute.
(1) Ex [Exode] 1, 7 (2) Ex 1, 8-13 (3) Ex 1, 15-21 (4) Ex 2, 1-10 (5) Rm [Epître aux Romains] 6, 4 (6) Ex 2, 10 (7) Ex 2, 10-15 (8) Gn 24, 10-27 (9) Ex 2, 17 (10) Ex 2, 22 (11) Ex 3, 1 (12) Ex 3, 2 (13) Ex 3, 14 (14) Ex 3, 6 (15) Ex 14, 7 et s. (16) Ex 3, 10 (17) Ex 3, 11 (18) Ex 3, 13 et s (19) Ex 4, 1 (20) Ex 4, 11 (21) Ex 4, 13 (22) Ex 3, 12 (23) Ex 3, 14 et s (24) Ex 4, 2 et s. (25) Ex 4, 12 (26) Ex 4, 14 (27) Ex 4, 27-31 (28) Ex, chapitres 5 à 12 (29) Ex 5, 1-11 (30) Ex 5, 20 à 6, 1 (31) Ex 7, 14-25 (32) Ex 7, 26 à 8, 11 (33) Ex 8, 12-15 (34) Ex 8, 16-28 (35) Ex 9, 1-7 (36) Ex 9, 8-12 (37) Ex 9, 13-35 (38) Ex 10, 1-20 (39) Ex 10, 21-28 (40) Ex 14, 1-31
2ème lettre ouverte à Moïse
Rappel : tu es associé par Dieu au salut de son peuple Dans ma lettre précédente, Moïse, j'ai rappelé comment Dieu s'est révélé à toi : le Dieu dont on ne prononce ni on n'écrit le nom, mais en même temps le Dieu qui se fait proche, qui porte le souci des hommes, en particulier la misère de ton peuple (de son peuple). Presque à ton corps défendant, tu fais cause commune avec lui : il t'associe à lui dans la délivrance de ce peuple qui va te causer tant de tracas. J'en parlerai dans ma troisième lettre.
Une plaie choquante : la mort des premiers-nés Pour l'heure, il s'agit d'achever la tâche entreprise : libérer ces pauvres gens et les faire sortir d'Egypte. Pharaon lui-même vous chassera. Mais ça ne va pas aller tout seul. Il faudra que toi et le Seigneur, vous sortiez le grand jeu… et c'est là que je ne comprends plus très bien. Permets-moi même de te dire, cher Moïse, que je suis très en colère. J'ai l'air de quoi ? Sans cesse, je m'efforce de dire aux gens que le Dieu de l'Ancien Testament n'est pas ce qu'ils croient, que c'est un Dieu plein de tendresse ; pour le prouver, je multiplie les citations de la Bible, par exemple Dieu est père et mère (1), il prend soin de sa vigne c'est-à-dire de son peuple (2), ou encore " Même si une mère oubliait son enfant, moi, Dieu, je ne t'oublierai pas "(3), et combien d'autres exemples sur lesquels je reviendrai sans doute un jour. Mais là, ça dépasse les bornes : s'attaquer aux choses matérielles, comme dans les neuf premières plaies (voir la lettre précédente), à la limite je veux bien, mais faire mourir des pauvres gosses qui ne sont pour rien dans cette affaire (4), cela réduit à néant tous mes efforts ! J'espère que tu comprends ma colère. Pour me calmer, pour essayer de comprendre tout ce que cela veut dire, j'ai consulté des gens plus savants que moi. Ils m'ont dit tout d'abord qu'il ne faut pas juger le passé avec notre mentalité d'aujourd'hui ; puis ils m'ont invité à prendre du recul par rapport à ce récit : qu'est-ce qui s'est passé réellement ? qu'est-ce que l'auteur a vraiment voulu dire ? Dieu, sauveur de son peuple, ne pouvait se révéler qu'à travers les images que les hommes avaient de lui au moment où l'auteur a composé son texte. Dieu prend son temps, il prend le temps de notre histoire : il affine petit à petit dans nos esprits (notre foi) les représentations que nous nous faisons de lui. Elles ne seront jamais parfaites ! Bon ! j'écoute, j'essaie de comprendre : ça me calme… Cependant je sens que ma colère va reprendre à propos d'autre chose !
Tu prépares le peuple au départ Mais, si tu le veux bien, reprenons le cours de ton histoire. Après la mort des premiers-nés, Pharaon, qui pourtant ne voulait plus jamais vous voir (5), vous appelle en pleine nuit, toi et Aaron (6) et vous chasse proprement du pays. Sur l'ordre du Seigneur, vous avez préparé le départ : vous demandez à chaque famille d'apprêter un agneau ou un chevreau (6) que l'on mangera rapidement, sandales aux pieds et bâton à la main. Vous faites marquer avec du sang la porte de chaque maison (7). Vous ne prenez pas pour le pain le temps de faire lever la pâte : vous la faites cuire sans que le levain ait eu le temps de produire son effet (8)et vous vous empressez de faire partir le peuple en hâte. Vous vous êtes arrangés au passage de dépouiller les Egyptiens… et les Egyptiennes de leurs bijoux ! (9). Dans la suite des temps, ces rites vont être répétés et serviront à se souvenir de ce moment fondateur du peuple (10) Je laisse aux spécialistes, dans la mesure où ils sont d'accord entre eux, le soin de déterminer l'origine de ces fêtes, nomade pour la fête de l'agneau, rurale et sédentaire pour la fête des pains. Ce qui est plus important, c'est le sens qu'ont voulu donner les derniers rédacteurs de ton histoire : se souvenir de la sortie d'Egypte et de la libération par le passage de la mer.
Qui mène le jeu dans la grande confrontation ? Te voilà donc parti à la tête de ce ramassis de pauvres gens (11). Vous ne prenez pas la route directe pour aller vers la Terre Promise (12) ; trop dangereux : c'est plein de bastions pour garder la frontière du nord. Vous allez vers le désert. (13). Vous êtes accompagnés par la nuée et la colonne de feu (14) : une manière de dire que le Seigneur est avec vous nuit et jour et qu'il veille sur vous. Et voici la grande confrontation ! Pharaon contre le Seigneur ! Qui mène le jeu, de part et d'autre ? Apparemment, Pharaon prend la décision de poursuivre les fils d'Israël et il ne lésine pas sur les moyens ! (15). Et pourtant, à y regarder de près, quelqu'un d'autre a toutes les cartes en main. L'auteur le dit à sa manière : " J'endurcirai le cœur de Pharaon " (16). Il nous faudra du temps pour dépasser l'image d'un Dieu qui mettrait le mal dans le cœur de l'homme. Toi-même, Moïse, avais-tu compris ? Miryam elle-même (pas ta sœur, mais la mère de Jésus), a mis du temps à comprendre ce qui lui arrivait, à elle et à son fils ! Les gens que tu entraînais à ta suite ne comprenaient pas plus : devant la menace, panique et protestation chez les fils d'Israël ! (ce n'est que la première, il y en aura bien d'autres) (17). Tu as beaucoup de mal à leur redonner confiance (18). A ce moment-là, le Seigneur t'associe pleinement à son action libératrice : il t'ordonne de parler aux fils d'Israël, de donner l'ordre du départ, de lever ton bâton, d'étendre la main sur la mer et de la fendre (19). Tu apparais vraiment comme le collaborateur de Dieu. C'est lui qui réalise les choses (20), mais tu apparais à ses yeux comme indispensable.
Souvenons-nous : le Dieu d'Israël est un Dieu Sauveur Comme chacun d'entre nous tu as en mémoire ces moments inoubliables : la mer qui se fend, les fils d'Israël qui passent à pied sec, la mer qui reprend sa place et l'armée de Pharaon engloutie dans les flots. Simple avertissement aux lecteurs de cette lettre (toi, Moïse, tu le sais depuis toujours !) : que ces images ne nous détournent pas de l'essentiel : - le Dieu d'Israël est un Dieu Sauveur (21) - il est aussi le Sauveur du monde entier, comme le laisse entendre ce texte étonnant du prophète Isaïe : " Ce jour-là, Israël viendra le troisième, avec l'Egypte et l'Assyrie. Telle sera la bénédiction que, dans le pays, prononcera le Seigneur, le tout-puissant " Bénis soient l'Egypte, mon peuple, l'Assyrie, œuvre de mes mains, et Israël, mon patrimoine " (22) - mais il a eu besoin de toi, Moïse, si bien que, de façon surprenante, tu deviens objet de foi, presque à l'égal de Dieu : " le peuple mit sa foi dans le Seigneur et en Moïse son serviteur " (23). Le terme mémorial ne désigne pas seulement le souvenir du passé, c'est la réalisation aujourd'hui de l'œuvre de salut de Dieu. " Faisant ici mémoire de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus … " : c'est exactement la même chose pour les chrétiens.
Un Dieu guerrier ? un combat contre qui ? contre quoi ? Et voilà le deuxième coup de colère que j'avais annoncé : tu pousses un peu loin le bouchon dans le chant guerrier du chapitre 15 de l'Exode que tu entonnes après le passage de la mer (24) et la conclusion par ta sœur Miryam (25) : mon Dieu n'est pas un guerrier (v 3), il ne fracasse pas l'ennemi (v 6), il ne brûle pas de fureur (v 7), il ne dégaine pas une épée, il ne fait pas peur aux nations (v 14-16), il ne jette pas à l'eau cheval et cavalier (v 21). Ce n'est pas ton problème, mais avoue quand même qu'il est difficile de faire entrer ces mots dans une prière d'aujourd'hui sans dire aux chrétiens qu'ils sont les héritiers de toute une histoire qu'ils ne peuvent pas oublier. Comme au début de ma lettre, je vais donc me calmer, en pensant à Jésus que tu as rencontré sur la montagne avec ton ami Elie (je lui écrirai un jour tout comme a toi !). Jésus, lui aussi a prié avec ces textes ; mais il a combattu d'un tout autre combat, sans arme ni violence. C'est lui et l'Evangile qui nous aident à faire la part des choses dans toutes ces images déroutantes. Pour toi, Moïse, tout semble aller pour le mieux : ton peuple est passé de l'esclavage d'Egypte à la liberté sur le chemin de la Terre Promise. Mais tu n'es pas au bout de tes peines : " C'est un peuple à la nuque raide " (26) à qui tu as affaire ! J'évoquerai tout cela dans ma prochaine lettre.
A bientôt, Moïse, le Voyant !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Que s'est-il passé historiquement (au sens moderne du terme) dans ce que nous appelons traditionnellement " le Passage de la Mer Rouge " ? Aucun document en dehors de la Bible nous rapporte l'événement, et la Bible elle-même en parle de façon très diverse, presque contradictoire. En tout cas, il ne faut pas se laisser enfermer dans des images grandioses sinon grandiloquentes (Cf : les Dix Commandements de Cécil B. De Mille). A l'écoute de la Bible, faisons de cet événement ce qu'elle nous dit d'en faire : " Souviens-toi que, aujourd'hui et pour toujours, Dieu aime et protège son peuple (l'humanité), comme il l'a aimé tout au long de son histoire ". Le Passage de la Mer est et restera le symbole du passage de l'esclavage à la liberté, de la mort à la vie. Pour nous, Chrétiens, la réalisation de ce passage à travers l'eau, c'est le Baptême : "Nous tous, baptisés en Jésus Christ c'est dans sa mort que nous avons été baptisés,…afin que, comme le Christ est ressuscité des morts, nous menions une vie nouvelle. " (Rm 6, 3-4).
(1) Nb [Nombres] 11, 11-15 (2) Is [Isaïe] 5, 1-8 (3) Is 49, 13-16 (4) Ex 11, 4-6 et 12, 12 et 29-30 (5) Ex 10, 28 (6) Ex 12, 3-14 (7) Ex 12, 13 et 22-23 (8) Ex 12, 15-20 (9) Ex 11, 2 et 12, 35-36 (10) Ex 12, 14.26.42. 13, 8-10.14.16 (11) Ex 12, 37-38 (12) Ex 13, 17-18 (13) Ex 13, 18 (14) Ex 13, 20-22 (15) Ex 14, 5-9 (16) Ex 14, 4 et 14, 8 (17) Ex 14, 10-12.17 (18) Ex 14, 13-14 (19) Ex 14, 17 (20) Ex 14, 21 30 (21) Ex 14, 30 (22) Is 19, 24-25 (23) Ex 14, 31 (24) Ex 15, 1-18 (25) Ex 15, 21 (26) Ex 32, 9
3ème lettre ouverte à Moïse
Mon cher Moïse, Pardonne-moi de m'adresser à toi de façon aussi familière, toi, le très grand, l'intime de Dieu : c'est ainsi que nous t'avons découvert dans les deux lettres précédentes. Mais, parce que je te fréquente presque quotidiennement, me voilà devenu (quelle prétention !) presque ton confident. Puisse cette proximité avec toi me rapprocher de Celui qui t'a saisi au Buisson Ardent, qui t'a ordonné d'affronter Pharaon pour libérer son Peuple et qui va maintenant te donner la Loi pour ce Peuple, à travers l'immense épreuve du désert. Je demande pardon aux spécialistes qui, par hasard, tomberaient sur cette lettre : Je ne vais retenir de ton histoire pratiquement que les récits, à une seule exception, majeure : le Décalogue, les Dix Paroles. Qu'ils se rassurent, les autres textes législatifs, je les ai lus et étudiés ! Ah mais ! Toi et ton peuple, vous voilà protégés de vos poursuivants, les Egyptiens, mais d'autres ennemis vous attendent au désert : la soif et la faim. Autant d'occasions pour ce " peuple à la nuque raide " de " murmurer " contre toi et contre Dieu.
Dieu répond aux murmures du peuple : l'eau, la manne, les cailles Le désert sans eau, c'est la mort. Et même l'eau peut être mortelle, quand elle est empoisonnée, amère, comme dit le texte (1). C'est ce qui se passe aux eaux de Mara. Mais le problème est résolu rapidement et même un peu plus loin, on trouve de l'eau en abondance (2). Cependant, en quelques semaines les provisions s'épuisent vite ; la faim tenaille les estomacs, et le peuple se remet à murmurer (3). A quoi sert la liberté, si on doit mourir de faim ? Mais Dieu te met dans la confidence (4) : il va envoyer la fameuse manne, la " manne providentielle " comme disent les journalistes, sans, bien souvent, savoir d'où vient cette expression. Tu l'annonces au peuple, en lui rappelant que c'est contre Dieu qu'il murmure, en murmurant contre toi et ton frère (5). Qu'est donc cette manne ? Des gens soi disant bien informés prétendent que ce serait de la sève solidifiée d'un arbuste du désert. Ils ont la manie de vouloir tout expliquer de façon naturelle (on appelle ça du " concordisme "), alors que le texte se moque bien de donner des explications. Toi, Moïse, tu sais ce que veut dire cette poudre blanche et sucrée, qui apparaît après la rosée et dont le peuple peut se nourrir : Dieu, aujourd'hui comme hier, prend soin de son peuple chaque jour. (6) Inutile d'en garder : ça ne se conserve pas (7), sauf le samedi ; repos du sabbat oblige, disent les prêtres ! Jamais content, le peuple que Dieu t'a confié ! Cette manne quotidienne, il en a bien vite assez et il se remet à murmurer et à réclamer de la viande (8). Dieu se met en colère : " De la viande, vous allez en manger, dis-tu en son nom, jusqu'à en avoir la nausée, jusqu'à ce qu'elle vous sorte par les trous de nez ! (sic !). Et il punit leur convoitise.
Les multiples rébellions Les multiples rébellions contre le Seigneur et contre toi, je ne peux pas les raconter toutes, elles sont trop nombreuses. En voici quelques unes. Tes plus proches collaborateurs se jalousent entre eux (9), un peu comme les disciples de Jésus qui veulent faire taire ceux qui parlent en son nom sans faire partie du groupe (10). Jusqu'à ton frère et ta sœur, Miryam et Aaron, qui te critiquent. Ils sont, eux aussi, jaloux de toi. Il faut que Dieu intervienne lui-même pour rappeler ta place unique et irremplaçable (11)n Ils seront punis de leur rébellion. C'est bien beau de marcher vers la Terre Promise, encore faut-il savoir si ça vaut le coup d'y aller, si ce n'est pas trop dangereux. Tu envoies des explorateurs, mais la mission échoue. La majorité d'entre eux entraîne le peuple à refuser d'avancer : " c'est, disent-ils, un pays terrible avec des géants qui vont vous dévorer ! "(12) Seuls Josué et Caleb sont d'avis contraire : ils en seront récompensés plus tard, car eux seuls de cette génération entreront dans la Terre Promise. Décidément, quelle idée Dieu a-t-il eu de choisir un peuple pareil ? C'est maintenant au tour des Lévites (comme qui dirait des super-sacristains) de se révolter (13). Ambition, quand tu nous tiens ! ? Ils veulent être au même rang que les prêtres ! mêler ce qui est séparé ! Dieu y met bon ordre, et quel ordre ! les rebelles sont anéantis.
Ton face à face avec le Seigneur : le don des Dix Paroles Il me faut passer maintenant au plat de résistance : ta montée au Sinaï, ton grand face-à-face avec Dieu. Toi et ton peuple, vous êtes donc arrivés, après bien des détours au pied de cette montagne (14) que tu connais bien (tu te souviens du Buisson Ardent !) où tu n'as pas vu Dieu, mais seulement son signe. Une fois de plus, je suis dérouté par cette atmosphère de quasi terreur qui transpire à travers ce récit. Pourquoi le peuple ne peut-il pas monter sur la montagne et doit-il se prosterner quand Dieu se manifestera ? Pourquoi toi seul et ton frère Aaron avez-vous le droit de monter ? Pourquoi cette image d'un Dieu terrible qui, depuis Jésus, nous est si étrangère ? Est-ce pour nous dire de nouveau que Dieu est le Tout-Autre et qu'il a choisi de s'exprimer par des intermédiaires qu'il choisit lui-même ? Tu es celui-là … en attendant l'Autre, définitif, que tu rencontreras plus tard sur la montagne de la Transfiguration. Sur le Sinaï, Dieu te confie des Dix Paroles, le Décalogue, communément, mais à tort, appelé les Dix Commandements (15). Cette loi, tu l'inscris sur des tables de pierre, à moins que ce soit Dieu lui-même (16). Plus tard, elle sera inscrite dans un cœur renouvelé, un cœur de chair (17) et le psaume 119 m'invite à la méditer sans cesse.
La rébellion majeure : le veau d'or Tout cela, c'est bien beau, mais tu t'attardes en présence de Dieu. Comme tu dois y être bien, un vrai paradis ! Mai en bas, Aaron a des déboires avec le peuple qui s'impatiente : " Ce Moïse, nous ne savons pas ce qu'il est devenu "(18). Ton frère a la faiblesse de consentir au désir du peuple qui veut une présence visible d'un dieu : il fabrique un " veau d'or ". Grosse colère de Dieu qui veut détruire tout le monde et repartir complètement à neuf avec toi ! Il te faut toute ta force de persuasion (que diront les Egyptiens ? Ils se moqueront de toi ! et que fais-tu de ta promesse à nos pères ?) pour qu'il se calme et renonce à abandonner le peuple. Mais la colère de Dieu, c'est toi qui l'exprime : tu brises les tables de la loi, tu détruis le veau d'or, tu passes un savon magistral à ton frère et tu punis sévèrement le peuple de son infidélité envers le Dieu qui l'a libéré. Après le temps de la repentance, il faut repartir en avant. Dieu t'invite (19) à faire d'autres tables pour y inscrire de nouveau la loi, à remonter sur la montagne.
Moïse le Voyant, étape vers Celui qui voit le Père Dis-moi, oui ou non, as-tu vu Dieu, lui qu'on ne peut voir sans mourir ? Impossible de trancher, si on s'en tient au texte de la Bible. Après tout, peu importe : tu restes pour nous le Voyant, celui qui fait un détour pour " voir " le Buisson Ardent, celui sur la face de qui s'est posé le regard de Dieu, à tel point que l'on ne pouvait regarder ton visage, suivant la belle formule de Paul Beauchamp [Cinquante portraits bibliques - Seuil - 2000, p 62] : " Voir, puis demander à ne plus voir… Moïse voilera alors sa face. Ainsi le peuple a peur de la face qui a vu la face de Dieu. Double voile sur la face de Dieu sur la face de l'envoyé de Dieu ". J'aurais pu te rappeler bien d'autres épisodes de ta vie : la révolte du peuple aux eaux de Mériba (20), qui te vaudra les reproches de Dieu et une punition bien difficile à comprendre, le Serpent d'airain (21), les premières conquêtes de l'autre côté du Jourdain (22) et enfin ta montée des vallons de Moab et ta mort en face de la Terre Promise sur le Mont Nébo (23). Comment mieux terminer la dernière lettre que je t'adresse qu'en citant les derniers versets du Deutéronome (34, 10-12) : " Plus jamais en Israël ne s'est levé un prophète comme Moïse, lui que le Seigneur connaissait face à face, lui que le Seigneur a envoyé accomplir tous ces signes et tous ces prodiges dans le pays d'Egypte devant le Pharaon, tous ses serviteurs et tout son pays, ce Moïse qui avait agi avec la toute puissance de sa main, en suscitant toute cette grande terreur, sous les yeux de tout Israël ". Bien plus tard, viendra un homme plus grand que toi, à qui tu rendras hommage par ta présence avec Elie au Mont de la Transfiguration (être vu autrement), Il sera le " Nouveau Moïse " ; il sera en lui-même la " Nouvelle Loi " (24), la " Nouvelle Alliance " (25). Merci, cher Moïse : tu nous as vraiment bien préparés à accueillir Jésus !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Les spécialistes de l'étude de la Bible (on les appelle des exégètes) recherchent d'où viennent toutes ces traditions qui sont à l'origine du texte que nous avons entre nos mains. Ils s'efforcent de déterminer si tel texte est d'origine ancienne, si tel autre date de la redécouverte de la Loi, sous le roi Josias (622 av. J.C.), et de tout le courant de pensée qui a suivi (courant deutéronomiste), si tel autre porte la marque des prêtres, pendant l'Exil à Babylone et après (courant sacerdotal). Ces mêmes spécialistes, après ce travail indispensable, nous invitent à prendre le texte tel qu'il est, tel qu'il a été définitivement ordonné. Ils nous disent que c'est lui qui nous révèle le message divin à ce moment de l'histoire du Peuple de Dieu. D'autres textes viendront après. Dieu se révèle progressivement en se coulant, si on peut dire, dans la progression de la pensée et de la réflexion religieuse du Peuple. L'exemple de cette progression que l'on donne souvent c'est celui de l'émergence de la foi en la Résurrection : ignorée dans presque tout l'Ancien Testament, elle apparaîtra seulement dans les deux premiers siècles avant Jésus et fera encore l'objet de controverse en son temps entre Pharisiens et Sadducéens (Matthieu, 22, 23-33).
(1) Ex [Exode] 15, 22-25 (2) Ex 15, 27 (3) Ex 15, 2-3 (4) Ex 16, 4-6 (5) Ex 16, 6-8 (6) Ex 16, 14-18 (7) Ex 16, 19-20 et Mt [Matthieu] 6, 25-34 (8) Nb [Livre des Nombres] 11, 4-23 et 31-34 (9) Nb 11, 24 -30 (10) Mc [Marc] 9, 38-41 (11) Ex 12, 1-15 (12) Nb 13, 1-14, 9 (13) Nb 16, 1-11 et 17, 1-5 (14) Ex 19, 1-25 (15) Ex 20, 1-18 et Dt (Deutéronome) 5, 6-21 (16) Ex 24, 4 et 12 (17) Ez [Ezéchiel] 12, 19-20 (18) Ex 32, 1-35 (19) Ex 34, 1-35 (20) Nb 20, 1-13 (21) Nb 21, 4-9 (22) 21, 10-35 (23) Dt 34, 1-7 (24) Mt 5 à 8 (25) Lc [Luc] 22, 20
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Josué
P. Joseph Chesseron
Bonjour, Josué Peut-être as-tu jeté un œil sur les lettres que je viens d'écrire à ton maître Moïse. J'y ai parlé de toi, en bien, rassure-toi ! Tu as fait partie des explorateurs qu'il avait envoyés pour voir comment c'était dans ce fameux pays de Canaan que Dieu vous avait promis. Toi seul, avec ton ami Caleb, l'aviez décrit sous un jour favorable (1). Aux autres explorateurs la punition : ils ont méprisé et refusé le Don de Dieu. A vous la récompense : vous seuls survivrez (2) et entrerez dans ce " très, très beau pays ".
Préparation de l'entrée en Terre Promise Pour l'heure, Moïse vient de mourir. A qui, sinon à toi, Dieu va-t-il confier la mission de faire franchir le Jourdain par le fils d'Israël et occuper le pays ? (3) Rude tâche ! Mais Dieu a fait le bon choix : tu es le fidèle parmi les fidèles. Tu te montreras ferme, courageux, bon organisateur. Rude tâche, non à cause du Jourdain (c'est une petite rivière), mais parce que vous êtes attendus de l'autre côté ; les envahisseurs ne sont jamais bien vus. Souviens-toi de Balaq, ce roi de Canaan, qui fait appel au devin Balaam pour vous maudire au nom de Dieu (4). Il en a eu des déboires, ce fameux devin, avec son ânesse, plus clairvoyante que lui ! Si tu as oublié les détails, Josué, reprends la Bible (tu devrais bien en trouver une dans la bibliothèque du Paradis !) : l'auteur raconte l'histoire de façon très savoureuse. Tout cela pour dire que ça ne sert à rien de s'opposer au projet d'amour de Dieu pour son peuple et, à travers lui, pour tous les hommes. Tu commences par envoyer des espions à Jéricho (5), qui vont loger chez Rahab, la prostituée : dans une maison comme celle-là, on risque moins de se faire remarquer ! Elle joue le jeu en cachant tes espions qui ont été repérés et en indiquant une mauvaise direction aux poursuivants. Il est vrai qu'en compensation elle demandera la vie sauve pour elle et sa famille, promesse que tu tiendras, comme il sera dit plus loin,. Mais quelle étrange idée de la part de Dieu de se servir d'une telle femme pour faire entrer son peuple en Canaan ! Et quelle postérité ! D'après la généalogie de Jésus selon Matthieu (6), elle sera la mère de Booz, grand-père de Jessé, lui-même père de David. Les espions ont fait du bon travail : on peut y aller ! Tu avertis le peuple de la traversée prochaine du Jourdain.
Le passage du Jourdain A ce point de ma lettre, je te dis mon étonnement : tu as quand même une drôle de façon de te préparer à la guerre : de militaires, point, ou presque ! Seulement des prêtres (7) portant une sorte de caisse, appelée Arche de l'Alliance. Il suffit qu'ils mettent les pieds dans l'eau, pour que le cours du Jourdain s'arrête. Sans coup férir, le peuple peut passer ; pas l'ombre d'un ennemi ! Un passage de la Mer Rouge sur un mode mineur, en somme !
En Terre Promise ! Vous voilà maintenant chez vous, c'est-à-dire dans le pays que Dieu vous a donné. Pour bien le marquer et rappeler l'Alliance conclue avec les pères, (8)tu fais pratiquer le signe de cette Alliance, la circoncision, oubliée depuis le séjour en Egypte. Vous célébrez la première Pâque avec des produits du pays, et la manne, cette nourriture venue d'ailleurs, cette nourriture du désert s'arrête… pour revenir en temps voulu sous une autre forme : le pain venu du ciel, pain de vie éternelle (9), Jésus lui-même. Au fait, il paraît que vous portez le même nom, qu'en hébreu, Josué = Jésus ! Etrange, non ?
Jéricho Jéricho (10) : premier obstacle que vous trouvez devant vous: c'est pratiquement la clé qui ouvre la porte de tout le pays. Mais vraiment, ton Dieu nous déroutera toujours ! Logiquement, quand on veut prendre une ville avec des remparts, ce sont les militaires qui font le travail. Autant que possible ils se camouflent ; ils amènent des engins de siège, tout un arsenal militaire, quoi ! Ici, rien de tout ça ! Dieu t'ordonne d'organiser une procession. Les hommes de guerre y sont mentionnés, mais n'auront aucun rôle dans la prise de la ville elle-même. Une fois de plus, les prêtres sont mis en valeur : portant l'Arche d'alliance, ils feront le tout de la ville six jour durant. Le septième jour, c'est sept fois que vous en ferez le tour et que, à la clameur du peuple, les remparts vont s'écrouler ! Dis-moi franchement : à qui va-t-on faire croire cette légende ? Il paraît même, d'après les recherches archéologiques, que les fameux remparts de Jéricho étaient en ruine depuis au moins deux cents ans ! A moins que l'auteur ne veuille nous dire quelque chose de très important : " Ce pays, semble dire le Seigneur, vous ne le devrez pas à la force ce vos armes : c'est moi qui vous le donne et je vous demande de ne jamais l'oublier ! " Au point où j'en suis dans ma lettre, je suis obligé de laisser des pans entiers de ton histoire, en particulier tout ce qui concerne la répartition des tribus sur tout le territoire de Canaan : ce serait trop long et fastidieux. Je m'en tiendrai à deux problèmes ressortant du livre qui parle de toi, l'un, que nous avons encore beaucoup de mal à comprendre : la violence et les massacres qui y sont racontés, l'autre, qui maintenant est résolu mais qui nous a fait tant de mal : ce passage où il est dit que tu arrêta le soleil, et la lune (11).
Que de violence dans ton histoire ! Parlons d'abord de la violence : avoue que ça fait mauvais genre, ce massacre des gens de Jéricho, hormis Rahab la prostituée et sa famille (12), la punition infligée à Akân (13) parce qu'il avait violé l'interdit, le massacre des gens de Aï, (14) et tant d'autres horreurs. Tu penses bien que je me suis informé pour comprendre ce que tout cela pouvait signifier. Certains spécialistes m'ont dit que la Bible est une histoire d'hommes, que la violence fait partie de cette histoire et que Dieu se révèle à travers l'histoire des hommes telle qu'elle est. Cacher la violence, c'est trahir l'histoire des hommes et donc trahir l'histoire de Dieu avec les hommes. D'autres spécialistes (et là, c'est plus pointu encore) disent que tous ces massacres n'ont jamais existé, que tous ces récits ont été écrits après l'Exil pour ceux qui en revenaient et pour leur dire : " Surtout ne vous mêlez pas aux gens du pays dont la religion était mâtinée d'idolâtrie ". Je suis bien incapable de trancher sur ces questions. Ce que je sais, dans ma foi, c'est que quelqu'un viendra prendre sur lui toute la souffrance humaine et l'habiter de sa présence : celui qui, comme je l'ai déjà dit, porte le même nom que toi : Jésus = Josué = Dieu sauve !
As-tu vraiment arrêté le soleil ? Le deuxième problème que je voulais aborder avec toi c'est ce passage où il est dit que tu arrêtes le soleil et la lune. L'auteur a sans doute voulu dire : " il s'est passé tant de choses ce jour-là que c'était comme si le soleil s'était arrêté, comme s'il y avait eu deux jours en un " (15) Nous savons bien, depuis un certain Copernic, que c'est la terre qui tourne autour du soleil, et non l'inverse. Mais l'Eglise avait tellement pris la Bible au pied de la lettre que certains l'ont payé cher d'affirmer le contraire. Tu n'y es pour rien, naturellement, mais, à cause de la parole qu'on t'a prêtée, ce grand savant qu'était Galilée a été condamné, sans pour autant renoncer à ses convictions scientifiques (" Et pourtant, elle tourne ! "). Et il a fallu plus de quatre siècles pour que, enfin, l'Eglise le réhabilite ! Il y a des lenteurs difficiles à admettre.
Une touche de lumière : les villes de refuge J'ai peut-être peint un tableau un peu noir de ton installation et du peuple d'Israël en Canaan. Je voudrais ajouter cependant une touche de lumière : les villes de refuge (16). Dans ce monde dur et sans pitié, où le sang appelle le sang, le meurtrier involontaire a le droit de se réfugier dans certaines villes et d'y être protégé jusqu'à son jugement : la violence jugulée par le droit, c'est quand même un progrès en humanité, non ?
Ton testament : la fidélité à l'Alliance Pardonne-moi de terminer ma lettre en ne résumant qu'en quelques mots ton testament et l'Alliance renouvelée à Sichem (17).Comme toujours, dans un style qui nous déroute et parfois même nous choque, tu appelles Israël à se méfier des idoles des gens du pays, ; tu lui demandes de rester fidèle à l'Alliance, de " craindre " le Seigneur, c'est-à-dire de l'honorer comme celui de qui vient tout don et toute vie, de l'aimer en mettant librement toute sa force, toute sa volonté à son service. Ainsi il sera le témoin du Dieu vivant au milieu des nations. Cet appel que tu lances à ton peuple, comment les chrétiens n'auraient-ils pas à l'écouter à leur tour, en prenant à notre compte la triple réponse du peuple : " Nous servirons le Seigneur " (24, 21) - " Nous sommes témoins [d'avoir choisi le Seigneur pour le servir] " (24, 22) - " Nous servirons le Seigneur et nous écouterons sa voix " (24, 24) ?
Merci, Josué, de ton inébranlable fidélité !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Les récits bibliques n'ont pas pour but de décrire des faits historiques ou scientifiques comme nous le faisons à notre époque. Leur " vérité " a pour objet Dieu, l'homme, la relation entre Dieu et les hommes, la relation entre les hommes liée indissolublement à la relation à Dieu. Si nous voulons être crédibles auprès de nos contemporains, il nous faut avoir le courage et la vraie prudence de le dire. Il y va de la crédibilité du message biblique lui-même, qui, comme depuis le commencement, passe toujours par une parole d'homme, en l'occurrence la nôtre. Cela suppose, de notre part, beaucoup de travail, d'échanges et d'humilité collective.
(1) Nb [Nombres] 14, 6-9 (2) 14, 38 (3) Jos [Josué] 1, 1-9 (4) Nb 22 à 24 (5) Jos 2, 1-24 (6) Mt [Matthieu] 1, 1-17 (7) Jos 3, 1-7 (8) Jos 5, 1-12 (9) Jn [Jean] 6, 48-50 (10) Jos 6, 1-21 (11) Jos 10, 12-13 (12) Jos 6, 22-25 (13) Jos 7, 1-26 (14) Jos 8, 1-29 (15) Si [livre de Ben Sirac le Sage] 46, 4 (16) Jos 20, 1-9 (17) Jos 23 et 24
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte aux Juges et à quelques uns en particulier
P. Joseph Chesseron
Chers amis les Juges
Non, non ! Je n'ai subi aucun dommage de la part de quiconque, ni, porté préjudice à un concitoyen au point d'être traîné devant la justice de mon pays. Si je m'adresse à vous, ce n'est pas pour un procès : vous n'êtes pas des juges comme nous l'entendons à notre époque. " Juge " dans la Bible, ça veut dire surtout celui qui exerce une autorité sur une grande ou une petite partie du peuple. Il est celui qui " sauve " le peuple de l'ennemi. Dieu, pour cette tâche, choisit un homme ou une femme. De toute façon, d'une manière ou d'une autre, vous, les Juges, vous recevez toujours cette autorité de Dieu, qui est, seul, le Seigneur et le Sauveur de son peuple. Dans le livre qui raconte vos histoires, cela se passe toujours de le même scénario : le peuple fait ce qui est mal aux yeux de Dieu ; des ennemis lui font la guerre ; Dieu choisit quelqu'un pour aller à son secours et le peuple est délivré ! Parmi ces hommes, il y a vous, les " petits Juges " ; rien à voir avec votre taille : petits car on parle de vous seulement en quelques mots ou par une brève histoire. Pardonnez-moi si je choisis de n'écrire qu'à Gédéon, à Jephté et à Samson : leurs histoires ont plus de volume. Pardon à vous, Yaël (1) et Débora (2): ce n'est pas que je vous oublie, non ! J'ai le projet d'écrire à toutes les femmes de la Bible, une sorte de lettre collective : Il y a tellement de choses à dire !
Cher Gédéon ! (3)
Cela va très mal à ton époque : des nomades appelés Madianites lancent sans cesse des razzias contre le peuple d'Israël. Vous vous réfugiez dans la montagne et le peu de blé que vous récoltez, pour ne pas attirer l'attention des pillards, vous ne le battez pas sur l'aire, mais dans le pressoir . Et c'est là que le Seigneur vient te chercher pour délivrer ton peuple. Comme Moïse au Buisson Ardent, tu n'acceptes pas tout de suite : tu demandes des signes. Comme Moïse, tu as peur de voir la face de Dieu, qui te rassure et, en souvenir, tu dresses un autel auquel tu donne le nom de " Le Seigneur est paix ". Mais avant de détruire le mal qui vous oppresse (la domination des Madianites), il te faut combattre la cause du mal : l'idolâtrie. Le Seigneur te demande de détruire le sanctuaire au dieu Baal (autel et poteau sacré), dont ton propre père est le gardien. Quand les gens, furieux, veulent de faire mourir, il prend ta défense, ou, plutôt, ironiquement, il demande à Baal de plaider sa propre cause. Après avoir convoqué les tribus du Nord et t'être assuré définitivement du soutien du Seigneur par un test et une prière qui ressemble étrangement la prière d'Abraham pour Sodome (Gn 18,30.32), tu prépares la campagne contre Madian. Ou plutôt le Seigneur met ta confiance à l'épreuve. Il trouve que ton armée est trop importante : il te demande d'abord d'éliminer tous ceux qui ont peur. Rien que de très normal : un trouillard ne fait pas un bon soldat ! Ceux qui restent sont encore trop nombreux à ses yeux. Tu ne devras garder que ceux qui pourront, dans la rivière, boire en lapant comme des chiens ; il ne te reste que trois cents soldats ! Mais le Seigneur soutient ta confiance. Il t'emmène de nuit dans le camp de Madian et te révèle quelle panique va s'emparer de l'ennemi. Et c'est toi-même qui organises la panique : avec de simples torches et des cris, sans bouger, tes " soldats " vont mettre le camp ennemi sens dessus dessous et provoquer la débandade ! Ceux qui n'ont pas participé à la campagne en récoltent les fruits, non sans te faire le reproche de ne pas les avoir convoqué à la bataille. Ta réponse à leurs récriminations donne sens à toute cette histoire (4) : " C'est entre vos mains que Dieu a livré les chefs de Madian ". Quelle ressemblance avec la prière de Moïse pendant la bataille contre Amaleq (5) ou la prise de Jéricho par Josué (6) ! Dieu seul donne la victoire ; c'est en lui seul que vous mettrez votre confiance. C'est tout ce que je retiendrai de ta vie, cher Gédéon. Tu sauras te garder de la tentation du pouvoir en refusant la royauté (7). Ce ne sera malheureusement pas le cas de ton fils Abimélek racontée au chapitre 9. Il est, par sa volonté de pouvoir, l'image même de ce que Dieu condamne. Vieille histoire que ton histoire, Gédéon, pour nous, gens du XXIe siècle ! Est-ce bien sûr ? n'avons-nous plus d'idoles à renverser ? En qui mettons-nous notre confiance ? En disant peut-être les choses autrement que toi, nous reconnaissons-nous dans ta parole " Que le Seigneur soit votre souverain ! " ?
Cher Jephté,
Pardonne-moi de ne t'envoyer qu'un court billet, et, de ton histoire (8), de ne retenir que quelque points. Ton aventure se situe à l'est du Jourdain où quelques tribus s'étaient installées, plus spécialement en Galaad. Comme beaucoup de personnages de la Bible, ton origine est un peu particulière : ta mère est une prostituée. Tes frères " légitimes " te chassent et, pour survivre, tu deviens chef de bande. Comme les voisins Ammonites lancent des razzias contre le fils d'Israël, les chefs de Galaad, toute honte bue, viennent te chercher. Tu acceptes, non sans leur rappeler leur méchanceté à leur égard. Au moment de partir en guerre contre les Ammonites, tu leur rappelles que leurs ancêtres (9) avaient laissé passer pacifiquement le peuple d'Israël en marche vers la Terre Promise. Avant de franchir la frontière des fils d'Ammon, tu fais le vœu, bien imprudent, d'offrir en holocauste, si tu reviens victorieux, la première personne qui sortira à ta rencontre. Effectivement, le Seigneur te donne la victoire, mais qui vient à la rencontre du chef victorieux sinon ta propre fille ! Catastrophe ! A tes yeux et aux yeux du peuple tu dois accomplir ton vœu. Tu laisses ta fille aller avec ses compagnes pleurer sa virginité (pour elle, la non maternité est pire que la mort) avant, comme le dit pudiquement la Bible, " d'accomplir sur elle ce que tu avais prononcé ". Version hébraïque d'Agamemnon sacrifiant sa fille Iphigénie ? Sans doute pas. Il semble bien que les auteurs qui ont retenu cet épisode de ton histoire l'on fait pour faire tenir ensemble l'inviolabilité d'un vœu au Seigneur et la condamnation des sacrifices humains. Pas facile à comprendre pour un esprit occidental du XXIe siècle, pétri de logique mathématique et scientifique ! J'en resterai là, avec ta peine, triste Jephté !
Salut, Samson !
Si ta fin est tragique, toi tu n'es pas triste ! Je dirais même que tu es un drôle de numéro ! Ton histoire est à la fois religieuse, paillarde et guerrière : une sorte de conte fantastique ! (10) Si quelqu'un a dit que la femme est l'avenir de l'homme, en ce qui te concerne, elle t'a conduit à la perdition, du moins apparemment ! Avec la Bible, il faut se garder des affirmations péremptoires et définitives ! Si je regarde superficiellement ton histoire, en l'occurrence une des plus connues du grand public, je la trouve un peu bizarre. Religieusement, elle commence très bien, bibliquement classique comme toutes les histoires des autres juges. Parce que les fils d'Israël ont fait ce qui est mal aux yeux du Seigneur, ils sont opprimés par les Philistins. Ta mère est stérile ; un homme (un ange ?) vient lui annoncer qu'elle va être enceinte et qu'elle devra respecter un certain nombre de règles de pureté rituelle ; son enfant ne devra jamais se couper les cheveux sous peine de perdre la force fantastique que le Seigneur va te donner. Devenu grand, l'esprit du Seigneur commence à t'agiter. Rien que du " religieusement correct ". Puis, brusquement, le ton change : ton penchant pour les femmes te fait porter les yeux sur une jolie philistine que, malgré tes parents, tu veux épouser. Au cours de tes pérégrinations, grâce à ta force, tu déchires un lion en deux. Quelques jours après, tu trouves du miel dans la carcasse du lion. Au cours des noces, tu poses aux invités une énigme dont le gage est trente tuniques et trente vêtements : " De celui qui mange est sorti ce qui se mange et du fort est sorti le doux ". On menace ton épouse, qui finit par t'arracher le sens de l'énigme. Tout en colère, tu vas tuer trente Philistins et tu t'acquittes de ton gage avec leurs vêtements. Mais, quand tu veux reprendre ta femme elle a été donnée à un autre. Pour te venger, tu attrapes trois cents renards à la queue desquels tu attaches des torches enflammées et tu les lances dans les récoltes de tes ennemis. S'ensuit toute une série de violences. Tu deviens " l'ennemi public numéro un ". Même ton peuple s'en prend à toi. Tu acceptes d'être livré au Philistins ficelé comme un saucisson. Mais, dès que tu es au milieu d'eux, par ta force phénoménale, tu brises tes liens et, avec une mâchoire d'âne, tu en massacres un bon millier. Toujours une histoire de femme : tu vas à Gaza, ville philistine, chez une prostituée. Les responsables l'apprennent et bouclent la ville. Tu n'en a cure : arrachant les portes avec la barre, tu transportes tout à Hébron, à 70 kms ! Mais tout a une fin. Ton point faible, c'est vraiment la femme. Qui n'a jamais entendu parler de ton aventure avec Dalila ? Alliant paroles d'amour et traîtrise, elle finit par t'arracher le secret de ta force. Elle coupe tes tresses et tu n'es plus qu'un pantin dans les mains de tes ennemis. On te crève les yeux, on se moque de toi, mais on oublie que tes cheveux repoussent. Lors d'une fête, on t'emmène dans leur temple pour faire quelque pitrerie. Tu demandes à ce qu'on te mette entre deux colonnes du temple. Grâce à ta force retrouvée, tu t'arc-boutes aux deux colonnes ; le temple s'écroule et (11) " les morts que tu fis mourir par ta mort furent plus nombreux que ceux que tu avais fait mourir durant ta vie ". Conte fantastique que ton histoire ! Pourquoi l'avoir gardé dans la Bible, livre religieux par excellence ? Je donne une réponse, tout à fait personnelle et discutable. La Bible n'est pas d'abord un livre de morale " édifiante " : elle montre l'humanité telle qu'elle est. En conséquence, Dieu, aujourd'hui comme hier, agit au cœur de cette humanité avec les hommes tels qu'ils sont. Samson, tu en es le parfait exemple : fort en muscles et en gueule, passablement porté sur le sexe, Dieu t'a pris tel que tu étais pour sauver son peuple. Bien plus tard, nous en tirerons la même conclusion avec le " saint " ( ! ! !) roi David. Merci, Samson, de nous l'avoir fait comprendre tout en nous amusant.
(1) Jg [Juges] 4, 17-23 (2) Jg 4, 4-23 et 5, 1-31 (3) Jg ch. 6-8 (4) Jg 8, 3 (5) Ex 18, 8-16 (6) Jos 6, 1-21 (7) Jg 8, 22-24 (8) Jg 10, 6-12, 7 (9) Dt [Deutéronome] 2, 17-23 (10) Jg 13-16 (11) Jg 16, 30
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Samuel
P. Joseph Chesseron
Mon cher Samuel,
Avant de t'écrire, je me suis renseigné sur toi et me voilà tout perplexe. Qui es-tu ? un Juge, comme ceux à qui j'ai écrit récemment ? un Prophète comme Nathan, le mentor de David ? Dans les deux livres qui portent ton nom, mais qui, en fait n'en font qu'un, (1) on ne te donne pas ce nom habituellement mais celui de " voyant " (2) Personnage de transition, souvent en position inconfortable, assis entre deux chaises, homme charnière, voilà comment on peut te caractériser. Ce que nous savons de toi est un mélange de récits populaires, de légendes à fond historique, repris par un ou plusieurs auteurs voulant délivrer un message sur Dieu, sur le peuple choisi, sur la place particulière de ce personnage qui apparaît maintenant dans l'histoire d'Israël : le Roi, en l'occurrence Saül puis David. Toi, Samuel, tu vas tenir un rôle essentiel dans la mise en place de cette nouvelle institution.
Ta naissance Au temps où tu apparais, les ennemis principaux du peuple d'Israël, ce sont les Philistins, bien distincts des autres peuples de Canaan. Ils occupent la côte orientale de la Méditerranée . Ils maîtrisent la fabrication du fer et sont des guerriers redoutables. Ta naissance (3), comme bien d'autres personnages bibliques, prend un caractère extraordinaire. Anne, celle qui deviendra ta mère, est stérile, alors que l'autre femme de son mari Elqana a de nombreux enfants et la méprise. A l'occasion d'un pèlerinage annuel au sanctuaire de Silo (4), elle est venue prier pour que Dieu la guérisse de sa stérilité. Sa manière de prier intrigue le prêtre Heli et, après explications, il demande au Seigneur d'être favorable à sa supplication. Effectivement elle devient enceinte et promet de te consacrer au Seigneur, ce qui est fait juste après ton sevrage. Lors d'un autre pèlerinage, elle te confie à Héli et tu deviens, dans le temple, une sorte d'enfant de chœur. L'auteur de ton histoire met dans la bouche de ta mère un cantique qui conviendrait plus pour la naissance d'un futur chef de guerre. Ce chant nous intéresse pourtant, car on y retrouve des paroles dont s'est inspirée Marie, la mère de Jésus, et que nous appelons le " Magnificat ".
Dieu t'appelle Héli est sans doute un brave homme, mais ses deux fils sont des vauriens. Ils rançonnent les pèlerins et leur père, par faiblesse, les laisse faire. C'est pourtant de cet homme faible, lâche, dont le Seigneur va se servir pour ton appel, ta vocation.(5) Une nuit, Dieu t'appelle par trois fois. Tu crois que c'est Héli et tu vas près de lui. La troisième fois, Héli comprend qui s'adresse à toi et te dit : " S'il t'appelle, tu lui diras :'Parle, Seigneur, ton serviteur écoute' ". C'est ce que tu fais au quatrième appel. Le message que te confie le Seigneur est un message de malheur que tu as de la peine à révéler à Héli : la défaite d'Israël contre les philistins, la mort des fils d'Héli et surtout la prise de l'Arche d'Alliance. Ce qui arrive effectivement et te fait reconnaître comme Juge sur tout Israël.
Qui donne la victoire ? Je fais l'impasse sur les pérégrinations de l'Arche (6), porte-malheur quand elle réside chez les Philistins , porte-bonheur chez les Israélites. On pourrait y voir des traces de magie, mais n'est-ce pas, de la part de ceux qui ont, bien plus tard, raconté ton histoire, une manière d'inviter le peuple à la fidélité à l'égard du Seigneur, dont l'Arche est le signe visible de sa présence ? Lui seul peut donner la victoire à son peuple. D'ailleurs, le seul moment où tu pourrais ressembler à chef de guerre (7) en battant les Philistins et t'attribuer le mérite de la victoire, tu apparais plus comme un prophète appelant le peuple à la conversion et un prêtre construisant un autel pour le Seigneur.
Un roi Pour Israël ? Tu n'es pas d'accord ! Comme le prêtre Héli, tu n'as pas de chance avec tes propres enfants (8). Devenu vieux toi-même, tu les établis juges sur Israël mais " dévoyés par le lucre, acceptant les cadeaux, ils font dévier le droit ". Ecœurés, les anciens d'Israël viennent te demander d'établir un roi " comme les autres nations ". Tu n'es pas d'accord, car, pour toi, il n'y a qu'un roi sur Israël, c'est le Seigneur. Tu as beau faire un portrait des plus calamiteux de la royauté, rien n'y fait. Même le Seigneur te dit d'accéder à leur demande.
Investiture de Saül : 1er récit Il faut dire que la manière dont la Bible raconte l'investiture du premier roi est assez surprenante. Un premier récit nous raconte l'histoire d'un beau et grand jeune homme appelé Saül, de la tribu de Benjamin, parti à la recherche de ses ânesses égarées (9). Apprenant l'existence d'un " voyant " dans le village où il arrivait, il décide de le consulter. Ce " voyant ", c'était toi, Samuel ; mais le Seigneur t'a prévenu de son arrivée et te l'a désigné comme celui qu'il a choisi pour être roi. Tu l'invites à un repas sacrificiel, non sans l'avoir rassuré sur le sort des ânesses. Tu l'étonnes en lui laissant entrevoir son destin, tu lui donnes la première place et le meilleur morceau du festin, puis, quasiment en secret, tu lui donnes l'onction royale. Quant à Saül, il rentre chez lui sans parler à personne de ce qui lui est arrivé. Drôle de roi et drôle d'histoire où toi et le Seigneur, vous tenez la première place.
2ème récit Même chose dans le deuxième récit (10). C'est le Seigneur qui convoque le peuple pour accéder, à contre cœur, à sa demande : " Tu nous donneras un roi. " Tu procèdes au tirage au sort, tribu par tribu. Le sort tombe sur celle de Benjamin, puis, finalement, sur Saül caché comme un grand dadais au milieu des bagages. Le peuple l'acclame, mais toi, tu lui rappelles les droits de la royauté. Tu renvoies le peuple et Saül rentre chez lui presque comme si rien ne s'était passé.
3ème récit Il en va tout autrement dans le troisième récit, du moins apparemment. Dans une guerre contre les Ammonites, c'est Saül qui prend l'initiative de convoquer le peuple et qui va le mener à la bataille. Sa manière de faire est pour le moins étonnante. Est-ce que, d'abord, nous pouvons imaginer un roi revenant derrière ses bœufs de labourer son champ ? Et ensuite intimer l'ordre au peuple de se rassembler pour la guerre en tuant ses bœufs, en les partageant et en faisant dire : " Celui qui ne part pas à la guerre derrière Saül et Samuel, voilà ce que l'on fera à ses bœufs ! " ? Mais le Seigneur et toi, vous reprenez vite l'initiative : c'est lui, le Seigneur, qui oblige le peuple à suivre Saül " comme un seul homme " (11, 7) ; tu interdis le meurtre des opposants à Saül en proclamant que " le Seigneur, aujourd'hui, a remporté une grande victoire en Israël "(11, 13), et c'est toi qui convoque le peuple pour le " renouvellement de la royauté " (11, 14).
Tes déboires avec Saül Il faut reconnaître qu'avec Saül, tu as eu bien des déconvenues et que le choix de Dieu ne semble pas avoir été très judicieux, comme il le reconnaîtra lui-même plus tard. Ce roi choisi si laborieusement a accumulé les bévues et les fautes. - Par manque de confiance, il usurpe ta fonction de sacrificateur (11) et tu lui annonces (déjà !) son rejet par le Seigneur et son remplacement. - Alors que son fils Jonathan (qui deviendra un jour l'ami de celui qui va le remplacer) a battu les Philistins et, sans le savoir, n'a pas respecté un serment que son père avait fait inconsidérément, Saül menace de le tuer, c'est le peuple, plus sage que le roi, qui le sauve en disant : " C'est avec Dieu qu'il a agi aujourd'hui même " (12). - Dans une guerre contre Amaleq, il ne respecte pas un ordre important venant du Seigneur lui-même (13). C'est pour toi l'occasion de la rupture définitive avec Saül, malgré ton chagrin. - Vous ne vous reverrez que par-delà ta mort (14) : Saül a interdit de consulter les magiciennes ; se trouvant en grand danger, il va pourtant en voir une pour t'évoquer. Ce sera votre toute dernière entrevue, où tu lui annonces son rejet définitif par le Seigneur.
Le choix de David Il faut donc pourvoir au remplacement de Saül. Dieu t'envoie chez un certain Jessé de Bethléem (15). (Nous l'avons brièvement mentionné dans la lettre à Josué : il est le descendant, par Booz et Ruth, de Rahab, la prostituée qui sauva les espions envoyés par Josué). Au cours d'un repas sacrificiel familial, tu vois un premier fils, un grand et bel homme et tu penses que c'est lui le 'messie du Seigneur' mais Dieu le rejette en disant une parole si souvent reprise en catéchèse : " L'homme regarde le visage, mais Dieu regarde le cœur. " Tu passes en revue sept des fils de Jessé ; il en manque un, David, le plus jeune en train de garder le troupeau. Tu l'envoies chercher : un gamin au teint clair, un beau gosse en somme. C'est lui que le Seigneur a choisi, lui, le plus petit. Déjà, le choix divin se fait selon ce que Paul écrira aux Corinthiens (1 Co 1, 29) " Ce qui est faible dans le monde, Dieu l'a choisi pour confondre ce qui est fort ". Tu lui donnes l'onction royale et, à partir de ce jour l'esprit du Seigneur est sur David. Mais aussi, à partir de ce jour, tu reviens chez toi à Rama. On ne parle de toi que dans un épisode bizarre que nous reprendrons dans la prochaine lettre à David (16). On mentionne aussi ta mort (17). Confident de Dieu comme Moïse, tu as rempli ta tâche, et, comme un bon serviteur, tu t'effaces. Tu laisseras David grandir, s'affronter avec Saül. D'une certaine manière, ton silence final annonce l'attitude même de Dieu laissant les hommes prendre leurs responsabilités. Merci, Samuel, d'avoir été pour nous le modèle du serviteur inébranlablement fidèle, de ton enfance jusqu'à ta mort.
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Les auteurs qui ont rassemblé, plusieurs siècles après, toutes ces traditions diverses sur la fondation de la royauté en Israël avaient en mémoire, et peut-être sous les yeux, ce que fut réellement la royauté au cours de l'histoire : un mélange de bon et de moins bon, et souvent de pire. Quand nous écrirons aux prophètes, nous rappellerons ce qui se trouve déjà dans les livres de Samuel : en Israël, les rois ne sont rois que par procuration (voir 1 S 12, 1-25) ; il tiennent leur pouvoir du seul Seigneur. Comment ne pas penser au dialogue de Jésus avec Pilate sur la royauté (Jean 18, 33-38), une royauté, une " maîtrise " dont il a donné l'exemple paradoxal en lavant les pieds de ses disciples. A l'époque des rois d'Israël comme aujourd'hui, Dieu met les choses sens dessus dessous, comme il est dit dans le Magnificat (Luc 1, 52) : " Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles ". Il reste bien du travail à faire pour que les pouvoirs, quels qu'ils soient, soient aujourd'hui, " évangélisés ".
(1) La Bible Hébraïque, dont la TOB (Traduction Œcuménique de la Bible) reprend la classification des livres, donne le titre commun de " Prophètes Premiers " aux livres de Josué, des Juges, de 1er et 2 Samuel et 1er et 2 Rois. (2) 1 S [1er livre de Samuel] 9, 9 (3) 1 S 1, 1-2,11 (4) A l'époque, Jérusalem n'était pas ville israélite et il y avait plusieurs sanctuaires (5) 1 S 3, 1-4, 1 (6) 1 S 4, -7, 1 (7) 1 S 7, 2-17 (8) 1 S 8, 1-22 (9) 1 S 9, 1-10-16 (10) 1 S 10, 17-27 (11) 1 S 13, 1-15 (12) 1 S 14, 1-45 (13) 1 S 15, 1-35 (14) 1 S 28, 1-25 (15) 1 S 16, 1-13 (16) 1 S 19, 18-24 (17) 1 S 28, 3
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettres ouvertes à David
P. Joseph Chesseron
1ère lettre ouverte à David
Bonjour, David !
'David et Goliath' ! qui n'a pas un jour entendu ces deux noms accolés, sans, peut-être, en connaître l'origine ? Toi et ton ennemi, vous êtes passés dans le langage courant pour signifier le combat, et souvent la victoire, du petit contre le grand. Dans la précédente lettre à Samuel, nous avons vu comment Dieu a rejeté Saül, et comment, presque incognito, Samuel t'a donné l'onction royale alors que tu n'étais qu'un gamin. Tu n'es pas près de devenir roi. Que d'obstacles devras-tu franchir avant de t'imposer !
Ton combat contre Goliath Parlons d'abord de ce fameux combat (1) qui va te faire connaître au peuple. Tes frères sont à la guerre avec Saül contre les Philistins. Ton père t'envoie leur porter de la nourriture et demander de leurs nouvelles. C'est à ce moment que, des rangs de l'ennemi, surgit un géant (2,80m !), Goliath ; il propose de régler l'affaire par un combat individuel : le peuple du champion sera déclaré vainqueur. Panique dans le camp d'Israël : qui pourrait affronter une telle montagne de muscles bardée de fer et armée jusqu'aux dents ? Malgré tes frères qui veulent te renvoyer derrière ton troupeau, tu te proposes pour relever le défi. On te présente à Saül que tu rassures sur tes capacités. N'as-tu pas, dis-tu, vaincu le lion et même l'ours pour défendre ton troupeau ? " Ce Philistin incirconcis sera comme l'un d'entre eux, car il a défié les lignes du Dieu vivant ". Tu mets ta confiance dans le Seigneur, non dans l'armure dont Saül veut t'accoutrer. Cette confiance, tu la renouvelleras à la face du Philistin (v. 47). Avoue que tu es quand même gonflé de partir à l'assaut de ce " monument ", armé seulement de ton bâton, de ta fronde et de cinq cailloux ! Mais quel contraste entre la lourdeur de ton ennemi et ton agilité ! Un caillou bien ajusté en plein front et voilà le combat terminé ! Il ne te reste plus qu'à trancher la tête du Philistin. Débandade d'un côté, triomphe de l'autre ; tu deviens célèbre et tu te lies d'amitié avec Jonathan, le propre fils du roi (2).
La jalousie de Saül à ton égard Alors que s'ouvre devant toi un bel avenir, tout va se gâter : le roi Saül est vexé par ta popularité (3) : il cherche même à te tuer en jetant sa lance contre toi, alors que tu es en train de jouer de la musique pour calmer l'esprit mauvais qui est en lui. Ton goût et ton talent pour la musique ont fait de toi le roi-musicien, auteur - compositeur - interprète, dirions-nous maintenant ! Saül fait semblant de te promettre sa fille aînée en mariage (4), mais c'est la cadette, Mikal, qui s'éprend de toi (tu auras bien plus tard quelques ennuis avec elle, que nous raconterons le temps venu !). En fait tout cela n'est qu'un piège qu'on te tend : connaissant ton courage, on te pousse à combattre les Philistins pour que tu sois tué à la guerre. Mais le Seigneur est toujours avec toi : tu t'en sors bien et tu deviens de plus en plus illustre. La jalousie de Saül ne désarme pas, malgré l'intervention de Jonathan (5) auprès de son père, malgré la ruse de Mikal (6) qui t'aide à t'enfuir, malgré l'intervention de Samuel chez lui à Rama (7). Tu t'es réfugié auprès de lui ; des émissaires de Saül, par trois fois, viennent te chercher, par trois fois entrent en transe. Saül lui-même, venu en personne pour t'arrêter, subit le même sort ( c'est d'ailleurs leur dernière entrevue, comme nous l'avions dit dans la précédente lettre à Samuel). Ne serait-ce pas, pour les auteurs qui ont repris cette vieille légende, une manière de dire que le Seigneur te protège et asseoir ainsi ta légitimité, malgré ta fuite ?
Ta fuite devant Saül Fuite, voilà bien le mot qui va caractériser ta vie jusqu'à la mort de Saül … et même après ! Au cours d'un repas (8), Jonathan cherche à te défendre auprès de son père et à tester ses intentions à ton égard. Toi, tu te caches dans la campagne. Suivant un code convenu entre vous, Jonathan t'indique qu'il faut fuir : Saül veut vraiment ta mort, mais entre ton ami et toi, c'est à la vie, à la mort, suivant ces paroles lourdes de conséquences pour la suite de ton histoire : " Va tranquille, dit Jonathan, puisque nous avons l'un et l'autre prêté ce serment au nom du Seigneur : que le Seigneur soit entre toi et moi, entre ta descendance et ma descendance à jamais. " Te prends donc la fuite. Tu demandes le gîte et le couvert aux prêtres de Nov, qui n'ont à t'offrir que des pains consacrés. Tu leur assures que tes hommes n'ont contracté aucune impureté rituelle et ils s'en nourrissent - Jésus utilisera cet épisode dans sa controverse sur le sabbat avec les Pharisiens (9) -. Mais ta présence chez les prêtres est signalée à Saül qui, plus tard, les fera massacrer (10). Tu n'as d'autre ressource que de te réfugier chez l'ennemi philistin (11), mais, comme ils se méfient de toi, tu simules la folie, puis tu deviens chef de bande au pays de Moab au-delà du Jourdain. Décidément, dans cette fuite sans fin, rien ne te sera épargné (12). Tu viens de battre les Philistins en train d'assiéger une ville où tu trouves refuge auprès des habitants. Mais ceux-ci, sans aucune reconnaissance, s'apprêtent à te livrer à Saül. Tu dois donc à nouveau t'enfuir et te réfugier dans le désert de Zif, au sud-est d'Hébron. C'est peu après que se situe un curieux épisode (13). Le roi continue de te poursuivre. Avec tes hommes, tu es caché dans le fond d'une caverne. Saül se retire dans cette même caverne pour satisfaire un besoin naturel (" se couvrir les pieds " comme dit pudiquement la Bible). Belle occasion pour tes hommes d'éliminer ton ennemi ! Toi, tu refuses de porter la main contre le " messie " du Seigneur ; tu te contentes de couper un pan du manteau du roi avec ton épée et tu le laisses partir, puis quand il est loin, tu l'interpelles pour te justifier à ses yeux. Saül renonce pour un temps à te poursuivre.
Tu deviens chef de bande C'est toi, dans toutes ces histoires qui as le beau rôle ; c'est du moins ainsi que te présentent les auteurs. Dans l'épisode suivant (14), ils ont un peu plus de mal. Comment le qualifier, sinon de " racket " ? Il faut bien vivre, toi et tes hommes. Moyennant quelques compensations, tu veux accorder ta " protection " aux bergers d'un gros propriétaire de moutons, nommé Naval. Mais ce vieux grincheux ne se laisse pas faire. Tu décides de lancer une expédition punitive contre lui. C'est alors qu'intervient Avigaïl, la femme de Naval. Elle te fait un beau discours sur la modération que doit montrer celui qui est appelé à un si grand destin : le futur chef d'Israël ne doit pas verser le sang à la légère. Tu renonces à ton projet, mais quand Avigaïl révèle à Naval ce qui s'est tramé contre lui, il tombe paralysé et meurt quelques jours après. Avigaïl, sans regrets ni remords, vient te rejoindre et tu la prends pour femme. Tu gagnes sur tous les tableaux : ton entreprise réussit, ton ennemi meurt de mort naturelle, sa femme te rejoint et ton image de bon chef (de bon futur chef d'Israël) reste intacte ! Les chroniqueurs de ton histoire sont vraiment d'habiles écrivains ! Si tu le veux bien, nous nous retrouverons dans une prochaine lettre où, de nouveau tu feras preuve de grandeur d'âme et de fidélité à l'égard de celui qui reste à tes yeux le roi légitime celui qui a reçu l'onction. Une telle attitude t'attirera les faveurs de tout le peuple. Est-ce le but que tu recherches ?
A bientôt, rusé David !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Faut-il dire à nouveau que les auteurs de la Bible n'ont pas les mêmes préoccupations que les historiens modernes ? Leur but n'est pas de faire un reportage filmé et enregistré. A travers des traditions venues du fond des âges, ils veulent délivrer un message venant de Dieu. En l'occurrence, ils se servent d'un personnage somme toute peu reluisant (traître à son peuple, chef de bande, pillard, violent) mais qui réussira à s'imposer comme chef, non seulement de sa tribu (Juda) mais de tout Israël. Or, c'est de ce personnage que Dieu se sert, dans des mots, des récits et des discours humains, pour dire quel type de relations il veut entretenir avec les hommes (sa présence à travers des hommes ordinaires, voire médiocres), quel modèle de pouvoir doivent exercer les responsables (voir le discours d'Avigaïl à David [1 S 25, 24-31] ). Dans ce monde violent (celui du passé et celui du présent), par-delà les rivalités de clans et de nations, l'amitié peut luire comme un soleil (David et Jonathan), et reverser des murs apparemment infranchissables.
(1) 1 S [1er livre de Samuel] 17, 1-54 (2) 1 S 18, 1-5 (3) 1 S 18, 6-16 (4) 1 S 18, 17-30 (5) 1 S 19, 1-7 (6) 1 S 19, 11-17 (7) 1 S 19, 18-24 (8) 1 S 20, 1-21, 1 (9) Mt 12, 3-4 (10) 1 S 22, 6-23 (11) 1 S 21, 11-22,5 (12) 1 S 23, 1-18 (13) 1 S 24, 1-23 (14) 1 S 25, 2-42
2ème lettre ouverte à David
Mon cher David,
A la fin de ma dernière lettre, Je disais que ceux qui rapportent ton histoire veulent te présenter sous un jour très favorable, soulignant ta grandeur d'âme et ta fidélité au roi légitime qui, pourtant, te fait bien des misères.
Ta grandeur d'âme à l'égard du roi Saül Si je peux me permettre cette expression triviale, ils en ajoutent encore une couche dans ce deuxième récit où tu épargnes Saül (1) Le roi recommence à te poursuivre et vient camper près de l'endroit où tu te caches. Pour lui prouver ta fidélité, tu tentes une opération follement audacieuse. Accompagné de ton neveu Avishaï, tu pénètres dans le camp à la barbe du général Avner censé garder son maître. Tu t'approches du roi endormi. Avishaï veut le tuer. Tu l'en empêches : " Qui pourrait porter la main sur le messie du Seigneur et demeurer impuni ? " Tu te contentes de lui prendre sa lance et sa gourde. Tu sors du camp sans encombres protégé par " une torpeur venue du Seigneur " qui les tient tous endormis. Interpellant le général Avner, tu proclames haut et fort à la fois ton habileté et ta loyauté à l'égard d'un roi si injuste à ton égard. Oui vraiment, Quel roi magnifique tu feras !
La fin de Saül Pour l'heure, tu es obligé de fuir à nouveau chez les Philistins (2). Tu lances des raids chez des populations " habitant le pays depuis toujours ", mais tu fais croire aux Philistins que tu combats contre ton propre peuple. Ta violence et tes mensonges sont moralement indéfendables. Tu me fais vraiment penser à la parabole de Jésus : " Le gérant habile " (3). Les auteurs qui racontent ton histoire, comme Jésus dans la parabole, n'approuvent pas tes actes immoraux, mais reconnaissent ton habileté à parvenir à tes fins. Le torchon brûle à nouveau entre Saül et les Philistins. (C'est ici que se situe l'histoire de la consultation de Saül auprès d'une magicienne et de sa dernière entrevue avec Samuel). Dans cette nouvelle guerre, ça ferait mauvais genre que tu te trouves aux côtés des ennemis ! (4) Le roi philistin que tu as séduit est obligé de te renvoyer, malgré tes protestations de loyauté. Ainsi donc, quand Israël sera battu, Saül et Jonathan tués à la bataille de Guilboa (5), on pourra dire que tu n'y es pour rien. Quelle mauvaise image aurait-on eu de toi si on t'avait vu combattre tes propres compatriotes ! Les auteurs qui ont collecté les récits et légendes te concernant ont voulu éviter de te présenter comme un traître, mais comme un homme fidèle, aussi habile et juste. C'est bien particulièrement vrai dans l'épisode qui suit (6).
Ton irrésistible ascension vers la royauté Les Amalécites, ennemis traditionnels, ont fait une razzia contre la ville où s'est réfugiée toute ta famille. Ils ont emmené tout le monde et incendié la ville, mais ils n'ont tué personne. Tu te mets à leur poursuite, mais une partie de ta troupe est empêchée de te suivre. Tu délivres tout le monde et, après avoir massacré les pillards, tu récupères ta famille et tout le butin pris chez les Philistins et en territoire de Juda. Malgré la protestation de ceux qui t'ont accompagné jusqu'au bout, ceux qui n'ont pas participé à la bataille ont leur part du butin et même les gens de Juda sont dédommagés. Comment mieux préparer ta reconnaissance par ces mêmes gens comme roi à Hébron ? (7) Car c'est bien de cela qu'il s'agit : que tu deviennes, dans un premier temps aux yeux de tes compatriotes du sud, et ensuite aux yeux de tout Israël, le roi légitime. Pour cela, il faut te montrer prudent et loyal à l'égard de Saül vivant ou mort. C'est pourquoi, au moment où Saül et Jonathan viennent de se faire tuer à la bataille de Guilboa, tu fais montre d'une grandeur d'âme exemplaire, malgré tout ce que tu as eu à subir de la part du roi. Ta complainte sur Saül et Jonathan (8) est un modèle du genre : tu invites la nature entière et les filles d'Israël à porter le deuil en l'honneur des héros, en particulier de Jonathan " que tu aimais tant ! ". Tu fais exécuter le jeune Amalécite qui s'était attribué la mort de Saül (9). Tu rallies à ta cause les gens d'un village qui ont donné une sépulture à Saül. En réalité, comme nous le verrons par la suite, tu traîneras un lourd contentieux avec la famille de Saül une grande partie de ta vie.
Tu es reconnu comme roi au Nord comme au Sud Pour l'heure, te voilà reconnu comme roi à Hébron, au sud du pays (10). Mais tu n'éviteras pas une guerre de succession : Le général Avner impose un fils de Saül, Ishbosheth, comme roi du nord, ce nord qu'on appellera Israël par opposition à Juda au sud. Malgré sa défaite à la bataille de Gabaon (11), il réussit à instaurer pour un temps une sorte de statu quo. Mais ta montée en puissance est inexorable. Avner se fait traîtreusement assassiner (12) alors qu'il négocie avec toi le ralliement du royaume du nord. Il faut lire dans le texte ces négociations de palais où tout se mêle : des histoires de femmes, des rivalités de clan, des vendettas… Même si tu récupères Mikal ta femme, la fille de Saül, tu n'arrives pas à éviter le meurtre d'Avner. Tu prends le deuil pour lui… pour qu'on ne te soupçonne pas d'en être l'instigateur de ce crime. Sait-on jamais ? Même chose pour le meurtre (encore un !) du roi du nord, Ishbosheth (13) : des vauriens, des traîtres à leur propre tribu (Benjamin, celle de Saül) viennent assassiner le pauvre homme à l'heure de la sieste. Fiers de leur coup, ils t'apportent sa tête ! Mal leur en prend, car, comme le jeune Amalécite à l'égard de Saül, tu les fais proprement exécuter, si j'ose dire. Te voilà dédouané de la mort de ton rival. Là aussi, sait-on jamais ? Les mauvaises langues… Résultat : les anciens d'Israël (ceux du nord) viennent te donner à Hébron l'onction royale sur tout Israël. Dans l'affaire, tu as tout gagné !
Jérusalem, ta capitale Il te reste cependant à réaliser vraiment l'unité des deux parties du royaume. Bonne aubaine : entre les deux, il y a une ville qui n'appartient ni à l'une ni à l'autre, Jérusalem, la ville des Jébuséens (14). Tu t'en empares et tu en fais ta capitale, reconnue par ton voisin le roi de Tyr. Par ses ouvriers, il t'aide à te construire un palais. Jérusalem ! Ville de la paix ! Dans ta grande sagesse, tu veux qu'elle n'appartienne à aucun clan, du sud comme du nord, ou plutôt tu souhaites que chacun s'y sente chez lui. Pourrais-tu inspirer aux descendants de ton peuple aujourd'hui une même sagesse : qu'ils s'y sentent chez eux, quoi de plus normal ? Mais les Palestiniens aussi, musulmans ou chrétiens, y sont chez eux, et les hommes du monde entier : Jérusalem, ville ouverte, la Ville pour le monde entier, la Ville pour la paix ! Jésus, " fils de David ", comme on l'appelle dans l'Evangile, y a donné sa vie pour cette utopie. Qui a dit que l'utopie d'aujourd'hui, c'est la réalité de demain ? Va-t-il se trouver là-bas des justes amoureux de la paix pour réaliser " maintenant " cette utopie ? Toi, David, tu es un homme de guerre. C'est pourquoi, d'après le livre des Chroniques (15), Dieu ne veut pas que tu sois le bâtisseur de sa Demeure : ce sera la grande œuvre de ton fils Salomon dont le nom évoque la paix (shalom). Nous en parlerons dans la lettre qui lui sera adressée.
A bientôt, roi David !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Traduire un texte d'une langue à une autre, ce n'est pas remplacer mécaniquement les mots, mais faire entrer le texte, sans le trahir, dans une autre manière de penser. Chaque langue a son génie propre. Exemple : le mot " corps " en français désigne l'ensemble matériel de chair, d'os, de sang que l'on peut toucher, disséquer… En grec biblique, influencé par les langues sémitiques, " sôma = corps " désigne toute la personne. Ne soyons donc pas étonnés si la nouvelle traduction de la Bible (Bayard) écrive, en Marc 14, 22 : " Prenez. Ce pain, c'est moi ". A propos de cet ouvrage, voici ce que dit la Commission doctrinale des Evêques de France : " …[La Commission] attentive au travail engagé par les éditeurs et désireuse de le soutenir, …a néanmoins décidé de prendre le temps nécessaire pour vérifier la réception ce cette nouvelle version par les catholiques et pour apprécier sa fidélité profonde à la révélation divine. Sachant que les Ecritures saintes ont toujours été l'objet d'expressions culturelles, en particulier la musique et les arts plastiques, la Commission doctrinale souligne l'importance de cette traduction ; elle en reconnaît la portée littéraire et elle en encourage la lecture. "
(1) 1 S 26, 1-25 (2) 1 S 27, 1-12 (3) Lc 16, 1-8 (4) 1 S 29, 1-11 (5) 1 S 31, 1-13 (6) 30, 1-31 (7) 2 S [2ème Livre de Samuel] 2, 4 (8) 2 S [2ème Livre de Samuel] 1, 17-27 (9) 2 S 1, 13-16 (10) 2 S 2, 1-4 (11) 2 S 2, 12-32 (12) 2 S 3, 6-39 (13) 2 S 4, 1-5, 3 (14) 2 S 5, 6-12 (15) 1 Ch [1er Livre des Chroniques] 22, 8-9
3ème lettre ouverte à David
Mon cher David,
Te voilà devenu roi sur tout Israël et Juda. Nous avons vu, à la fin de notre dernière lettre, avec quelle sagesse tu t'étais installé à Jérusalem, la ville de tout le monde. Tu as triomphé de tes ennemis ; il faut maintenant asseoir ton pouvoir.
Tu fais entrer l'Arche d'Alliance dans ta ville Après une dernière guerre contre les Philistins (1), tu décides de faire entrer l'Arche de Dieu dans Jérusalem (2), manière de t'assurer la caution du Seigneur aux yeux de tout le peuple. Grande fête populaire, avec la participation de tous, y compris de toi : te voilà parti à danser et tournoyer devant l'arche ! Tout le monde est heureux. Une fausse note cependant : ta femme Mikal te voit danser et, dit le texte au v. 16, " elle te méprisa dans son cœur ", parce que, en tournoyant, tu t'es dénudé devant tout le monde. Le soir, de retour à la maison, si je peux me permettre cette expression triviale, tu as droit à la soupe à la grimace. Mais pour toi, ce qui est important c'est d'honorer le Seigneur ; tant pis pour les grincheux, tant pis pour la famille de Saül : Mikal, sa fille, n'aura pas d'enfant jusqu'à sa mort. Une rupture de plus mais " en douceur " avec le roi déchu.
Ta royauté à jamais affermie : la prophétie de Nathan Apparemment, tout est en place pour un règne sans problème. Tu aimerais bien construire un Temple pour l'Arche de Dieu, mais le prophète - courtisan Nathan, t'annonce de la part du Seigneur que ce sera ton fils qui s'en chargera (3). Par la même occasion, il t'assure (v.16) que " ta maison et ta royauté seront à jamais stables, ton trône à jamais affermi ". A l'époque, tu ne pouvais pas savoir l'importance qu'une telle promesse aurait pour nous, chrétiens : Fils de David, c'est le titre messianique par excellence, le titre que l'Evangile attribuera à Jésus. Ta réponse à Dieu (4), celle qu'on te prête, est à lire et à relire : avec foi et humilité, tu célèbres la bonté de Dieu pour la maison d'Israël au long des siècles et, pour ta propre maison, tourné vers l'avenir, par ta prière tu exprimes à Dieu ta confiance et ton espérance.
Une réalité un peu moins rose ! Malheureusement, la suite de ton histoire apparaît bien moins glorieuse. Il ne te suffira pas d'avoir des ennuis avec la descendance de Saül. Les plus gros pépins vont venir de tes propres enfants… et de toi-même ! Par fidélité à ton ami Jonathan (5), tu restitues à son fils Mefibosheth tous les biens de son grand-père Saül et tu l'honores en l'invitant chaque jour à ta table. Il ne t'en sera guère reconnaissant ! Tu le sais bien par expérience, un roi c'est fait pour faire la guerre… ou pour la faire faire ! Passons sur ta première campagne contre les Ammonites (6), qui, mine de rien, nous fait entrer dans la grande histoire. Ton petit royaume se situe pratiquement sur le lieu de passage obligé pour les grandes puissances du nord et du sud. Arrivons-en à la deuxième campagne, où tu vas toi-même te mettre dans une très mauvaise passe.
Ta faute Tout le monde connaît cette histoire. Tes hommes sont partis à la guerre. Toi, tu es resté à la maison. A la fraîcheur du soir, du haut de ta terrasse, tu aperçois une jolie femme en train de se baigner ; c'est Bethsabée, la femme d'un de tes officiers mercenaires, Urie, le Hittite. Tu la fais venir, tu couches avec elle puis elle rentre chez elle. Catastrophe ! Elle te fait savoir qu'elle est enceinte. Tu as beau faire venir Urie, l'inviter à aller chez lui ; rien à faire, il reste à la porte de sa propre maison ! : en ce temps-là, pour dire les choses crûment, un soldat n'a pas le droit de faire l'amour quand il fait la guerre ! Il ne te reste qu'une solution : le faire tomber dans une embuscade pour t'en débarrasser. Ce qui est fait ; tu peux prendre Bethsabée chez toi.
Ton repentir Seulement voilà ! Nathan le prophète ne se montre plus courtisan : il se dresse devant toi au nom de Dieu. Cette histoire, toi, tu la connais, l'histoire du riche, du pauvre et de sa petite brebis, que te raconte Nathan. Je me refuse de la résumer tellement j'ai peur de l'abîmer (7). J'invite ceux qui le peuvent à aller la lire. Toujours est-il que tu prends conscience de ta faute. On t'attribuera à ce propos un des plus beaux psaumes, un des plus connus (le psaume 51, ou 50 suivant la classification). L'enfant conçu dans l'adultère meurt, mais Bethsabée te donnera un autre enfant appelé à un bel avenir, Salomon. Un enfant de plus, oserais-je dire !
Tes ennuis familiaux et leurs conséquences politiques - Le viol de Tamar Parlons-en, de tes enfants ! Autre temps, autres mœurs, disions-nous à propos de ton ancêtre Abraham : des nombreuses femmes que tu as prises au cours de tes pérégrinations, tu as eu de multiples enfants. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est pas entre eux l'entente cordiale. Par exemple l'aîné, Amnon (8) s'amourache de sa demie sœur Tamar. Par ruse, il réussit à coucher avec elle, mais la rejette aussitôt. Tamar vient confier son malheur à son frère utérin Absalom, un beau jeune homme à la chevelure abondante, qui lui jouera un bien mauvais tour, mais un individu à la rancune tenace. Il va te causer les pires ennuis !
La révolte d'Absalom Absalom attend son heure (9). Sous un prétexte quelconque, deux années après, il invite tous ses frères à un banquet, y compris Amnon. Il s'arrange par le faire assassiner par ses hommes de main. Pendant un court instant, on te donne à croire que tous tes fils sont morts. Non ! seul Amnon a été tué, comme Absalom l'avait prévu depuis le viol de sa sœur. Lui-même a pris la fuite. Tu le sais, Absalom est un homme violent, mais patient. Au bout de trois ans, Joab, ton neveu, chef de l'armée, s'arrange pour obtenir de toi qu'il revienne à Jérusalem (10), et il se réconcilie avec toi, du moins en apparence. En effet, dans le secret, c'est à toi qu'il veut s'en prendre, à toi qui n'as pas puni Amnon pour son méfait. Il se constitue une milice personnelle et lance officiellement la révolte contre toi (11). Tu es obligé de fuir Jérusalem (toujours la fuite, comme à tes débuts !), mais, à regarder le texte de près (12), on voit que tu organises ton retour, en laissant des amis fidèles dans la place pour espionner et donner de mauvais conseils.
Dans une dernière lettre, nous évoquerons la mort de ton fils Absalom, ton chagrin et ta vieillesse un peu triste, qui, au fond, te rend plus proche de nous.
A bientôt, douloureux David !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible La Bible est d'abord l'histoire d'un peuple faits d'hommes et de femmes de la même pâte que nous. Certains sont " exemplaires ", d'autres le sont moins… ou pas du tout. Même ceux qui sont présentés comme choisis par Dieu ne sont pas exempts de faiblesse et de péché. David en est l'exemple type. Dans l'aventure racontée plus haut (adultère et meurtre), sa conduite est lamentable, inexcusable. Mais ce que les auteurs de la Bible ont voulu montrer c'est que le pardon de Dieu est plus fort que le pire des péchés : David est " saint " dans la mesure où, reconnaissant sa faute, il se rend accessible à ce pardon. David est comme le miroir où le croyant peut se reconnaître : pécheur " atteint " par le pardon de Dieu.
(1) 2 S 5, 17-25 (2) 2 S 6, 1-23 (3) 2 S 7, 1-17 (4) 2 S 7, 18-29 (5) 2 S 9, 1-13 (6) 2 S 10, 1-19 (7) 2 S 12, 1-15 (8) 2 S [2ème livre de Samuel] 13, 1-22 (9) 2 S 13, 23-37 (10) 2 S 14, 1-33 (11) 2 S 15, 1-12 (12) 2 S 15, 13-37
4ème lettre ouverte à David
Mon cher David,
A la fin de la troisième lettre que je t'ai adressée, nous nous sommes quittés au moment où tu fuyais (une fois de plus !), non plus devant un ennemi, mais devant ton propre fils, Absalom. Rude expérience pour un père ! En fin de compte, cela donne de toi une image plus humaine, plus proche de nous.
Ta fuite et ton retour peu glorieux à Jérusalem Je ne vais pas raconter dans le détail toutes les péripéties de ta fuite et les stratagèmes utilisés par tes amis pour te prévenir des intentions d'Absalom (1). Bref, tu organises la résistance (2), tout en recommandant de ne pas faire de mal à Absalom : il reste quand même ton fils ! Le combat s'engage et c'est la victoire de tes troupes ! Absalom, chevauchant un mulet, s'enfuit dans la forêt, mais son abondante chevelure se prend dans les branches d'un térébinthe. Joab, ne tenant aucun compte de tes recommandations, l'exécute, le fait jeter dans une fosse et recouvrir d'un énorme tas de pierres. En apprenant cela, tu prends le deuil de ton fils (3), mais tu reçois de la part de Joab une telle algarade que tu consens à paraître en public pour réconforter le peuple. Les anciens d'Israël et ceux de Juda reviennent vers toi. Tu acceptes de franchir le Jourdain et de reprendre la route de Jérusalem. Au passage, tu pardonnes à un homme qui t'avait insulté durant ta fuite (4). Entrant à Jérusalem, tu reçois, sans illusions, les protestations de fidélité de Mefibosheth, le fils de ton ami Jonathan (5).
Au cœur des difficultés, ta confiance sans borne dans le Seigneur Je dois à la vérité de dire que la fin de ton règne laisse une impression de tristesse, de désenchantement. Un ami de toujours (6), qui t'a soutenu dans les moments difficiles, refuse de te suivre à Jérusalem, tirant prétexte de son grand âge. A l'occasion de la révolte d'un homme de la tribu de Benjamin (7), Joab, bon général au demeurant puisqu'il réussit à mater cette révolte, en profite pour liquider traîtreusement un général rival, pourtant son cousin. Et puis cette sombre histoire de règlement de compte suite à une famine (8) dont sont victimes les descendants de Saül : l'auteur a du mal à cacher ta responsabilité, au moins indirecte. Est-ce pour atténuer cette pénible impression que l'auteur insère ici un magnifique psaume qu'il t'attribue (9) ? Tu y déploies tout ton art (auteur - compositeur - interprète, t'ai-je qualifié dans ma première lettre) pour célébrer la majesté de Dieu, le soutien qu'il t'a accordé dans toutes tes luttes et tes épreuves, pour clamer haut et fort que c'est le Seigneur qui t'a rendu fort contre tes ennemis. Ce langage guerrier nous heurte, mais n'est-ce pas la manière de ton temps pour dire que notre vie est une lutte sans fin contre le mal et que, sans le Seigneur, nous sommes perdus ? Tiens, ça me rappelle quelqu'un, qualifié de 'Fils de David' et qui a dit : " Sans moi, vous ne pouvez rien faire ".
Tes derniers moments Le 2ème livre de Samuel se termine par une curieuse histoire mêlée (10), de recensement que tu aurais décidé et que la population aurait peu apprécié, d'épidémie de peste dont le pays, grâce à ta prière, aurait été protégé et surtout d'une construction d'autel à l'emplacement même, dit-on (11) où ton fils Salomon construira, à Jérusalem, le Temple qui portera son nom. Ta fin approche. Tu es devenu vieux. Où est le jeune homme fringant à qui rien ne résistait, ni lion, ni ours, ni philistin …ni femme ? Tu as toujours froid ; alors on trouve un curieux moyen pour te réchauffer (12), conforme à ce que l'Ecclésiaste conseille (13) : on va chercher une jolie fille pour tenir lieu de femme, Avishag, la Shounamite, dont la Bible dit, pudiquement, que tu ne la connus pas. On en peut pas dire que ta fin soit calme et paisible ; les intrigues de palais s'en donnent à cœur joie ! Ton fils aîné Adonias fait valoir ses prétentions au trône (14), mais le clan de Nathan et de Bethsabée réagit aussitôt et t'extorque la désignation de Salomon comme ton successeur. Le complot d'Adonias tombe à l'eau (15) ; ses partisans se dispersent et la grâce que Salomon accorde à son frère est lourde de menaces. Tes dernières recommandations (16) ne versent pas dans la tendresse. Tu as beau recommander à ton fils Salomon de marcher sur les chemins du Seigneur et de garder ses lois, les vieux comptes que tu n'as pas pu ou pas voulu solder, tu les lui confies. Il ne manquera pas de suivre tes conseils, et largement ! C'est très sobrement, en deux versets (17), que la Bible parle de ta fin. Tu as régné quarante ans : chiffre réel ou symbolique ? Va savoir !
Roi musicien, chantre de Dieu Tu trouves peut-être que j'ai tracé de toi un portrait plutôt mêlé, voire contrasté. Ce que tu as été réellement, nous ne pouvons pas le savoir exactement, puisque le " mode de conservation " des faits n'était pas le même de ton temps qu'aujourd'hui. Tu as dû être un jeune homme plein d'ambition, capable de violence et d'amitié, de vengeance et de pardon, parfois lâche, le plus souvent courageux, sachant à la fois attendre ton heure et forcer le destin, succombant aux charmes des femmes et capable de devenir lucide à l'égard de toi-même. Tu as exercé le pouvoir et tu en as subi les aléas. Ta fin, comme beaucoup de rois, ne fut pas très glorieuse et te ramène à ta vraie dimension, celle d'un homme, un homme de chair et de sang et c'est en cela que nous nous sentons proches de toi. Maintenant, l'image dont les auteurs ont voulu laisser de toi, je laisse aux spécialistes le soin d'en dessiner le contour précis. Personnellement, je ne voudrais retenir de toi que l'homme pécheur, conscient de sa faute et qui remet sa vie entre les mains d'un Dieu capable de pardonner.
Merci, David, roi musicien, chantre de Dieu ! Qui que tu sois, ton lointain descendant, Jésus, le Messie, portera ton nom : " Fils de David " !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Le moment est sans doute venu de préciser ce qu'on appelle une lecture " fondamentaliste " de la Bible. Il y a de multiples manières d'aborder ce livre, (Le Livre !). On peut être plus sensible à la question de l'historicité des textes, à leur composition, ou à la manière de raconter. Les uns s'attacheront à l'aspect social d'un certain nombre de prescriptions, d'autres s'efforceront de voir comment la femme y est traitée. Toutes ces approches sont légitimes. La Bible ne demande qu'interprétation. Ne disons pas à propos d'un texte : " Qu'est-ce qu'il 'veut' dire ? " mais " Que donne-t-il à penser ? " car les réponses ont été, sont et seront le plus souvent multiples. Ma lecture de la figure de David est une parmi d'autres, peut-être pas la meilleure ! Par contre, une lecture " fondamentaliste " 'oblige' à ne comprendre que ce que dit la lettre. Elle interdit de penser autre chose. C'est, comme dit la Commission Biblique Pontificale, " un suicide de l'esprit ". On sait où conduisent les " fondamentalismes " de tous bords ; du refus de la liberté de conscience chez les intégristes catholiques aux Talibans afghans réduisant la femme en esclavage, il y a une différence de degré, non de nature de la démarche. " La vérité vous rendra libre ", dit Jésus, dans la mesure où on la cherche, où on l'accueille comme un don de Dieu et où on ne s'en considère pas propriétaire.
(1) 2 S 16, 15-23 (2) 2 S 18, 1-17 (3) 18, 19-19, 1-16 (4) 2 S 19, 16-24 (5) 2 S 19, 25-31 (6) 2 S 19, 32-41 (7) 2 S 20, 1-22 (8) 2 S 21, 1-14 (9) 2 S 22, 1-51 (10) 2 S 24, 1-25 (11) 2 Ch [2ème livre des Chroniques] 3, 1 (12) 1 R [1er livre des Rois] 1, 1-4 (13) Qo [Qohéleth ou Ecclésiaste] 4, 11 (14) 1 R 1, 11-40 (15) 1 R 1, 41-53 (16) 1 R 2, 1-9 (17) 1 R 2, 10-11
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettres ouvertes à Salomon
P. Joseph Chesseron
1ère lettre ouverte à Salomon
Bonjour, Majesté,
Quand, j'ai écrit à ton père David, je ne me suis jamais adressé à lui de cette manière. En effet, au départ, il n'était qu'un petit berger. Il n'est devenu roi qu'après bien des péripéties, et on ne l'imagine pas sur un trône. Quand on a connu quelqu'un au bas de l'échelle, on a, par la suite, bien du mal à lui donner des titres pompeux, et ton père, à certains moments, a pris un malin plaisir à briser l'image du roi majestueux. Tu ne peux pas t'en souvenir, car cela s'est passé quelque temps avant ta naissance, mais, quand il a fait entrer l'arche de Dieu à Jérusalem, il a dansé devant elle et, le soir, il s'est fait vertement réprimander par sa femme Mikal, la fille de Saül (1).
Ton origine Pour ceux qui n'auraient pas lu les précédentes lettres que j'ai adressées à ton père, Je rappelle quelle est ton origine. Tu es le fils de Bethsabée, la femme de Urie le Hittite, que ton père a séduite et dont il a fait lâchement éliminer le mari. L'enfant né de cette union illégitime est mort et toi, tu es né une fois que la situation ait été régularisée, comme on dirait maintenant.
Ton clan prépare ta prise de pouvoir Dès avant la mort de ton père, des ambitions se manifestent pour sa succession. Adonias, le frère d'Absalom, affiche ses prétentions, appuyé par Joab et quelques notables (2) ; il cherche à mettre tes autres frères dans sa poche, mais il te laisse à l'écart, toi et ceux qui te soutiennent. Heureusement pour toi, ta mère Bethsabée et le prophète Nathan veillent au grain : ils imaginent toute une mise en scène pour forcer le roi à te désigner comme son successeur, te donner l'onction royale et te faire asseoir sur le trône (3). Débandade dans le camp d'Adonias ! Lui-même te supplie de lui laisser la vie sauve, ce que tu lui accorde… pour le moment ! (4) Les dernières recommandations que te donne ton père avant de mourir (5) sont un modèle du genre : c'est un mélange à la fois d'un appel de très haute tenue à la fidélité au Seigneur et d'une invitation pressante à liquider ses adversaires, ce qu'il n'avait pas pu faire par fidélité à la parole donnée. Toi, tu ne manqueras pas d'exécuter, et très rapidement !
Une image brouillée : pourquoi ? Mais avant d'en parler, permets-moi de t'exprimer ma perplexité. Comme beaucoup de personnages de la Bible, ton image apparaît comme brouillée. Abraham, le père des croyants, ment au Pharaon à propos de sa femme Sara, qu'il présente comme sa sœur. Jacob trompe son père, son frère, son beau-père et, en même temps il bénéficie de la Promesse de Dieu. Joseph, qui sauve ses frères et les Egyptiens de la famine, se montre un administrateur impitoyable. Moïse, le grand Moïse lui-même, exaspéré par le peuple rebelle, parle inconsidérément et est privé de la Terre Promise. Quant à ton père David, quel personnage complexe ! Je n'y reviens pas, puisque nous en avons parlé tout récemment. Il faudra que je creuse cette question : pourquoi la Bible éprouve-t-elle comme un malin plaisir à souligner ces aspects moins reluisants de vos personnes ? Et, bien après toi, ce sera vrai dans l'Evangile : les disciples n'y sont pas toujours présentés sous un très beau jour !
Pas de pitié pour asseoir ton pouvoir Maintenant, revenons à ton histoire. Dans un premier temps, tu n'y vas pas par quatre chemins. Adonias (6) ose demander comme femme la jeune fille qui a accompagné ton père dans ses derniers moments, une manière détournée de réaffirmer ses prétentions. Tu ne t'y trompes pas : tu le fais assassiner. Tu démets de ses fonctions et tu envoies en exil un prêtre qui a participé au complot d'Adonias (7). Quant à Joab (8), son sort est réglé sans autre forme de procès : il a beau se réfugier dans la Tente du Seigneur, tu n'hésites pas à le faire tuer. Enfin l'homme qui avait maudit ton père et qui avait pourtant reçu son pardon, tu attends le moindre faux pas de sa part (9) pour le liquider à son tour. Vraiment ton début de règne ne fait pas dans la dentelle ! Tu prends les grands moyens pour affermir ta royauté.
Un roitelet local comme les autres ? Au fait, par la suite, on dit peu de choses à ton sujet, hormis la création d'une administration solide (10), la construction du temple et de ton propre palais(11), ainsi que la mise en place du culte autour de l'Arche d'Alliance (12). On fait l'éloge de ta sagesse (j'y reviendrai dans ma prochaine lettre), de ta renommée grandissante dans la région, mais pas de hauts faits semblables à ceux de Saül ou surtout de ton père David. C'est pourtant ce que l'Histoire retient habituellement des rois célèbres tels que toi. Qu'est-ce qui te distingue des autres roitelets régionaux de ton époque ? Sans doute pas la fin difficile de ton règne. La réponse à cette question se trouve dans l'image que les auteurs ont voulu retenir (ou donner) de toi : le roi qui demande à Dieu la Sagesse (13). Ils ont aussi retenu tes faiblesses, comme pour dire que le Seul Sage c'est Dieu ; tu ne l'es que par délégation. Mais nous en reparlerons bientôt.
Au revoir, Majesté !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Dans cette lettre, une question est posée : pourquoi la Bible souligne-t-elle les faiblesses même de ses héros les plus prestigieux ? M'est il permis de donner un début de réponse ? La Bible semble dire : tous ces hommes que Dieu a choisis, ils ne le sont pas à cause de leurs mérites, mais parce que Dieu les aime et, à travers eux, il aime l'humanité tout entière C'est Dieu qui appelle Abraham et prend l'initiative de l'Alliance avec lui ; Jacob reçoit la bénédiction d'Isaac, même s'il semble la " chiper " à Esaü : elle est un don. Moïse reçoit l'appel de Dieu au Buisson Ardent. David, le petit dernier, Dieu le choisit par Samuel et reçoit l'onction royale. Et combien de prophètes diront que c'est à leur corps défendant qu'ils le sont, parce que Dieu les a choisis pour cette mission. En agissant ainsi, la Bible sauvegarde l'initiative et la liberté de Dieu. Je mets la dernière main à cette lettre en plein cœur de la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens. N'avons-nous pas, nous catholiques, besoin d'entendre nos frères protestants rappeler que ce ne sont jamais nos mérites et nos bonnes œuvres qui nous sauvent, mais l'amour de Dieu dans sa toute-puissance et dans son infinie liberté.
(1) 2 S [2ème livre de Samuel] 6, 14-23 (2) 1 R [1er livre des rois] 1, 5-10 (3) 1 R 1, 11-40 (4) 1 R 1, 41-53 (5) 1 R 2, 1-11 (6) 1 R 2, 13-25 (7) 1 R 2, 26-27 (8) 1 R 2, 28-34 (9) 1 R 2, 36-46 (10) 1 R 4, 1-20 (11) 1 R 6 et 7 (12) 1 R 8, 1-66 (13) 1 R 3, 1-15
2ème lettre ouverte à Salomon
Bonjour, Majesté,
Pardonne-moi de t'avoir présenté dans ma première lettre sous un jour un peu défavorable. A ma décharge, je dois dire que c'est la Bible elle-même qui te présente ainsi, du moins au début.
Ton image se transforme En effet, à un moment donné, voilà que le ton change radicalement. Ton image se transforme. Le roi sans pitié devient le confident de Dieu (1), lors d'un songe, naturellement ! Le souverain qui prend sa place dans le concert des nations (tu épouses une fille du Pharaon) ne demande pas au Seigneur les richesses, la gloire et la puissance, mais la sagesse pour gouverner son peuple, le peuple qui appartient à Dieu. Et le Seigneur te sait gré d'avoir fait un tel choix et tu deviens, pour la suite des temps, le roi sage par excellence.
Ton "Jugement" devenu proverbial Pour montrer ta sagesse, (du moins celle qu'on t'attribue, puisque, dans ce récit, tu n'es jamais nommé), le 1er Livre des Rois raconte une histoire dont le titre est passé dans le langage courant : le jugement de Salomon ! Mais on se trompe complètement quand on lui donne le sens de " couper la poire en deux " ; c'est juste le contraire ! Rappelle-toi (2): deux prostituées sont venues devant toi pour que tu tranches entre elles. Elles habitent ensemble et ont mis au monde le même jour chacune un garçon. Elles dorment ; l'une d'elles étouffe le sien dans son sommeil. Au matin, s'en rendant compte, elle prend l'enfant vivant de sa compagne et lui substitue l'enfant mort. L'autre, à son réveil, voit que ce n'est pas son fils. Toutes les deux font appel à toi. Comment vas-tu trouver la vraie mère de l'enfant vivant, sinon en proposant d'en donner une moitié à chacune ? La fausse mère est d'accord, alors que l'autre est toute bouleversée à la pensée de voir mourir son enfant : elle préfère le donner à l'autre. La sagesse que tu as reçue de Dieu t'a fait découvrir qui était la vraie mère.
Bon administrateur et grand bâtisseur Cette sagesse, tu la montres d'abord en mettant en place toute une administration de ton royaume, pour le bonheur de tous (3). C'est du moins ce que disent tes historiens officiels. Nous verrons, à la fin de cette lettre, que d'autres donnent de ton règne une vision moins idyllique. Tu fais alliance avec Hiram, le roi de Tyr (4), qui va te permettre de réaliser l'œuvre de ta vie : la construction du Temple. Il te fournit non seulement les matériaux (pierres et bois de cèdre du Liban), mais aussi les ouvriers qualifiés pour cette construction. Je n'entre pas dans le détail de cette œuvre majeure, pas plus que dans la description de tes palais (5).
La Politique au service de la Religion, ou l'inverse ? Tu organises une grande fête pour l'installation de l'Arche de Dieu dans le Temple (6). Ton image de roi très pieux et obéissant à Dieu s'en trouve renforcée. Ce faisant, tu réalises une excellente opération politique : les autres lieux de culte s'en trouvent dévalorisés ; Jérusalem devient vraiment la capitale des deux parties du royaume et toi, d'une certaine manière, tu mets Dieu à ton service en ayant l'air de l'enfermer dans un édifice que tu as construit. Certains, chez les prophètes, te le reprocheront. Dieu lui-même te fait savoir qu'il ne se sent pas prisonnier de cette Maison, si tes descendants en viennent à faire le mal (7). Et Jésus lui-même ne prendra-t-il pas ses distances avec le Temple dans son dialogue avec la Samaritaine (8) ?
Ta Sagesse dans l'espace et dans le temps De ton vivant, la renommée de ta sagesse dépasse les frontières de ton Royaume : la tradition rapporte que la Reine de Saba (9) est venue te voir pour te mettre à l'épreuve : elle est repartie chez elle comblée de cadeaux et éblouie par tes réalisations. Après ta mort, ta réputation de Sage sera telle qu'on t'attribuera des livres qui ont été écrit des siècles après toi, par exemple le livre des Proverbes ou celui de la Sagesse.
Inquiétude pour l'avenir Cependant, voilà que les nuages s'amoncellent sur la fin de ton règne. Tes relations internationales (10), suivant la coutume de l'époque, t'ont amené à te constituer un fabuleux harem de femmes étrangères (sept cents femmes et trois cents concubines !). Elles te détournent du Seigneur et t'entraînent vers d'autres dieux. Le spectre de l'éclatement de ton royaume se dresse par l'annonce que t'en fait le Seigneur lui-même. Menaces à l'extérieur (11), mais surtout menaces à l'intérieur. Tes fastes et tes palais coûtent cher et ta belle administration fait sentir sa poigne sur les gens. Un jeune chef de corvée, qui fera parler de lui, Jéroboam (12), se révolte contre toi. Un prophète lui annonce de façon imagée qu'il deviendra roi sur les dix tribus du nord. Tu cherches à le faire mourir mais il s'enfuit en Egypte d'où il reviendra en son temps (13), c'est-à-dire après ta mort, quand ton fils Roboam, prenant ta succession, refusera d'écouter la plainte du peuple contre ton administration. Jéroboam prendra la tête de la révolte et deviendra roi à Sichem.
Quoi te dire, pour terminer cette lettre ? Tu as sans doute été un grand roi, mais, comme tout être humain, tu as montré tes limites et tes faiblesses. Ceux qui ont raconté ainsi ton histoire ont, sans nul doute, voulu rappeler que, en Israël, il n'y avait qu'un seul Roi, le Seigneur, et que tu ne l'étais que par délégation. Saine réflexion sur le pouvoir, sur tout pouvoir ! Adieu, Majesté ! Puisse ta sagesse continuer à éclairer notre monde !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible " On ne prête qu'aux riches ", dit le proverbe. Cela se vérifie d'un bout à l'autre de la Bible à travers un procédé que les spécialistes ont appelé " pseudépigraphie " : un auteur anonyme (ou bien la tradition) attribue ses propres écrits à un auteur ou à un personnage connu. Aujourd'hui, si je m'imaginais de publier un roman sous le nom de G. Simenon, je serais passible des tribunaux. Dans les temps bibliques, c'était au contraire une manière à la fois de rendre hommage à ce personnage connu et aussi de se reconnaître comme de sa descendance dans le domaine de la pensée. Nous avons vu que les Psaumes sont attribués à David, le roi compositeur et musicien. Tout naturellement, la littérature de Sagesse (Proverbes, Ecclésiaste, Sagesse, dite de Salomon et le Cantique) a été attribuée au roi, sage par excellence, Salomon, alors que, manifestement, il ne peut pas en être l'auteur. le livre de la Sagesse date du 1er siècle avant notre ère. Cela ne change rien au caractère canonique de ces écrits (ils font bien partie de la Bible) ni à leur " inspiration " : l'Eglise (ou les Eglises) leur reconnaissent le caractère de Parole de Dieu.
(1) 1 R [1er livre des Rois] 3, 1-15 (2) 1 R 3, 16-28 (3) 1 R 4, 1-20 (4) 1 R 5, 15-32 (5) 1 R ch 6 et 7 (6) 1 R 8, 1-66 (7) 1 R 9, 1-9 (8) Jn [Evangile selon Jean] 4, 20-24 (9) 1 R 10, 1-13 (10) 1 R 11, 1-13 (11) 1 R 11, 14-25 (12) 1 R 11, 26-40 (13) 1 R ch 12
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Elie
P. Joseph Chesseron
Mon cher Elie,
Lors d'un voyage en Palestine, je suis allé au Mont Carmel. J'avoue avoir été choqué par la statue qui te représente une épée à la main pour massacrer 450 faux prophètes. Heureusement, dans la chapelle tout à côté, un beau motif doré rappelle un autre épisode de ta vie, moins triomphant mais plus humain : dans le désert, au comble du désespoir, tu es nourri par un ange. J'ai voulu m'informer un peu plus sur toi, puisque, nous le verrons, dans l'Evangile, tu tiens une place particulièrement importante.
Le passionné du Seigneur Quel personnage étrange ! Tu entres dans l'histoire, à partir du chapitre 17 du premier Livre des Rois, sans te faire annoncer, et tu en sors de façon mystérieuse, au début du 2ème Livre des Rois (ch.2). Homme de partout et de nulle part, insaisissable, nourri par les corbeaux (1), tu seras l'opposant majeur d'Akhab, roi d'Israël et de son épouse, étrangère et idolâtre, Jézabel (2). Comme tu le dis toi-même (3), tu es " passionné pour le Seigneur " et tu es prêt à tout risquer pour lui, le Dieu d'Israël. Dieu d'Israël ? Dieu pour tous les hommes, oui ! puisque, dès le début de ton histoire, il t'envoie près d'une veuve étrangère de la ville de Sarepta, pour la sauver de la famine, elle et son fils (4), pendant une grande période de sécheresse ; une seule condition : qu'elle te fasse confiance, à toi et au Seigneur ! Il lui en faut une bonne dose quand son fils vient à mourir et que tu lui promets de le ramener à la vie. Au fait, Jésus rappellera cette histoire dans la synagogue de Nazareth (5) ; ça lui vaudra d'être jeté dehors. Mais revenons à toi, à ton personnage.
Le prophète de Yahwé Es-tu l'homme fort (6), le prophète sûr de son Dieu, bravant le roi, la reine et ses faux prophètes ? Tu leur propose un défi : faire tomber du ciel le feu de Dieu sur les sacrifices que chacun aura préparé, mais quel Dieu ? Baal ou le Seigneur Dieu d'Israël ? Tu te défends bien dans ce rôle : à la fois moqueur à l'égard de Baal et de ses prophètes, et plein de respect et de confiance à l'égard du Seigneur ; il exauce doublement ta prière : ton sacrifice à toi est agréé (le feu du Seigneur Dieu d'Israël tombe sur lui) et la pluie vient, non comme une récompense mais comme un don gratuit de Dieu.
Le témoin du Dieu Tout-Autre Ou bien es-tu cet être très humain, fuyant Jézabel, désabusé, amer en face de l'infidélité de ton peuple ?(7) Pour pouvoir continuer ta route, il te faudra rencontrer Dieu sous un autre visage : non plus le Dieu fort et, disons le mot, violent de l'épisode précédent, mais un Dieu qui se cache dans " le bruit d'un silence ténu " (8). Comme Moïse, tu fais cette rencontre à l'Horeb, autre nom du Sinaï. Comme lui, tu te voiles la face au passage de Dieu, car on ne peut voir Dieu sans mourir. Tu es l'homme qui passe, celui qui, déjà, prépare ton départ vers ailleurs : tu désignes ton successeur, Elisée (9), à qui je vais écrire prochainement. Comme tu es exigeant et dur avec lui ! Aussi exigeant que Jésus à l'égard de celui qui veut le suivre ! (10)
L'injustice : insulte à Dieu lui-même Ta mission sur cette terre, pourtant, n'est pas terminée. Tu dois encore une fois affronter Akhab. Son voisin Naboth (11) possède une vigne qu'il tient en héritage de ses pères. Le roi, voulant se faire un potager, lui propose de la lui acheter. Naboth refuse : il ne peut se dessaisir d'un bien qui lui vient de la répartition des terres voulue par Dieu et qui s'impose au roi lui-même. Jézabel l'étrangère s'en mêle, monte un complot contre Naboth accusé d'avoir maudit Dieu et le roi, et le fait lapider. Tu interviens alors pour annoncer à Akhab que sa maison (sa famille), à cause du sang versé de l'innocent Naboth, perdra la royauté. Cependant, parce que Akhab semble se repentir, Dieu sursoit à l'exécution de ses menaces.
Ton départ mystérieux Je passe sous silence ta confrontation avec Akhazias, fils d'Akhab (12), pour évoquer ton départ (13). Tu sais que ce départ est proche. Tu voudrais bien que ça se fasse dans la discrétion, mais Elisée te colle aux basques : il souhaite avoir une part de ton esprit de prophète. Finalement, tu le lui accordes à condition qu'il te voie monter au ciel sur le char de feu. Et c'est bien ce qui se passe ! Le temps des prophètes n'est pas clos par ta disparition mystérieuse. Elisée poursuivra ton œuvre, et bientôt vont apparaître les prophètes écrivains, Amos, Osée, Isaïe, Jérémie et les autres.
Ton retour tout aussi mystérieux La tradition voudra que ton retour annonce la fin des temps. L'Evangile y fait allusion, en particulier quand Jésus demande à ses disciples ce que les gens pensent de lui (14). Au moment de la transfiguration de Jésus (15), tu es présent sur la montagne, avec Moïse, mais tu disparais aux yeux des disciples, une manière de dire que, en Jésus, se trouve réalisé ce que Moïse et toi vous représentez : l'espérance millénaire du Peuple Elu. Une dernière fois, au Calvaire, il est question de toi ; comme dit Paul Beauchamp (16), " Elie a donné ce jour-là son dernier message : en ne montrant rien et en se taisant, Elie et Jésus se sont réunis ".
Elie, tu restes auréolé de mystère, mais c'est pour mieux nous faire entrer dans le mystère de Dieu. Merci, Elie !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Le prophète n'est pas " quelqu'un qui annonce l'avenir ", mais qui parle " devant " Dieu, " au nom " de Dieu. Il ne parle pas de lui-même : il est appelé, soit de façon grandiose, comme Isaïe dans le temple (Is 6, 1-11) ou tout simplement pour Jérémie(Jr 1, 4-10), ou bien dans un amour malheureux comme Osée (Os 1, 1-9). Le prophète, de façon mystérieuse mais déterminante, fait l'expérience de Dieu. Il est choisi pour s'adresser au peuple, souvent aux dirigeants pervertis. De façon schématique, on peut dire que son message comporte quatre temps : dénoncer le mal - annoncer le châtiment - appeler à la conversion - ouvrir à l'espérance. Il s'exprime par la parole, consignée par écrit (oracles, exhortations, récits, prières), mais aussi par des actes (voir la visite de Jérémie chez le potier : Jr 18, 1-8). Quand nous lisons les prophètes, la Parole de Dieu continue de nous interpeller dans notre propre vie aujourd'hui. Pour le chrétien, les Evangiles, qui s'enracinent profondément dans la tradition des prophètes, sont les écrits prophétiques par excellence, puisque, en Jésus Christ, c'est la Parole de Dieu elle-même qui nous est livrée. Nous aurons l'occasion d'y revenir.
(1) 1 R [1er livre des Rois] 17, 3-7 (2) 16, 29-33 (3) 1 R 19, 14 (4) 1 R 17, 8-24 (5) Lc [Evangile selon Luc] 4, 25-26 (6) 1 R 18, 1-46 (7) 1 R 19, 1-10 (8) 1 R 19, 11-14 (9) 1 R 19, 19-21 (10) Lc 9, 61-62 (11) 1 R 21, 1-29 (12) 2 R [2ème livre des Rois] 1, 1-18 (13) 2 R 2, 1-11 (14) Mt 16, 14 (15) Mt 17, 3 (16) P. Beauchamp : Cinquante portraits bibliques p. 169
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Elisée
P. Joseph Chesseron
Mon cher Elisée,
Après avoir écrit à ton maître Elie, c'est à toi que je m'adresse. Comme lui, tu vis dans le royaume du Nord, dont la capitale est Samarie. Rien ne te préparait à être prophète. L'appel d'Elie va bouleverser ton existence, et tu vas comme lui mener une vie errante.
Comparaison frappante avec ton maître Une lecture superficielle des textes qui parlent de toi pourrait faire croire à une sorte de copie de l'histoire d'Elie. Comme lui, tu vas au secours d'une veuve dans le besoin ; comme lui, tu ressuscites un enfant : comme lui tu ne limites pas ton action au seul pays d'Israël : tu guéris un étranger, Naaman le général du roi d'Aram qui était lépreux ; comme lui, tu es en relations, parfois conflictuelles, avec les rois. Et il y aurait bien d'autres points de similitude.
Un récit plus "populaire" Mais on dirait que tu es plus " réel " : tu es un laboureur quand Elie vient te chercher ; tu as des parents auxquels Elie ne te laisse même pas dire au revoir (1), comme Jésus le fera pour un de ses disciples (2). Lors du miracle de l'huile (3), on " voit " la veuve remplir ses vases. De même pour l'histoire du fils de la Shounamite (4), les circonstances de sa naissance, sa maladie, sa mort et la manière dont tu t'y prends pour le ramener à la vie, tout cela, c'est du concret. Si je n'avais pas peur de faire un énorme anachronisme, je dirais que c'est " filmable ".
Tu guéris un général étranger Quant à l'épisode du général araméen Naaman dont j'ai parlé à l'instant (5), il mérite qu'on s'y arrête. En quelques mots, résumons l'histoire. Ce général est lépreux. Sur les conseils d'une jeune esclave israélite, le roi d'Aram l'envoie au roi d'Israël pour qu'il le guérisse. Celui-ci croit à une provocation, mais tu interviens pour rappeler ta présence : " Il y a un prophète en Israël ! " Naaman vient te trouver. Sans te déranger, de façon désinvolte tu lui dis d'aller se baigner sept fois dans le Jourdain. Colère du général : les fleuves de Damas valent bien les eaux d'Israël ! Ses serviteurs le calment ; il finit par accepter de faire ce que tu lui demandes et le voilà guéri ! Plein de reconnaissance, il veut te combler de cadeaux, que tu refuses. Alors, il te demande la faveur d'emporter à Damas de la terre d'Israël, pour pouvoir n'offrir de sacrifice qu'au Seigneur de cette terre. Je note au passage la punition que tu infliges à ton serviteur qui a voulu profiter de la situation. Que tirer de cette histoire ? le " personnage " vers qui s'oriente le regard, c'est le Seigneur. Les rois, les généraux, lui sont soumis et toi, tu es son porte-parole et l'instrument de son action. Mais cette action est gratuite et malheur à ceux qui, indûment, veulent en tirer profit ! A bon entendeur salut !
Tes exploits légendaires Je ne peux rapporter par le menu tous les exploits que tu accomplis par la force du Seigneur l'assainissement du potage empoisonné (6), ou de la multiplication des pains, à laquelle l'Evangile de Jean, par la mention des pains d'orge, fera allusion (7), la hache du bûcheron que tu arraches de l'eau du Jourdain en la faisant flotter (8), le détachement araméen frappé d'aveuglement que tu amènes dans la ville même de Samarie et pour qui tu obtiens la grâce (9), le siège de Samarie levé en semant la panique chez les Araméens (10)…
Tu fais de la politique ! Nous l'avons vu avec l'histoire de Naaman, le général syrien, ton action dépasse les simples frontières d'Israël : tu révèles à un certain Hazaël qu'il régnera sur Aram (11). Cependant ton attention se porte prioritairement sur Israël. Ton maître Elie s'était opposé à Akhab. Toi, tu vas faire donner l'onction royale à Jéhu (12) qui " liquidera ", (et de quelle manière !) le reste de cette famille maudite par Dieu et s'attaquera au culte de Baal. Curieusement d'ailleurs, à partir de ce moment, il n'est plus question de toi dans ce second livre des Rois qui rapporte ton histoire. Est-ce que je peux te faire une confidence ? Je suis un Français du XXIe siècle et je ne suis pas à l'aise quand on mélange politique et religion, ou plus exactement quand un religieux comme toi a une telle influence sur la vie politique. Il faudra tous les aléas d'une Histoire qui se continue de nos jours pour opérer une vraie séparation, nécessaire à l'un et l'autre domaine. Cependant, ne faisons pas d'anachronisme : tu étais un homme de ton temps et ceux qui ont rapporté ton histoire étaient du leur, non du nôtre !
Vont te suivre bientôt les prophètes écrivains Prophète d'actions, tu vas laisser la place aux " prophètes écrivains ", qui, eux aussi, poseront des gestes symboliques : Amos, Osée, Isaïe, Jérémie et les autres. D'une manière ou d'une autre, vous êtes ceux que Dieu envoie devant lui pour se révéler aux hommes. Tu vivais au IXe avant J.C. Penses-tu qu'il y ait encore des " prophètes " de nos jours ? Avons-nous des yeux pour les découvrir et des oreilles pour les entendre ?
Note pour une meilleure compréhension de la Bible " Dieu parle ". Qu'entendons-nous par là ? A priori, nous ne pouvons exclure des interventions particulières de Dieu auprès de telle ou telle personne. Par exemple, Paul (2 Co [2ème Epître aux Corinthiens] 12, 1-4) reconnaît avoir eu des révélations spéciales. Mais c'est exceptionnel. Il parle par les événements (l'histoire d'Israël en particulier) et la réflexion (la relecture) que les croyants, au long des siècles, ont effectué sur ces événements. D'où la place privilégiée du récit dans toute la Bible. Il parle par les prophètes, qui réagissent en face de telle ou telle infidélité du peuple et de ses dirigeants, ou telle situation difficile (Ezéchiel ou le 2ème Isaïe pendant l'Exil). Il parle par la prière du peuple (les psaumes). Il parle par la Sagesse accumulée pendant des siècles et jusque dans le cri de révolte de Job. Et il parle surtout, et de façon absolue et définitive, en Jésus Christ (He [Epître aux Hébreux] 1, 1-2). Mais, comme le dit St Léon le Grand, sa Parole grandit dans le croyant. Le chemin de la Parole de Dieu, y compris et surtout en Jésus Christ, n'est et ne peut être qu'une parole d'homme. Vous avez dit " Incarnation " ?
(1) 1 R 19, 19-21 (2) Lc [Evangile selon Luc] 9, 61-62 (3) 2 R 4, 1-7 (4) 2 R 4, 8-37 (5) 2 R 5, 1-37 (6) 2 R 4, 38-41 (7) 2 R 4, 42-44 (8) 2 R 6, 1-7 (9) 2 R 6, 8-23 (10) 2 R 6, 24-7, 20 (11) 2 R 8, 7-15 (12) 2 R 9, 1-13
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte aux "prophètes écrivains" et à Amos en particulier
P. Joseph Chesseron
Salut, "prophètes écrivains" !
Avant de m'adresser à quelques uns d'entre vous, je tiens à vous saluer collectivement. En n'oubliant pas que la Bible hébraïque appelle " Prophètes premiers ", les livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois, je m'attache plus spécialement à vous, que cette même Bible appelle " Prophètes derniers ". Je vous nomme dans l'ordre où vous apparaissez : Isaïe (ou Esaïe, suivant la transcription protestante), Jérémie, Ezéchiel, Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahoum, Habaquq, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie. Vous arrivez en second par rapport au Pentateuque, autrement dit la Torah, la Loi. Jésus, après sa résurrection, s'est appuyé sur la Loi et sur vous pour expliquer aux disciples d'Emmaüs tout ce qui le concernait.
Qu'est-ce que le prophétisme ? Même si vous n'êtes pas des " prophètes professionnels ", vous êtes les héritiers des prophètes dont j'ai parlé dans mes lettres précédentes : Nathan, Elie, Elisée. Trop souvent, on dit : " Un prophète, c'est quelqu'un qui annonce l'avenir ". Non ! Vous êtes des envoyés de Dieu, des gens qui parlent au nom de Dieu, pour dénoncer le mal dans le peuple dans telle circonstance, appeler à la conversion et annoncer la miséricorde de Dieu. Cette " écriture prophétique " durera du VIII° siècle jusque vers 300 av. J.C. on peut dire que vous êtes des hommes de temps de crise. Vous êtes souvent des visionnaires et votre langage parfois nous déroute, les violences de vos propos nous rebute. Mais vos paroles fortes nourrissent encore aujourd'hui la foi des croyants, qu'ils soient Israélites ou Chrétiens.
Salut, Amos le Terrible !
Amos, qui es-tu ? Je m'adresse à toi d'abord, Amos ; d'après ce qui est dit au début du livre qui rapporte tes paroles, tu as vécu vers le milieu de ce VIII° siècle. Tu es sans doute un peu plus âgé que ton collègue Osée. Je te laisse te présenter toi-même : (1) " Je n'étais pas prophète, je n'étais pas fils de prophète, j'étais bouvier, je traitais les sycomores ; mais le Seigneur m'a pris de derrière le bétail et le Seigneur m'a dit : 'Va ! prophétise à Israël mon peuple.' " Tu es originaire du royaume du sud, d'un petit village près de Bethléem appelé Téqoa (2) A l'appel de Dieu, tu n'hésites pas à aller affronter les gens du nord.
Conflit avec les gens en place On ne peut pas dire que tu sois reçu à bras ouverts. Ton opposant principal est un prêtre de Bethel. Il t'accuse de conspirer contre le roi et te fait expulser (3). Toi, tu n'as rien ni contre l'institution royale, ni contre l'institution religieuse. Ce que tu refuses, c'est la soumission (on parlerait maintenant d'instrumentalisation) du religieux au politique. Pour résumer, tu refuses que Bethel, la " maison de Dieu ", deviennes la " maison du roi ". Pas de confusion ! On aimerait bien que, en certains coins de notre planète, ta parole soie entendue !
Le plan de ton livre Tu commences par énoncer des oracles (des paroles prononcées au nom du Seigneur), tous azimuts, contre les pays voisins (4) : Damas au nord, Gaza et les Philistins, Tyr et les Phéniciens à l'ouest, Edom au sud, Ammon et Moab à l'est. Tu leur reproches des crimes de guerre, des déportations, de l'esclavage. Puis vient le tour de Juda : il n'a pas suivi l'enseignement du Seigneur. Quant à Israël, tu l'attaques plus vigoureusement et plus longuement encore (tu es envoyé pour cela) : il est condamné à cause des injustices sociales. Ce sera même le thème de quatre chapitres (5). Puis viennent les visions (6) : les sauterelles ravageuses, le feu qui détruit tout, l'étain pour les armes meurtrières, la fin de l'été qui annonce la fin du royaume et enfin, l'ébranlement du sanctuaire. Un rédacteur tardif ajoutera tout à la fin de ton livre une lueur d'espoir dans le tableau très sombre que tu traces pour l'avenir.
L'injustice sociale : un affront à Dieu Tu n'as pas de mots assez durs pour dénoncer le luxe des maisons des riches, pour dénoncer l'exploitation des pauvres : " Ecoutez cette parole, vaches du Bashan [c'est ainsi que tu qualifie les femmes qui vivent dans le luxe], qui paissez sur la montagne de Samarie, exploitant les indigents, broyant les pauvres… Le Seigneur le jure par sa sainteté : Oui, voici venir des jours où l'on vous enlèvera avec des crocs et vos suivantes avec des harpons… " (7) ou encore (8) la diatribe contre les marchands qui " faussent les balances menteuses, achètent des indigents pour de l'argent et un pauvre pour une paire de sandales ". Dans ce contexte de violence et d'injustice, au nom de Dieu tu récuses le culte qui lui est rendu (9) : Je déteste, je méprise vos pèlerinages, je ne puis sentir vos rassemblements quand vous faites monter vers moi vos holocaustes…Mais que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable… "
Tu annonces la fin du royaume du nord Ton message après cela : ce peuple qu'il a chéri en le faisant monter d'Egypte, Dieu va le rejeter. Samarie tombera en 722. Même s'il y a conversion, la miséricorde de Dieu reste hypothétique (10). Alors, prophète de malheur ? Sans doute, si on en reste à tes seuls écrits. Mais tes collègues après toi apporteront des correctifs et ils laisseront plus de place à l'espérance.
Je vis au XXI° siècle, 2800 ans après toi. J'aurais envie de te demander, en terminant cette lettre, de revenir dans notre monde, pour dénoncer avec la même vigueur les exploitations et les injustices grandissantes au niveau planétaire. Se lèvera-t-il, un jour, un prophète comme toi pour nous ouvrir les yeux, pour proclamer, comme le fera plus tard Isaïe : " Le jeûne que je préfère, n'est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté …partager ton pain avec l'affamé, héberger les pauvres sans abri… "
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Il n'est pas absolument nécessaire de connaître dans le détail l'histoire du peuple d'Israël pour recevoir le message de la Bible. Cependant certains points de repère aident à mieux comprendre. Ainsi, il est intéressant de savoir que le royaume d'Israël et celui de Juda étaient deux minuscules états coincés entre les deux géants de l'époque, l'Egypte au sud ouest et l'Assyrie au nord est. La venue d'Amos dans le royaume du nord coïncide avec une période de prospérité et d'agrandissement du territoire (Am 6, 13). Mais cela ne va pas durer. Samarie sera prise et le royaume anéanti en 722. Le prophète et ceux qui ont repris ses paroles interprètent cette catastrophe comme une punition de Dieu, Dieu étant vu comme agissant directement sur le cours des événements. Sans perdre de vue que, pour le croyant de la Bible, Dieu n'est pas une idée philosophique, mais qu'il se révèle dans une histoire, Il faudra du temps pour admettre, l'autonomie des réalités humaines, de leur histoire. Est-ce forcer les textes que de trouver l'origine de cette manière de voir les relations entre l'humanité et Dieu dans la parole de Jésus : " Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu " ?
(1) Am [livre d'Amos] 7, 14-15 (2) Am 1, 1 (3) Am 7, 10 (4) Am 1, 3-2, 16 (5) Am 3 à 6 (6) Am 7,1 à 9, 10 (7) Am 4, 1-2 (8) Am 8, 4-8 (9) Am 5, 21-27 (10) Am 5, 15 (11) Is [livre d'Isaïe] 58, 6-7
(octobre 2002)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Osée
P. Joseph Chesseron
Mon cher Osée
Je viens de lire et de relire le livre qui porte ton nom. Les spécialistes pensent que, comme pour beaucoup de prophètes, ce sont tes disciples qui ont raconté ton histoire et rapporté tes paroles. Il faut bien reconnaître que ta vie n'est pas banale, si du moins on s'en tient à ce qui en est raconté. Certains même diront qu'il y a chez toi un brin de folie. A bien y réfléchir, je pense que c'est le mot qui vous caractérise le mieux, toi et le Seigneur.
Une époque troublée Tu vis dans une période troublée, aux environs de 750 av. J.C.. Tu habites Israël, le Royaume du Nord, séparé, depuis la mort du roi Salomon (933), de Juda, du Royaume du Sud. Quelques années avant ton arrivée sur la scène publique, un général, Jéhu, à l'instigation du prophète Elisée, a fait supprimer le roi d'Israël, Yoram, ainsi que sa mère Jézabel, et a pris sa place. Une violence de plus, pourrait-on dire, et qui ne change pas la mentalité des Israélites. Ils sont toujours tentés de faire appel aux idoles, en particulier au dieu Baal, le dieu de la fécondité, tout en continuant à honorer YHWH, le Seigneur. Et c'est ça qui met Dieu en colère. Vous, les prophètes, vous appelez cela de la prostitution. Israël est comparé à une femme qui vit toujours avec son mari, mais qui court après d'autres hommes pour de l'argent.
Ta conduite symbolique Tu entres en jeu à ce moment-là. Ta vie, ton histoire matrimoniale, va servir de leçon à Israël. Sur l'ordre du Seigneur (Os [Osée] 1, 1-9), tu épouses une prostituée, Gomer. Avec elle tu as trois enfants à qui Dieu te demande de donner des noms symboliques : un garçon, Izréel, pour rappeler le lieu où l'usurpateur Jéhu a massacré la famille de son prédécesseur ; une fille, Lo-Rouhama c'est-à-dire Non-aimée, et enfin un garçon, Lo-Ammi, c'est-à-dire Pas mon peuple. Par toute cette symbolique, le Seigneur veut faire savoir au peuple qu'il réprouve sa conduite et semble le rejeter. Le Seigneur met dans ta bouche les vifs reproches qu'il fait à Israël (Os 2, 4-15) en continuant la comparaison de la prostitution : " Faites un procès à votre mère, …car elle n'est pas ma femme, et moi, je ne suis pas son mari. Qu'elle éloigne de son visage les signes de sa prostitution, et d'entre ses seins les marques de son adultère. Sinon je la déshabillerai et la mettrai nue, je la mettrai comme au jour de sa naissance, je la rendrai semblable au désert, j'en ferai une terre desséchée… Ses enfants, je ne les aimerai pas, car ce sont des enfants de la prostitution. Oui, leur mère s'est prostituée, celle qui les a conçues s'est couverte de honte… " Avoue, mon cher Osée, qu'on aurait quelque mal à lire un tel texte dans une église ou dans un temple !
La restauration Mais, chose extraordinaire, brusquement le ton change. On ne sait plus si c'est toi qui parles ou le Seigneur lui-même (Os 2, 16-25). Tu veux tout recommencer avec ta fiancée, repartir à neuf, l'épouser à nouveau. Tu la conduis au désert, tu lui promets une alliance pleine de paix et d'harmonie avec le monde entier. Autant j'ai hésité à l'instant à citer tes mots de reproches, autant j'ai plaisir à rapporter les paroles magnifiques que tu adresses à cette femme qui symbolise Israël : " Je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur… et là, elle répondra comme au temps de sa jeunesse… Je conclurai en ce jour-là une alliance avec les bêtes des champs, les oiseaux du ciel, les reptiles du sol ; l'arc, l'épée de guerre, je les briserai, et il n'y en aura plus dans le pays… Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi par la justice et le droit, l'amour et la tendresse. Je te fiancerai à moi par la fidélité et tu connaîtras le Seigneur… J'ensemencerai Izréel pour moi dans le pays, et j'aimerai Lo-Rouhama, et je dirai à Lo-Ammi : 'Tu es mon peuple', et lui, il dira : 'Mon Dieu' ". Quel renversement de tendance, dirait-on aujourd'hui !
Tu développes les accusations de Dieu contre Israël (Os 4, 1 à 14, 1) Après cette histoire symbolique, tu vas tout reprendre " en vrai " : les accusations comme la restauration. Au niveau des accusations, tout y passe. Au nom de Dieu, tu dénonces l'inconduite des prêtres qui entraîne le peuple dans le péché. Tu montres du doigt l'injustice de la maison royale. Du déplores la guerre fratricide entre les royaumes d'Israël et de Juda. Dans la maison d'Israël, tout n'est qu'infidélités et trahisons, conspiration et ingratitude. Tu t'attaques à l'idolâtrie qui s'installe à Samarie et à l'incohérence de la politique étrangère. Juda n'échappe pas non plus à tes critiques acerbes. Au fond, pour toi, tout au long de son histoire, Israël n'a cessé d'être infidèle à ce Dieu qui l'a pourtant toujours aimé mais qui est déçu de tant d'ingratitude. Tu n'hésites pas à critiquer l'ancêtre Jacob lui-même (Os 12, 1-15).
Tu annonces la restauration Cependant, progressivement, le ton change, et le cœur de Dieu transparaît dans les paroles qu'il prononce par ta bouche (Os 11, 8-9) : " Mon cœur est bouleversé en moi… Je ne donnerai pas cours à l'ardeur de ma colère…car je suis Dieu et non pas homme, au milieu de toi je suis saint. " et il annonce la restauration d'Israël (Os 14, 5-8) : " Je les guérirai de leur apostasie, je les aimerai avec générosité : ma colère s'est détournée de lui, je serai pour Israël comme la rosée, il fleurira comme le lis, et enfoncera ses racines comme la forêt du Liban, ses rejetons s'étendront, sa splendeur sera comme celle de l'olivier, son parfum comme celui du Liban ; il reviendront, ceux qui habitent à l'ombre, ils feront revivre le blé, ils fleuriront comme la vigne, et on en parlera comme le vin du Liban. "
L'amour fou de Dieu : un amour sauveur Est-ce que je n'avais pas raison quand, au début de ma lettre, je te disais que tout est folie dans ton histoire… et dans l'histoire de Dieu. Folie de ton amour pour Gomer, image de l'amour fou de Dieu pour son peuple ! Notre monde est-il en mesure d'entendre ton message : continuer à aimer malgré l'infidélité ; croire que cet amour fou, c'est tout ce qui reste pour sauver une relation, à dimension humaine, irrémédiablement détruite. Mon cher Osée, tu annonces sans le savoir un autre coup de folie de Dieu, celui-là définitif : la folie de la croix de Jésus Christ. Permets-moi de terminer ma lettre par une note toute personnelle et authentique. Je veux rendre hommage à mon professeur de philosophie qui m'a fait entrer, par toi, pour la première fois, dans la Bible. Auprès de Dieu, remercie cet homme, ce prêtre, dont les derniers mots, mots de folie à notre mesure humaine, mots d'amour de toute une vie : " Oui, vraiment, Christ est ressuscité ! "
(décembre 2007)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Jonas
P. Joseph Chesseron
Mon cher Jonas,
Décidément, tu es un drôle de numéro ! Curieux prophète : comme le chien de Jean Nivelle, tu t'enfuis quand on t'appelle. Pour ceux qui ne connaîtraient de ton aventure que le coup de la baleine, je voudrais résumer ton histoire en quelques phrases. Dieu commence par t'ordonner d'aller à Ninive afin de l'appeler à la conversion. Pour toi, il n'en est pas question ; cette grande ville ennemie, pleine d'abominations, elle n'a qu'à périr dans son péché. Tant pis pour elle ! Tu prends donc un bateau en partance pour Tarsis, tout à fait à l'opposé.
Le début de tes ennuis Seulement voilà ! Pendant que tu dors tranquillement au fond de la cale, survient une terrible tempête. Les marins pensent que ce sont les dieux qui se fâchent contre un des passagers. Sans ménagement, on vient te réveiller. Le sort te désigne comme le coupable et tu finis par avouer ta désobéissance à ton Dieu. Pour que les marins soient sauvés, tu les supplies de te jeter à l'eau, ce qu'ils font à contrecœur. Ce sont de bons bougres qui ne te veulent pas de mal. Pour eux, tout finit bien, la tempête se calme. Pour toi, c'est une autre paire de manches. Et voilà le coup de la baleine ; en fait, il est dit que Dieu envoie un énorme poisson. Il t'avale sans te croquer. Tu restes trois jours dans son ventre (bonjour la vraisemblance !). Et là, tu prends conscience du mauvais pas dans lequel tu t'es mis. Ta prière à Dieu est émouvante. Mais est-elle bien sincère ? On pourrait en douter en entendant la suite de ton histoire. Dieu, cependant, écoute ta prière et le gros poisson te rejette sur la plage.
Prophète malgré toi Mais Dieu ne te lâche pas comme ça. Il renouvelle son ordre : "Va à Ninive !" Toujours en renâclant, tu y vas au galop : "Encore quarante jours, et Ninive sera détruite !" A ton grand étonnement, tout le monde se met à faire pénitence, des plus petits jusqu'aux plus grands, y compris les animaux (re bonjour la vraisemblance !). Et le roi lui-même quitte ses vêtements somptueux, revêt le sac et se couvre ce cendre ! Dieu voit leur repentir et décide de ne pas détruire Ninive. Tu devrais être content. Mais non ! tu boudes. C'est bien pour cela que je doutais de la sincérité de ta prière. Tu dis à Dieu : "J'avais bien raison de m'enfuir vers Tarsis. Je savais d'avance que tu finirais par pardonner ; c'est dans ta nature, et moi, ça me chagrine. Tu ne joues pas le jeu ; tu écoutes quand on te demande pardon, au lieu d'être le Dieu justicier qui punit chaque faute, un Dieu comme il faut, quoi !".
Et ça continue ! Furieux, tu montes sur la colline dominant la ville et tu dis : "Mieux vaut pour moi mourir que vivre". Le soleil cogne dur sur ta tête de mule. Dieu a pitié de toi. Il fait pousser près de toi un quelque chose (mot unique dans la Bible, quasi intraduisible), comme un ricin. A son ombre tu te calmes. Mais tes épreuves ne sont pas finies. Une bestiole ressemblant à un ver mange la racine du ricin et le fait mourir en un instant. Plus d'ombre ! et, pour comble de malheur, se lève un grand vent d'est, un vent brûlant et desséchant. Et te voilà reparti dans tes lamentations : "Je l'avais bien dit : tout va mal ; même ce pauvre ricin qui me donnait de l'ombre en vient à crever !"
Un Dieu "comme il faut" Alors, c'est au tour de Dieu de se fâcher. Je cite intégralement les paroles qu'il t'adresse et qui donnent sens à ton histoire : "Toi, tu as pitié de cette plante pour laquelle tu n'as pas peiné et que tu n'as pas fait croître ; fille d'une nuit, elle a disparu âgée d'une nuit. Et moi, je n'aurais pas pitié de Ninive la grande ville où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne savent distinguer leur droite de leur gauche, et des bêtes sans nombre !" Le petit livre qui raconte ton histoire ne rapporte pas ta réponse. Je suppose que tu as enfin compris ce qu'est un Dieu "comme il faut" : un Dieu d'amour et de tendresse, qui ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il vive. Prophète malgré toi, tu nous révèles quelque chose du cœur de Dieu. Merci, Jonas !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible La Bible comporte des genres littéraires très variés. En plus des récits de type historique, il y a de nombreux poèmes (les psaumes), des textes juridiques qu'on trouve plus spécialement dans le Pentateuque (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome), des livres de Sagesse, et aussi des romans, par exemple celui de Joseph, dans la Genèse, ou le livre de Ruth, ou encore le livre de Tobie. Le livre de Jonas relève du genre roman, ou plutôt nouvelle, étant donné sa brièveté. Sa visée est théologique. Nous sommes au retour de l'Exil à Babylone. Il y a urgence à reconstruire le peuple autour de valeurs sûres. Les peuples des alentours risquent de lui communiquer le virus de l'idolâtrie. Il faut l'en protéger. On édicte des lois rejetant les étrangers, interdisant par exemple le mariage avec des femmes étrangères. Mais le balancier va trop loin. Le peuple élu risque d'oublier qu'il est porteur d'un message de salut pour tous les hommes. Il faut lui rappeler que personne n'est exclu de la miséricorde de Dieu. Pour cela, l'auteur anonyme se sert d'un obscur prophète dont fait mention le 2ème livre des Rois (2 R 14, 15) et raconte une histoire pleine d'invraisemblances… et d'humour ! Dommage qu'on n'ait trop souvent retenu que l'histoire de la "baleine". En effet Jésus lui-même se servira de cette histoire comme signe de l'essentiel de sa mission : "Car tout comme Jonas fut dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits, ainsi le Fils de l'homme sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits. Lors du jugement, les hommes de Ninive se lèveront avec cette génération et ils la condamneront, car ils se sont convertis à la prédication de Jonas ; eh bien ! ici il y a plus que Jonas". (Mt 12, 40-41) L'évangéliste annonce ainsi la mort et la résurrection de Jésus.
(avril 2006)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte aux femmes de la Bible Sara et Rébecca
P. Joseph Chesseron
Mes mères et sœurs, Il y a déjà un certain temps, j'ai écrit à quelques grands personnages de la Bible. Des amis m'ont fait remarquer que je semblais vous oublier, vous, les femmes. Oh non ! Je ne vous oublie pas ! Il y a bien longtemps que je souhaite m'adresser à vous. Vous êtes sans doute plus discrètes que les hommes, mais bien souvent vous êtes d'une efficacité redoutable, dans un sens comme dans l'autre. C'est bien pourquoi je tiens à vous mettre en valeur. A laquelle d'entre vous dois-je m'adresser d'abord ? A toi, Eve ? Non ! Tu n'es pas une femme parmi les autres. Tu es le symbole de toutes les femmes. La Bible t'appelle "la mère des vivants" (Gn 3, 20). Alors, permets-moi, non de t'oublier, mais de te laisser à cette place. Peut-être reviendrai-je à toi quand j'écrirai à Marie, la Mère du Vivant.
Sara, la femme du père des croyants (Gn ch. 12 à 23)
Devenir mère quand on est si vieille ? Sara, Abram, un jour, t'a choisie pour être sa femme. Tu faisais partie de son clan. Au départ, il te nommait Saraï, c'est-à-dire 'ma princesse' ? Quand Dieu lui donna un nouveau nom : Abraham, il lui demanda de t'appeler Sara ; une simple lettre ajoutée en hébreu fait que tu ne seras plus 'sa princesse', mais la 'princesse' de tout le monde. Quand tu t'es rendue compte que tu ne pouvais pas donner d'enfant à ton mari, tu lui a offert ta servante, l'égyptienne Hagar, pour qu'il puisse avoir une descendance. Autre temps, autres mœurs ! Elle devint enceinte, et, de ce fait, te méprisa. Tu l'as mal pris et tu t'es mise à la maltraiter. Elle s'est enfuie au désert, mais Dieu l'a secouru et elle a mis au monde un garçon à qui son père donna le nom d'Ismaël. Dieu, cependant, promet toujours à ton mari de lui donner une descendance venant de toi, de ton vieux corps. Un jour, trois visiteurs (le Seigneur ?) viennent lui rendre visite au chêne de Mamré. Pendant le repas, ils répètent la promesse : "Au temps du renouveau, ta femme Sara aura un fils". Toi, tu es dans la tente ; tu entends, tu te mets à rire et tu penses : "Tout usée comme je suis, pourrais-je encore jouir ? Et mon maître est si vieux !" Tu protestes vigoureusement quand le Seigneur te reproche d'avoir ri, de ne pas avoir cru à sa parole.
Isaac, la réalisation de la promesse Eh oui ! La promesse se réalise : te voilà enceinte et tu mets au monde un fils à qui ton mari donne le nom d'Isaac, un nom qui, en hébreu, rappelle ton rire incrédule : 'Que le Seigneur rie, qu'il soit bienveillant'. Bienveillante, toi, tu ne l'es pas beaucoup à l'égard d'Ismaël et de sa mère Hagar. Tu n'admets pas que le fils de la servante joue avec Isaac et tu exiges durement d'Abraham qu'il la chasse avec son fils. Les voilà partis dans le désert et risquent de mourir de faim et de soif. Mais le Seigneur ne les abandonne pas. Il leur fait découvrir un puits. L'enfant est sauvé et, suivant la promesse du Seigneur, il sera le père d'une grande nation : les Arabes le considèrent comme leur ancêtre. Abraham devait beaucoup t'aimer. Quand l'heure de ta mort arriva, il voulut pour toi un tombeau digne de ton rang. A l'issue d'un marchandage tout oriental, il acheta le champ et la grotte de Makpéla, près de Hébron. Lui-même y fut enterré, ainsi que votre descendance. On parle encore aujourd'hui du "Tombeau des Patriarches" à Hébron.
Rébecca, la femme d'Isaac (Gn 24 à 27)
Ton entrée dans le clan d'Abraham J'avoue avoir un faible pour toi, Rébecca. Je ne me lasse pas de relire le chapitre 24 qui raconte comment on est venu te chercher pour que tu deviennes la femme d'Isaac. Abraham devenu vieux veut marier son fils. Suivant la coutume, il faut qu'il épouse une fille de son clan. Abraham envoie son fidèle serviteur dans son pays d'origine, à Aram. Le serviteur demande à Dieu de l'aider dans sa mission. De fait il a de la chance : la première fille à qui il demande à boire, c'est toi et, suivant son vœu, tu puises de l'eau pour désaltérer ses chameaux. Laban, ton frère, l'invite à la maison. Après les festivités d'usage, le serviteur présente la requête de son maître. Toi-même, tu acceptes de partir. Tu vas prendre place dans cette grande histoire qui est la nôtre : l'histoire du peuple des croyants.
Des jumeaux pas de tout repos En effet tu deviens la femme d'Isaac. Tu vas mettre au monde deux jumeaux. Ah ! Ca ne se passe pas tout seul ! Dès avant leur naissance, ils se chamaillent. On t'annonce que "deux peuples se détacheront de tes entrailles. L'un sera plus fort que l'autre et le grand servira le petit" (Gn 25, 23). C'est bien ce qui va se passer. Le premier-né, Esaü, est le préféré de son père : il sera chasseur. Toi tu préfères le second, Jacob ; il est plus tranquille… et aussi plus malin. Tout le monde sait comment il a ravi le droit d'aînesse à son frère pour un plat de lentilles.
Jacob, ton préféré Mais ton mari est devenu vieux et aveugle. Il tient à bénir son aîné avant de mourir. Sans doute n'est-il pas au courant de l'histoire des lentilles, puisqu'il demande à Esaü de lui préparer un bon plat de gibier avant de lui donner sa bénédiction. Tu as tout entendu. Il faut faire vite pour que Jacob reçoive la bénédiction paternelle avant Esaü. Tu prépares un chevreau, tu déguises Jacob en lui mettant les vêtements de son frère et, comme Esaü est très velu, tu couvres ses bras avec la peau du chevreau. Et ça marche ! Malgré une méfiance compréhensible, Isaac se laisse convaincre et donne sa bénédiction à Jacob. Colère d'Esaü quand il apprend l'histoire ! Il maudit son frère et, pour 'bénédiction', il ne recevra que la certitude d'être soumis à Jacob. Il faudra du temps pour qu'ils se réconcilient. Pour l'instant, il s'agit de protéger ton préféré, car, dis-tu, "tu ne veux pas être privé de mes deux fils en un seul jour". Rapidement tu organises son départ. Tu l'envoies chez ton frère Laban, loin de la colère d'Esaü. Il y réussira comme pasteur et pourra ramener une belle famille au pays de Canaan. Mais c'est une autre histoire que je raconterai bientôt en écrivant à tes belles-filles que tu n'as pas connues. En effet, à partir de cet instant, il n'est plus question de toi dans la Bible. On sait seulement que tu as été ensevelie dans le Tombeau des Patriarches.
Dans quelque temps, je m'adresserai à vous, Rachel et Léa, femmes de Jacob, à toi, Myriam, sœur de Moïse, à toi, Débora 'la Juge'… et à toi aussi, Dalila la traîtresse. Vous êtes cette part d'humanité devant qui l'Adam, le 'tiré de la terre', s'extasie et se réjouit : "Voici l'os de mes os et la chair de ma chair !". Notre lecture de la Bible serait tronquée si on vous oubliait.
(mai 2007)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte aux femmes de la Bible Rachel et les autres
P. Joseph Chesseron
Ma chère Rachel,
J'ai écrit récemment à ta belle-mère Rébecca. C'est une maîtresse femme ! C'est elle qui mène le jeu dans l'histoire de la bénédiction subtilisée à Isaac. Elle se souvient de son frère Laban et envoie Jacob auprès de lui pour l'écarter de la colère d'Esaü. Et c'est là que tu vas entrer en jeu. Je suis un peu ennuyé pour me faire une image exacte de toi. Jolie bergère ? Femme stérile qui finit par enfanter ? Femme rusée comme ton mari ? Ou mère douloureuse qui meurt en couches ? Tu es sans doute tout cela à la fois.
La jolie bergère aimée de Jacob Tu devais être très belle pour que Jacob tombe immédiatement amoureux de toi (Gn 29, 1-15), quand tu arrives auprès du puits où il s'est arrêté pour demander son chemin. Il bouscule les règlements pour abreuver ton troupeau en priorité. Il se présente à toi comme ton parent, et ton père Laban l'accueille à bras ouverts. Tout semble aller pour le mieux quand Jacob te demande en mariage. Ton père demande qu'il travaille sept ans pour t'épouser (Gn 29, 15-30). Arrive le temps des noces. Tout se passe comme prévu, sauf que, la nuit où tu dois lui être donnée pour femme, le vieux grigou met ta sœur Léa dans son lit ! La nuit devait être bien sombre et Jacob, disons, dans un état second pour ne pas se rendre compte de la substitution !
La femme stérile enfin exaucée Toujours est-il que le lendemain matin, Jacob, malgré ses protestations, doit accepter la loi de son beau-père : "Chez nous on ne marie pas la cadette avant l'aînée". Il accepte de servir sept ans de plus pour que tu sois sa femme. Cependant, si on regarde de près le texte qui raconte ton histoire (Gen 29, 28), il semble bien que tu lui sois donnée pour femme immédiatement. De ton temps, la polygamie était autorisée. Pour autant, tout ne va pas pour le mieux dans ce ménage étrange pour nous. La femme moins aimée a de nombreux enfants, et toi la femme du cœur, tu es stérile ! Avec ta sœur, les relations sont tendues. Tu es jalouse de Léa (Gn 30, 1). Et, pour pouvoir avoir légalement des enfants, tu donnes pour femme à Jacob ta servante Bilha, une femme de substitution somme toute ! Elle enfante à ta place. Léa, quand elle voit qu'elle cesse d'enfanter, en fait autant avec sa servante Zilpa. Et c'est ainsi que, d'après le récit biblique, sont nés les dix premiers garçons de Jacob, plus leur sœur Dina. Pour ce qui te concerne, Dieu finit par exaucer ta prière (c'est du moins comme cela que les auteurs bibliques envisagent l'action de Dieu : directement) ; tu deviens mère, et la mère de quel fils ! Joseph, qui fit la carrière que l'on sait en Egypte, en dépit, ou plutôt à cause de la jalousie de ses frères (Gn 30, 22-24).
Jacob s'enfuit avec toute sa famille Le récit biblique raconte comment ton mari s'est enrichi aux dépens de Laban (Gn 30, 25-42), en toute bonne conscience puisqu'il s'estime exploité par son beau-père. Leurs relations se tendent. Un accord est passé entre eux, sur lequel je ne m'arrêterai pas, mais dont le récit ne manque pas de saveur. Cependant, les autres fils de Laban jalousent Jacob, si bien qu'il est obligé de partir. Il décide de regagner le pays de Canaan (Gn 31, 1-23). Il ne le fait pas sans demander votre avis, à toi et à ta sœur Léa. Rivales sans doute, cependant vous êtes fidèles à votre mari. Il profite d'une absence momentanée de Laban pour rassembler tout son petit monde (femmes, enfants, troupeaux) et met une certaine distance entre lui et Laban.
La femme rusée Toi, tu as bien failli créer un "incident diplomatique". Quelle drôle d'idée de piquer les idoles de ton père (Gn 31, 19) à l'insu de ton mari ! La foi en un seul Dieu n'est pas encore nettement affirmée, et chaque famille avait des sortes d'amulettes représentant les dieux familiaux. Elles se transmettaient par les aînés. En les prenant à ton père, tu te revendiques comme l'héritière. Quand Laban se rend compte de votre fuite, il se met à votre poursuite, fait de vifs reproches à Jacob et l'accuse d'avoir volé ses dieux. Jacob proteste vigoureusement et invite Laban à fouiller le campement. Il ne trouve rien jusqu'au moment il entre dans ta tente. Et c'est là que tu te montres aussi rusée que ton mari. Tu as caché les amulettes sous une selle de chameau sur laquelle tu es assise. Tu dis à ton père (Gn 31, 35) : "Que mon seigneur ne m'en veuille pas si je ne puis me lever devant toi, car j'ai ce qui arrive aux femmes". Et naturellement Il ne trouve pas les fameuses idoles ! Qu'ont voulu dire les auteurs rapportant cette histoire ? Aujourd'hui encore, quand on veut disqualifier une chose, on dit : "Je m'assois dessus". Autrement dit, ces objets ne sont pas des dieux. Laban finit par vous laisser partir. Après un long périple, vous rencontrez Esaü. Contre toute attente, les retrouvailles se passent bien et vous voilà de retour au pays de Canaan. Et c'est là que ton histoire va se terminer.
La femme douloureuse Te voilà de nouveau enceinte et ça ne se passe pas bien (Gn 35, 16-20). Tu accouches difficilement. Tu ne peux te réjouir de la naissance de ton fils. Dans ton dernier souffle, tu l'appelles Ben-Oni (Fils du Deuil), mais son père ne veut pas de ce nom de mauvais augure et le change en Ben-Jamin (Benjamin = Fils-de-la-droite). Tu meurs et tu es enterrée sur la route d'Ephrata, c'est-à-dire Bethléem. Dans la tradition biblique, tu restes la femme douloureuse. Jérémie s'en fait l'écho (Jr 31, 35) : "Dans Rama on entend une voix plaintive, des pleurs amers : Rachel pleure sur ses enfants, elle refuse tout réconfort, car ses enfants ont disparu." L'évangéliste Matthieu reprendra cette phrase dans le récit du massacre par Hérode des enfants de Bethléem.
Au début de cette lettre, je m'interrogeais sur ta véritable image. Maintenant que j'ai parcouru dans la Bible ce qui te concerne, je vois en toi l'image tragique de l'amoureuse à la vie difficile. La préférence que te portes Jacob est lourde des difficultés que devra affronter ton fils Joseph. Lui aussi il sera le préféré de Jacob. Il le paiera très cher, mais au bout du compte, le bien surgira des épreuves. Ta souffrance, c'est peut-être le terreau où pourront naître des lendemains plus heureux. Est-ce la leçon que les auteurs bibliques ont voulu faire passer ? Merci, Rachel, d'être porteuse, malgré toi, de ce message d'espérance.
(mai 2007)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte aux femmes de la Bible Tamar et Rahab
P. Joseph Chesseron
Les femmes dans la généalogie de Jésus (Mt 1, 1-17)
Drôle d'idée d'écrire une lettre commune, à vous que le récit biblique place à des époques bien différentes ! Pour les chrétiens, ce qui vous rapproche, c'est d'être les seules femmes de l'Ancien Testament mentionnées dans la généalogie de Jésus selon Matthieu (Mt 1, 1-16). Luc ne parle pas de vous (Lc 3, 23-38). Marc et Jean ne donnent pas de généalogie de Jésus. Je ne veux pas escamoter vos histoires. Aussi, dans une première lettre, je m'adresserai à vous, Tamar et Rahab. Puis je consacrerai une lettre entière à toi, Ruth, l'étrangère, la Moabite. Enfin je t'écrirai à toi, Bethsabée, et je profiterai de l'occasion pour m'adresser aussi à d'autres femmes de David, en particulier à Mikal, la fille de Saül, et Avigaïl, l'ancienne femme de ce vieux fou de Naval. Ce sera l'occasion de reparler de David, mais de votre point de vue.
Ma chère Tamar,
Ton histoire (Gn 38) est vraiment scabreuse, du moins à première vue ! Juda, fils de Jacob, a trois fils. Tu épouses le premier, Er, qui meurt sans te donner d'enfant. Suivant la coutume, le deuxième t'est donné comme mari, pour qu'il suscite une descendance à son aîné. On appelle cela la loi du lévirat. Les Sadducéens s'en serviront pour essayer de piéger Jésus à propos de la résurrection (Mc 12, 18-27). Ce deuxième fils, Onân, y met beaucoup de mauvaise volonté et, comme son frère aîné, il meurt sans te donner d'enfant. Le plus jeune, Shéla, n'est qu'un gamin. Lui aussi devrait t'être donné comme mari, mais ton beau-père prend prétexte de son jeune âge pour t'inviter à retourner chez ta mère, ce que tu fais. En réalité, il a peur que son troisième fils meure comme ses frères. Quand le garçon est devenu un homme, rien ne se passe.
Comment tu trompes Juda Alors tu concoctes un stratagème vraiment " diabolique ". Tu apprends que Juda doit venir dans la région. Tu quittes tes vêtements de deuil, tu te déguises en prostituée (à l'époque, elles étaient voilées ! Les temps ont bien changé…), tu te postes sur le chemin par lequel Juda doit passer. Tout se passe comme tu as prévu ; il couche avec toi, promet de te faire envoyer un chevreau, mais tu prends soin de lui demander en gage son sceau, son cordon et son bâton. Tu retournes chez toi, tu reprends tes vêtements de deuil et, naturellement, l'envoyé de Juda portant le chevreau ne retrouve pas la prostituée qui se tenait sur le chemin. Consigne de silence de Juda, pour ne pas tomber dans le ridicule !
Une tromperie en faveur de la vérité Mais te voilà enceinte ! Juda l'apprend et décide de te faire mourir pour adultère. Alors qu'on t'emmène au supplice, tu envoies dire à ton beau-père : " C'est de l'homme à qui ceci appartient que je suis enceinte. " Juda reconnaît les objets et dit : " Elle a été plus juste que moi, car je ne l'avais pas donnée à mon plus jeune fils. " De cette union tu enfanteras deux jumeaux, dont l'un, Pharès, sera l'ancêtre de Jésus. A première vue, la morale ne trouve pas son compte dans cette sombre histoire. Cependant, tu as permis à ton beau-père de faire la vérité en lui. Cela lui servira vis à vis de Joseph devant qui il saura trouver des mots de vérité pour l'émouvoir et l'inciter à se faire reconnaître de ses frères (Gn 44, 14-34).
Ma chère Rahab,
On parle peu de toi dans la Bible (Livre de Josué, ch 2 et aussi dans la lettre aux Hébreux 11, 31 et celle de Jacques 2, 25 ) et pourtant, dans le récit, ton action est déterminante pour l'entrée des Hébreux dans le pays de Canaan. Josué, de l'autre côté du Jourdain, a envoyé deux éclaireurs pour explorer ce pays. Tu exerces, comme on dit, " le plus vieux métier du monde ". Pour passer inaperçu, rien de mieux que d'aller chez une prostituée. Ils viennent donc se cacher chez toi.
Tu sauves les éclaireurs Le roi de la ville a vent de l'affaire. Il t'ordonne de livrer les deux hommes. Tu as beau être une prostituée, tu as ton honneur : on ne trahit pas les clients. Tu les caches rapidement et tu donnes une fausse piste aux enquêteurs, vers le Jourdain. A la tombée de la nuit, tu vas trouver les espions dans leur cachette, tu les fais descendre par une corde le long du rempart (Un certain Paul s'échappera de Damas de la même façon ! [Actes 9, 25 - 2 Co 11, 33]), tu les envoies dans la montagne, à l'opposé, et tu leur conseilles d'y rester trois jours, le temps que l'alerte soit passée.
Prévoyante et rusée ! Mais, auparavant, tu leur fais promettre que ta famille et tous tes proches ne seront pas massacrés quand arriveront les Hébreux. Les éclaireurs s'y engagent par serment. Et c'est ce qui va se passer : comme convenu, pour que les envahisseurs reconnaissent ta maison, tu accroches un fil écarlate à la fenêtre et tout ton petit monde aura la vie sauve, en reconnaissance de tes bons et loyaux services.
Pourquoi cette trahison de ton peuple ? Pourquoi as-tu agi ainsi, en semblant trahir ton peuple ? Le livre de Josué, qui raconte ton histoire, présente l'installation des enfants d'Israël dans le pays que le Seigneur lui a donné. Tu as compris qu'il ne faut pas résister à la volonté de Dieu, car, dis-tu aux deux éclaireurs, " le Seigneur, votre Dieu, est Dieu la-haut dans les cieux, et ici-bas sur la terre. " Tu montres ainsi que tu es digne de faire partie du peuple de Dieu.
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Certains lecteurs peuvent être surpris de trouver dans la Bible des histoires aussi peu conformes à la morale. Qu'ils se rassurent : de nombreux textes ont une autre tonalité. Tenant compte de la mentalité du temps, des textes législatifs régissent de près les relations entre les hommes, et pas seulement ce qui concerne la morale sexuelle. On ferait bien d'y revenir en ce qui concerne la protection des petits et des plus démunis. Rappelons-nous ce que dit l'Exode à propos des émigrés (Ex 22, 20) : " Tu n'exploiteras ni maltraiteras l'émigré, car vous avez été émigrés au pays d'Egypte ". Par contre, avec l'histoire de Tamar et de Rahab et bientôt avec Ruth et Bethsabée, nous sommes dans des récits, pour ainsi dire des tranches de vie où l'humanité se présente telle qu'elle est, avec ses ombres et ses lumières, et non une humanité idéalisée. Et c'est au cœur de cette humanité que Dieu trace son chemin, en la respectant. Sans cesse, Dieu dit au peuple d'Israël : " Je ne t'ai pas choisi parce que tu serais le meilleur, mais parce que je t'aime et que je veux te confier une mission pour l'humanité tout entière. Et quelle mission ! Permettre la venue de celui qui sera le Sauveur du monde ! "
(novembre 2007)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte aux femmes de la Bible Ruth
P. Joseph Chesseron
Ma chère Ruth,
Je viens de relire ton histoire dans le livre qui porte ton nom. J'ai aussi parcouru le poème que Victor Hugo en a tiré : 'Booz endormi'. Ce poème est très beau, mais il n'a pas la sobriété inégalable du récit biblique qui fait vivre simplement, sans grandiloquence, le monde rural où tu évolues, un monde que la plupart nos compatriotes ignorent, mais qui reste très proche pour les gens de ma génération. Dans mon enfance, sans avoir connu la moisson à la faucille, j'ai glané au bord des champs de blé, car il fallait que rien ne se perde…et c'était, pour nos parents, un moyen à notre portée de nous initier aux travaux de la ferme.
La misère pousse à s'expatrier A ton époque déjà, des gens s'expatrient pour trouver du travail et font souche dans le pays d'accueil. Comme aujourd'hui, l'insertion n'est pas facile. C'est le cas de ton beau-père Elimélek, de ta belle-mère Noémi et de leurs deux fils Malhôn et Kilyôn. Ce sont sans doute des raisons économiques qui ont poussé ces gens de Bethléem à quitter leur pays pour gagner leur vie à l'étranger, au pays de Moab, probablement sans esprit de retour. Les garçons prennent femme dans le pays. Tu es l'une d'elles. Mais le malheur tombe sur vous : ton beau-père meurt ainsi que les deux garçons, sans laisser de descendance.
Retour à Bethléem Sans aucune attache familiale dans le pays de Moab, Noémi se résout à rentrer à Bethléem. Quelle délicatesse de sa part ! Désintéressée, elle vous incite, ta belle-sœur et toi, à rester dans votre pays, à vous remarier et avoir des enfants ! Ta belle-sœur finit par retourner auprès des siens. Quoi de plus normal ! Le récit ne lui en fait pas reproche. C'est toi qui prends la décision 'anormale' : abandonner ton pays. Tu sais trouver les mots : " Où tu iras j'irai… ton peuple sera mon peuple, et ton dieu mon dieu… où tu mourras, je serai enterrée. " Votre retour ne passe pas inaperçu. Aux félicitations des femmes de la ville, ta belle-mère répond par une lamentation digne du livre de Job. Mais, au creux de sa misère, elle ne perd pas le nord. C'est une sage qui songe à ton avenir. Toi, tu veux te rendre utile et contribuer à votre survie. Comme c'est le temps de la moisson des orges, tu exprimes le désir d'aller glaner derrière les moissonneurs. Noémi se souvient qu'un de ses parents, Booz, a droit de rachat sur toi, c'est-à-dire qu'il a priorité pour t'épouser. Cette coutume nous paraît étrange mais, couplée avec la polygamie, elle permet aux jeunes veuves d'être prises en charge. Tu va en bénéficier et vivre un vrai conte de fées !
Tu vas glaner chez Booz Le travail ne te fait pas peur. Avec l'approbation de Noémi, tu vas glaner derrière les moissonneurs. La chance te conduit justement dans le champ de Booz. Il demande qui tu es à ses ouvriers, qui ne tarissent pas d'éloges à ton égard. Booz lui-même vient te trouver, t'encourage dans ton travail et t'invite même à la table des moissonneurs. " En effet, dit-il, on m'a raconté ce que tu as fait pour ta belle-mère… Que le Seigneur Dieu d'Israël récompense pleinement ce que tu as fait, toi qui es venue te mettre sous sa protection. " Booz demande même à ses ouvriers de 'tricher' un peu, de laisser un peu plus d'épis devant toi. Et, effectivement, tu peux rapporter à la maison une très bonne récolte, que tu donnes à Noémi. Il en est ainsi jusqu'à la fin de la moisson.
Tu vas un peu plus loin… Ta belle-mère, c'est une rusée qui sait mener sa barque ! Elle n'oublie pas, comme je l'ai dit à l'instant, que Booz est 'racheteur'. Voyant qu'il t'est favorable, elle te conseille d'aller le trouver de nuit, sur l'aire où on bat la récolte. Quoi de plus agréable, pour Booz et ses ouvriers, que de dormir à la belle étoile, après un bon repas bien arrosé ? De toute façon, il faut bien rester sur place pour protéger la récolte des pillards. Après t'être fait une beauté, tu profites de la nuit pour te glisser près de Booz et te coucher à ses pieds sous la couverture, une manière de t'offrir à lui …. A cette époque de l'année, les nuits son fraîches. Booz se réveille, il te découvre et comprend tes intentions. Il veut bien 'te racheter', mais un homme de la famille a priorité sur lui. Il faut lui en parler avant toute décision. Tôt le matin, avant le lever du jour, tu rentres à la maison et tu racontes à Noémi tout ce qui s'est passé. Et maintenant, il ne reste plus qu'à attendre.
Une affaire rondement menée Le jour même, Booz convoque une sorte de conseil de famille. La 'racheteur' prioritaire vient à passer. Alors le texte qui raconte ton histoire nous fait assister à un marchandage qui nous déroute un peu. Booz dit à l'homme que Noémi veut vendre une partie du bien qui lui vient de son mari. Dans un premier temps, le 'racheteur' se porte acquéreur. Mais, quand il apprend que tu fais partie du marché, qu'il devra t'épouser pour susciter une descendance au fils d'Elimélek, il se désiste pour ne pas nuire à son propre patrimoine. La route est dégagée pour Booz et pour toi. Il t'épouse et, de votre union naîtra un garçon, Oved, qui sera le père de Jessé, lui-même père de David.
Ainsi, toi l'étrangère, tu t'es mise sous la protection du Dieu d'Israël et il t'a comblée de sa bénédiction ; tu as quitté ton pays, tes attaches familiales, et cette terre a été féconde pour toi ; tu as voulu faire partie d'un peuple nouveau pour toi et c'est le peuple qui t'a adoptée au point de faire de toi l'ancêtre du grand roi David. Et pour nous, les chrétiens, tu es comme notre grand-mère puisque, de la descendance de David, devait naître celui par qui la terre entière devient le lieu où habite le nouveau peuple de Dieu, comblé de sa bénédiction : Jésus le Christ, le Sauveur du monde.
Merci, Ruth, la fidèle !
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Sans doute en utilisant une légende orale, l'auteur a composé une sorte de conte théologique. Les spécialistes pensent qu'il a été écrit après l'Exil à Babylone, à une époque où la vie est difficile pour le peuple d'Israël. Il met en valeur, à travers Ruth, le thème de la fidélité : la parole donnée à son époux, même mort, la lie à son peuple d'adoption et elle en tire les conséquences. Ruth est aussi présentée comme un modèle de piété : en adoptant le Dieu de son nouveau peuple elle se met sous sa protection. Mais l'universalité du salut est sans doute la principale leçon de ce récit : dans une période où on est tenté de se replier sur soi, l'auteur rappelle la vocation universelle du peuple de Dieu, en intégrant une étrangère dans la généalogie du plus grand de ses rois.
(novembre 2007)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte aux Femmes de David
P. Joseph Chesseron
Mes chères amies,
Je vous salue, vous, Mikal, Avigaïl et Bethsabée. Votre point commun c'est d'avoir été, en même temps ou successivement, les épouses du grand roi David, en un temps où la polygamie était admise. Vous n'avez pas été les seules : tout au long de son histoire, David a connu de nombreuses femmes. Deux petits résumés nous le font savoir, d'abord dans le 2ème livre de Samuel (2 S 3, 2-5) où sont nommés les enfants qu'il a eus de différentes femmes quand il était roi à Hébron, puis, dans le même livre (2 S 5, 13-16), quand il est devenu roi à Jérusalem. Je choisis de m'adresser à vous, parce que c'est surtout de vous dont la Bible parle. Mais que vous êtes différentes !
Ma chère Mikal,
Amoureuse de David On peut vraiment dire que tu as eu une vie mouvementée. Tu es la fille cadette du roi Saül. Tu tombes amoureuse de David (1 S 19,17-30), ce qui déplaît à ton père. Il pose à une telle union des conditions invraisemblables, qui mettent la vie de David en danger. Ce dernier surmonte cependant les obstacles et Saül finit par accepter. Mais il garde une haine tenace contre son jeune rival et décide de le liquider. Toi, tu es au courant et tu facilites la fuite de ton mari, à la barbe de ton père (1 S 19, 11-17). Qu'est-ce qu'on ne ferait pas quand on est amoureux ! Cependant ton père se venge : David étant en fuite, il te donne comme épouse à un certain Palti, sans te demander ton avis.
La brouille définitive Bien longtemps après, ton père et ton frère Jonathan sont tués à la bataille de Guilboa. David devient roi sur tout Israël. Il te fait récupérer de force (2 S 3, 12-16). Mais les années ont passé. Les feux de l'amour se sont éteints. Le courant ne passe plus avec lui. David organise une grande fête pour faire rentrer l'arche d'Alliance dans la ville de Jérusalem qu'il vient de conquérir (2 S 6, 16-23). Il est tellement heureux d'avoir récupéré cette fameuse arche qu'il se met à danser et tournoyer devant elle, semblant oublier qu'il est le roi. Toi, tu vois ça de ta fenêtre et tu te mets à le mépriser. Le soir, quand il rentre à la maison, tu lui fais de vifs reproches, l'accusant de s'être conduit comme un moins que rien. Il ne comprend pas ta réaction : il est prêt à en faire beaucoup plus pour honorer Dieu. Entre vous, tout est fini. Ton histoire se termine par ces mots : " Mikal, fille de Saül, n'aura pas d'enfant jusqu'au jour de sa mort. " Avec toi, c'est presque la fin de la famille de Saül. Adieu, pauvre Mikal !
Ma chère Avigaïl,
Un couple mal assorti Peu de gens connaissent ton non, et pourtant tu joues un rôle très important dans l'ascension de David vers la royauté. Un chapitre entier t'est consacré dans le 1er livre de Samuel (1 S 25). Tout commence par une histoire de racket. Tu es marié à Naval, un sinistre individu, plein aux as comme on dirait aujourd'hui, mais radin comme ce n'est pas permis. David lui envoie des messagers pour lui faire payer la protection qu'il a accordée à ses bergers. Naval les envoie au diable. On te met au courant de l'affaire. Tu penses que ton mari s'est mis dans une mauvaise passe et que David va se venger. Tu veux l'empêcher de faire une grosse bêtise.
Tu prends les devants Tu organises à l'insu de ton mari une expédition en direction de David : une caravane d'ânes chargés de multiples cadeaux pour attirer sur toi ses faveurs et te démarquer de Naval. De façon très cérémonieuse, tu lui demandes de ne pas tuer ton mari et de le laisser aller à son destin. Tu en profites pour faire une sorte de prophétie au bénéfice de David. Tu lui prédis un bel avenir, mais en même temps, tu lui donnes des conseils pour être un bon roi, un roi pacifique refusant la violence. Tu lui rappelles que s'il devient roi, ce sera par la grâce de Dieu et non par ses propres forces. Et il te remercie de tes conseils.
Une leçon pour les puissants de ce monde ? Simple question : le rédacteur de ton histoire ne serait-il pas en train de donner des conseils aux rois de son époque, et, au-delà d'eux, à tous les puissants de la terre ? Toujours est-il que ton mari, apprenant de ta bouche toute cette histoire, tombe paralysé et meurt quelques jours après. David, l'ayant appris, te demande en mariage et c'est sans regret que tu acceptes de devenir sa femme… une de plus. Tu resteras dans l'histoire la femme de bon conseil. Cependant, ce n'est pas toi qui seras la mère du successeur de David, mais celle à qui je vais maintenant m'adresser.
Ma chère Bethsabée,
Une coucherie qui tourne mal (2 S 11 et 12) Tu es la plus connue des femmes de David… la plus sulfureuse aussi ! Tu es d'abord mariée à un officier de l'armée de David, un mercenaire étranger, Urie le Hittite. Il fait partie d'une expédition contre les Ammonites. David est resté à Jérusalem. Un soir à la fraîche, il monte sur sa terrasse. Il t'aperçoit ; tu es en train de te baigner. Il se renseigne sur toi, et apprenant de qui tu es l'épouse (un homme parti à la guerre), il te fait enlever et couche avec toi. Tu rentres chez toi. Catastrophe, te voilà enceinte ! Alors dans un premier temps, David cherche à éviter le scandale. Il fait venir Urie du front et fait tout pour qu'il rentre chez lui et couche avec toi. Rien à faire : Urie connaît la règle imposée au soldat en campagne : il n'a pas le droit de faire l'amour quand il fait la guerre ! Pas d'autre solution que de l'éliminer ! Le général en chef Joab, sur l'ordre de David, monte un sinistre guet-apens : il fait mettre Urie au plus fort de la bataille et ordonne aux autres soldats de se retirer. Naturellement Urie est tué.
Femme de David et mère de Salomon On t'en informe et tu prends le deuil. Etais-tu sincère ? Sans te faire offense, permets-moi d'en douter un peu, tant ce deuil est mentionné rapidement. Il est vrai qu'en ce temps-là, sauf exception, les femmes n'avaient pas grand-chose à dire. En tout état de cause, le temps légal de deuil passé, David te récupère et tu deviens officiellement sa femme. J'ai raconté dans une de mes lettres à David comment le Seigneur l'avait amené à reconnaître sa faute et comment l'enfant de l'adultère finit par mourir. Tu deviens enceinte à nouveau et tu mets au monde celui qui deviendra roi à la place de David, le grand roi Salomon.
Une reine-mère intrigante (1 R 1, 11-40 - 2, 12-25) Dans cette accession au trône, quel rôle as-tu joué ? Celui qui devait régner, c'était Adonias, le fils aîné. Mais tu intrigues auprès de ton mari et, avec la complicité du prophète Nathan, tu imposes à David le choix de ton fils. Et, quand Adonias vient te demander la main de la dernière concubine de son père, je te soupçonne d'avoir appuyé cette demande en sachant que Salomon ne pouvait la satisfaire. Tu lui as même fourni le prétexte d'éliminer physiquement son frère. Au fond, l'image que l'on garde de toi n'est pas très reluisante et on comprend que Matthieu, dans la généalogie de Jésus, ne mentionne même pas ton nom ; il se contente de dire 'la femme d'Urie'. Malgré tout, je ne me permettrai pas de te mépriser, puisque tu as été l'ancêtre de Jésus notre Sauveur.
Note pour une meilleure compréhension de la Bible Rappelons que la Bible parle de l'homme tel qu'il est. Elle décrit les chemins de Dieu dans cette humanité avec ses tares et ses beautés. Elle y raconte ce que Paul dira avec ses mots : " Le Seigneur m'a déclaré : 'Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse'. Aussi mettrai-je mon orgueil dans mes faiblesses, afin que repose sur moi la puissance du Christ " (2 Co 12, 9). Ces quatre femmes, Tamar l'incestueuse, Rahab la prostituée, Ruth l'étrangère, Bethsabée l'adultère, sont bien ces chemins inattendus par où passe le salut de notre Dieu.
(novembre 2007)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettres ouvertes aux Femmes sombres de la Bible
P. Joseph Chesseron
Sans doute serez-vous surprises que, pour un bref instant, je vous sorte de l'oubli et de l'opprobre où le texte sacré vous a plongées. Je vous appelle 'femmes sombres' et non 'mauvaises femmes' car qui suis-je pour me substituer à Dieu en portant un jugement sur vous ? Lui seul peut juger nos actes, les vôtres comme les miens. Je veux simplement me faire l'écho de ce que la Bible dit de vous. Or, à mon grand étonnement, vous êtes peu nombreuses à y être montrées du doigt. Bethsabée à qui j'ai écrit récemment n'est pas dénoncée comme séductrice ; le coupable désigné, c'est David. Ce n'est que plus tard qu'elle sera présentée comme une reine-mère intrigante. Hormis toi, Dalila, et surtout toi, Jézabel, je n'en vois guère d'autres. Qui a dit que la Bible était misogyne, en prétendant que, d'après le texte sacré, tout le mal viendrait de la femme ?
Bonjour, Dalila,
Ton histoire est racontée dans un court passage du livre des Juges (Jg 16, 4-21). En ce temps-là, d'après le récit biblique, le peuple d'Israël a fort à faire avec ses voisins. Ces gens n'ont pas été éliminés comme semblerait le laisser croire le livre de Josué. Les différentes peuplades cananéennes sont toujours là. Mais le principal adversaire reste bien ton peuple, les Philistins, installés principalement au bord de la mer. Ils sont une menace permanente pour Israël. Arrive en scène un étrange personnage, Samson, paillard, batailleur, dont la force surhumaine provoque la terreur chez les tiens. Ils se demandent bien d'où lui vient cette force. Cependant, ils ont remarqué son penchant prononcé pour le beau sexe. Comme il est tombé amoureux de toi, les Philistins ont décidé de t'utiliser, contre argent, pour lui faire dire d'où peut bien lui venir sa puissance.
Tu séduis Samson Tu déploies donc toute ta force de séduction. Dans vos moments d'intimité, tu l'invites à te dévoiler son secret. Par trois fois, il te mène en bateau ; il prétend que, pour lui faire perdre sa force, il faut le lier avec des nerfs frais, ou des cordes neuves ou bien encore tisser les sept tresses de sa tête avec du tissu, mais à chaque fois il se débarrasse des Philistins que tu as appelés à la rescousse. Ce qui est étonnant dans ce récit, c'est la grande naïveté de Samson : il ne voit pas que tu as été mise à ses côtés pour le trahir ! … Amour, amour, quand tu nous tiens… Enfin, de guerre lasse, il finit par te parler à cœur ouvert et toi, tu l'as tout de suite compris : il suffit de lui raser les cheveux qu'il n'a jamais coupés, puisqu'il est consacré à Dieu. On connaît la suite : tu réussis à l'endormir, les Philistins interviennent, lui coupent les cheveux et il perd sa force immédiatement. Ils l'enchaînent, lui crèvent les yeux et font de lui un jouet pour la foule. On sait comment il finit. Sa force revenue avec la repousse de sa chevelure, il fait s'écrouler sur lui et sur les Philistins un temple où ils s'étaient réunis pour célébrer leur dieu qui les aurait délivré de leur ennemi. A partir de ce moment, on ne parle plus de toi. Tu resteras à jamais le modèle de l'enjôleuse qui se fait payer pour soutirer à l'ennemi, sur l'oreiller, des secrets stratégiques, en quelque sorte une Mata Hari des temps anciens… Sur ce point, les temps n'ont point changé !!!
Bonjour, Jézabel,
Toi aussi, tu es une étrangère. Ton histoire et celle de ton mari Achab, roi d'Israël, est racontée au 1er livre des Rois, à partir du chapitre 16, et se termine dans l'horreur à la fin du chapitre 9 du 2ème livre des Rois.
Tu introduis le dieu Baal en Israël Certains pensent que l'apogée du Royaume du Nord se trouve pendant le règne d'Achab. Il entretient des relations avec les roitelets de la région. Tu en es la manifestation, puisque toi, la fille du roi des Sidoniens, tu lui as été donnée comme femme. Mais tu as une mauvaise influence sur lui. Tout d'abord, comme les femmes de Salomon (1R 11, 1-13), tu introduis à Samarie le dieu de ton pays : Baal, et tu incites ton mari à l'adorer. Le prophète Elie se dresse contre toi, reprochant au roi et au peuple de " sauter d'un pied sur l'autre " (1R 18, 21), de s'adresser à Baal tout en continuant à rendre un culte au Seigneur. C'est la grande scène (1 R 18, 20-40) des deux sacrifices organisée par le prophète Elie pour montrer que seul le Seigneur est Dieu, et qui se termine par le massacre de tes prophètes à toi. On comprend que tu lui en veuilles à mort et qu'il s'en aille loin de toi, pour fuir ta colère, vers le mont Horeb (1R 19, 9-18), pour venir de nouveau t'affronter après avoir été réconforté par Dieu.
La vigne de Naboth (1R 21, 1-29) Fait divers minable, aux conséquences immenses, que cette histoire de la vigne de Naboth, mais révélateur de ton incompréhension totale du peuple d'Israël. Ton mari veut acheter à Naboth une vigne pour agrandir son potager. Naboth rappelle le droit ancien qui lui interdit d'aliéner un bien qu'il a reçu de la part du Seigneur. Achab en est chagriné, mais toi l'étrangère, tu te moques bien du droit d'Israël. Tu reproches à ton mari de ne pas agir en roi en imposant sa volonté, fût-elle injuste. Tu n'as pas compris qu'en Israël il n'y a qu'un roi, le Seigneur Dieu ; l'homme désigné comme tel ne l'est que par procuration. Tu organises donc un complot contre Naboth, avec de faux témoins qui l'accusent d'avoir maudit Dieu et le roi. On le condamne à être lapidé. C'est là qu'Elie vient se dresser sur ta route. Parce que tu as commis une injustice appuyée sur le mensonge et que la roi a été ton complice, il lance contre vous deux une terrible malédiction : pour le roi, les chiens lécheront son sang ; pour toi, le chiens te dévoreront. De fait c'est ce qui va se passer. Achab sera tué lors d'une bataille (1R 22, 29-38). Quant à toi, celui qui aura fait tomber la dynastie d'Achab, l'usurpateur Jéhu, il te fera défénestrer (2R 9, 30-37). On ne retrouvera de toi que quelques ossements.
Pourquoi raconter ta sombre histoire ? En fait, ceux qui ont raconté ton histoire ne l'ont pas fait pour se complaire dans le scabreux ou le morbide. Ils savent que l'histoire humaine est faite d'ombres et de lumières. Ils ne cherchent pas à cacher les bassesses humaines en composant un livre édifiant. Nous constatons, une fois de plus, que c'est à travers cette humanité bien réelle, que le projet de Dieu fait son chemin. Les auteurs bibliques attribuent à Dieu la décision de faire mourir ou de faire vivre. Il faudra beaucoup de temps pour comprendre que telle n'est pas la manière d'agir de Dieu : il laisse leur autonomie aux réalités humaines, y compris dans leurs aspects les plus sombres, comme ce fut le cas pour toi.
(novembre 2007)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Joseph, époux de Marie
P. Joseph Chesseron
Il y a quelques années, j'avais écrit à ton homonyme, ce premier Joseph, avant-dernier fils de Jacob. La Bible, dans le livre de la Genèse, nous conte ses aventures extraordinaires en Egypte, un vrai roman, avions-nous dit à l'époque : homme providentiel qui va devenir le sauveur de ses frères qui, pourtant, avaient voulu se débarrasser de lui.
Joseph, un homme "ordinaire" Avec toi, Joseph de Nazareth, rien de tel. Au risque d'avoir l'air de te mésestimer, moi qui ai l'honneur de porter ton nom, je dirais que tu parais un peu falot. Tu es cité seulement une dizaine de fois dans Matthieu et dans Luc, une fois dans Jean (6, 42), jamais dans Marc, et aucun des quatre évangiles ne cite une de tes paroles. Serais-tu donc sans importance ? Certes pas ! Au contraire : à la fin de cette lettre, à travers toi, je voudrais faire l'éloge des "gens sans importance". Je voudrais aussi faire un sort à l'image que l'on a trop souvent de toi : un quasi vieillard. Au contraire, je te vois plus comme un homme jeune, d'une trentaine d'années, avec ta jeune épouse. Non, je ne te vois pas chauve, voûté, avec un lys à la main, mais plutôt avec un outil bien en main, dans ton atelier, avec le jeune Jésus à tes côtés, apprenant ton métier.
L'annonciation à Joseph Pour commencer, je vais d'abord citer un texte où tu es, pour une fois, le personnage principal (Mt 1, 18-25) :
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18 Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint. 19 Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement. 20 Il avait formé ce projet, et voici que l'Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint, 21 et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés." 22 Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète : 23 Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : "Dieu avec nous". 24 A son réveil, Joseph fit ce que l'Ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, 25 mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.
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Le songe d'un homme de foi Dans la Bible, il est souvent question de songes, une manière de dire que Dieu se révèle ou révèle quelque chose d'important à quelqu'un, et à celui qui le lit. L'autre Joseph, celui dont on a parlé au début, a eu des songes qui lui ont joué de mauvais tours (Gn 37, 5) ; par la suite, sa capacité à expliquer les songes de Pharaon (Gn 41) l'a porté aux sommets du pouvoir. Ici, l'Ange du Seigneur, c'est-à-dire Dieu lui-même, te révèle de façon encore très floue qui va être cet enfant, celui qu'attend Marie, ton épouse. Et que te révèle donc ce songe ? Celui dont tout l'évangile de Matthieu va rapporter les paroles et les gestes, dès le départ, est celui que Dieu a choisi pour être sa présence au milieu de nous (Emmanuel : Dieu avec nous) ; il est le sauveur du peuple : il le portera d'ailleurs jusque dans son nom : Jésus = Dieu sauve. As-tu compris tout de suite ? Sans doute pas, puisqu'il ne se révélera que bien plus tard, durant sa vie publique, et à travers sa mort et sa résurrection. D'ailleurs, quand, à l'âge de 12 ans, il était resté seul au Temple, vous n'avez rien compris, ni toi ni Marie, à ses paroles étranges : "Ne saviez-vous pas que je dois être chez mon Père ?" (Lc 2, 51). Comme tes lointains ancêtres, en particulier Abraham, ta démarche est une démarche de foi, comme dans la nuit. Cela ne devait pas être plus facile que pour nous : la foi, ce n'est pas évident, comme on dit aujourd'hui.
Joseph dans le dessein de Dieu Quel est donc ton rôle ? Sans te faire offense, il n'est pas le premier. Ce n'est pas ton histoire qui est racontée. La preuve, c'est qu'on ne sait rien de ta mort. Tout ce qui est dit de toi l'est fait en pensant à Jésus. L'Ange du Seigneur te donne un titre : "Joseph, fils de David". Tu es chargé d'assurer pour Jésus la promesse faite à David au 2ème livre de Samuel (7, 16) : "Devant toi, ta maison et ta royauté seront à jamais stables, ton trône à jamais affermi." Plusieurs fois dans le Nouveau Testament, des gens donneront ce titre à Jésus. Je n'en rappelle que deux : en Luc (18, 38-39), l'aveugle de Jéricho l'appelle ainsi, de même que les disciples à l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem (Mt 21, 9). Ton rôle est aussi d'être le chef de famille. C'est parce que tu es de la maison de David que tu vas te faire recenser à Bethléem, la ville de David. Après la visite des Mages et les menaces sur l'enfant venant d'Hérode, tu fuis en Egypte. Puis, pour ne pas tomber dans les griffes du descendant d'Hérode, tu vas mettre toute ta famille en lieu sûr, à Nazareth. Ton rôle enfin, c'est de donner une place à Jésus dans la société. Grâce à toi, il n'est pas l'homme de nulle part, différent des autres hommes. Il est et sera pour toujours "le charpentier de Nazareth". Je connais un certain nombre de copains prêtres ouvriers qui te sont reconnaissants à cause de cela. A l'image de Jésus à Nazareth, ils partagent la vie des hommes dans les quartiers, les ateliers, les champs… Pendant quelques années, j'ai connu cette expérience, une des plus riches de ma vie. J'ai appris, grâce à toi, que le fait d'avoir des mains calleuses nous permettaient, avec encore plus de vérité, de célébrer l'Eucharistie en union avec la vie de tous les hommes.
L'importance des "gens sans importance" Je t'écris à quelques jours de la fête de la Toussaint, la fête de ceux dont on n'a pas retenu le nom. Toi, on a retenu le tien, et même deux fois, le 19 mars et le 1er mai. Cependant, par ton aspect effacé, je te vois proche de tous ces gens anonymes qui forment le socle solide de notre humanité renouvelée en Christ. Pleinement humains, ils nous aident à ne pas désespérer de notre humanité. Remplis de l'Evangile, en particulier de cette humilité à laquelle Jésus nous invite, ils sont le miroir qui nous transmet la lumière du Christ. Je te vois bien au milieu d'eux.
Merci, Joseph ! Je me sens tout proche de toi.
(avril 2006)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
Lettre ouverte à Jean-Baptiste
P. Joseph Chesseron
Je suis très impressionné de m'adresser à toi. Jésus disait de toi (Mt 11, 11) que tu étais le plus grand parmi les hommes. Tu me fascines, comme tu as fasciné les foules venues te trouver dans le désert.
Ta naissance mystérieuse Tout d'abord, l'annonce de ta naissance (Lc ch.1). Comme Sara (Isaac), Rachel (Joseph) ou Anne (Samuel), ta mère souffre de stérilité. Signe que tu seras grand comme eux pour que Dieu intervienne ainsi ? Le premier surpris est ton père Zacharie qui, pendant son service au Temple (il est prêtre à Jérusalem), reçoit la visite d'un messager divin qui lui annonce ta naissance et qui tu seras. Il ne veut pas le croire ; il est immédiatement puni : privé de la parole, il ne la retrouvera qu'au moment de ta naissance. Entre temps, le même messager (Gabriel) est envoyé auprès de Marie à Nazareth pour annoncer une autre naissance, celle de Jésus. Nous connaissons tous ce récit, et la suite, où les deux futures mères se rencontrent. Tu en es tout heureux. Ta mère Elisabeth sent que tu bouges en elle et, dans sa foi, elle y voit un signe de Dieu. Surprise aussi de la famille, des amis et des voisins au moment de ta naissance : ton père et ta mère veulent t'appeler Jean ; personne dans la parenté ne porte ce nom. C'est à ce moment que ton père retrouve la parole, et quelle parole ! Il prononce un magnifique psaume : quelle merveille que fait le Seigneur pour son peuple depuis Abraham jusqu'à maintenant, jusqu'à toi qui seras prophète du Très-Haut pour annoncer celui qui vient apporter le salut. Nous disons ce psaume à chaque prière du matin, pour dire que, à notre tour et chaque jour, nous voulons accueillir le salut que Dieu nous propose.
Ta mission bien particulière Quel drôle de bonhomme tu es devenu ! (Mt 3, 1-12) Tu vis à la dure dans le désert, tu portes "un vêtement de poil de chameau, une ceinture de cuir autour des reins, te nourrissant de sauterelles et de miel sauvage". Un tel accoutrement nous surprend, mais c'est ainsi qu'est apparu Elie (2 R 1, 8). Ne serais-tu pas Elie qui doit revenir ? Certains diraient que tu es une "grande gueule" ! Effectivement, l'Evangile te présente comme la "Voix" annoncée par le prophète Isaïe (Is 40, 3) et qui appelle à préparer le chemin du Seigneur. Disons que tu n'y vas pas de main morte : "Engeance de vipères, qui vous a appris à échapper à la colère qui vient ?". Ton appel à la conversion est plutôt rude ! En tout cas, le peuple t'a entendu ; on vient à toi, une foule bigarrée, des collecteurs d'impôt, des militaires à qui tu indiques le bon chemin (Lc 3, 10-14). Certains ont voulu te rattacher aux Esséniens qui se retiraient eux aussi dans le désert (Qumran). Tu es bien différent ; toi, tu appelles tout le monde à la conversion ; pour eux, le salut est réservé à une élite. Des disciples se rassemblent autour de toi. Ils veulent écouter ta parole et vivre le chemin de pénitence que tu leur indiques, en particulier le jeûne (Mt 9, 14). Il y aura une certaine rivalité entre eux et ceux de Jésus. Pour ce qui te concerne, tu vas plutôt orienter les tiens vers lui. Cependant un certain nombre d'entre eux ont dû vivre de ta doctrine de façon indépendante puisqu'on en retrouve un à Ephèse, nommé Apollos, et qui deviendra chrétien grâce à deux disciples de Paul (Ac 18, 24-28). Comme quoi, les chemins qui mènent à Jésus peuvent être variés.
Ta route croise celle de Jésus Les "Evangiles de l'Enfance" (Mt ch. 1 et 2 - Lc ch. 1 et 2) t'ont fait croiser la route de Jésus avant ta naissance. Ce sera plus important encore au début de sa vie publique. Tu l'annonces en déclarant qu'il est bien plus grand que toi et que tu n'es pas "digne de lui ôter ses sandales" (Mt 3, 11). Ton baptême est un baptême d'eau pour amener à la conversion, tandis que le sien sera le baptême dans l'Esprit Saint. Et quand il viendra se faire baptiser à ton baptême, tu protesteras (Mt 3, 13-17). Tu découvriras qui il est, par la venue sur lui de l'Esprit Saint et par la voix venue du Ciel : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir". Dans l'évangile selon Jean, tu as beaucoup de place puisqu'on parle de toi dans le prologue (Jn 1, 6-8) mais ensuite, nous te voyons carrément passer le relais (Jn 1, 35-36). Tu vois passer Jésus et tu le présentes à deux de tes disciples : "Voici l'Agneau de Dieu". Ils se mettent à suivre Jésus, passent la journée avec lui, deviennent ses premiers disciples et aussitôt se mettent à en recruter d'autres. Tu n'es pas jaloux. Tu as dit un peu plus tard : "Il faut qu'il grandisse et que moi, je diminue" (Jn 3, 28-30). Il est l'époux et toi, tu es l'ami de l'époux, et ta joie est parfaite. Dans cet évangile, tout paraît clair pour toi. Il n'en est pas de même dans Matthieu (11, 2). De ta prison (nous y reviendrons), tout se passe comme si tu avais oublié ce que tu avais dit auparavant. Tu fais demander à Jésus par tes disciples : "Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ?" Ne serait-ce pas tout simplement une manière pour l'auteur de faire dire à Jésus quels sont les signes de la venue du Messie : "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres" ? Une fois de plus, tu remplis bien ton rôle : révéler à tous "celui qui doit venir".
Ta fin digne d'un prophète Décidément la comparaison avec Elie te colle à la peau. Il a dû subir la haine du roi Achab et de son épouse Jézabel. (Son histoire est racontée au 1er livre des Rois.) Il a pu s'en sortir, ce qui ne va pas être ton cas. Toi, c'est Hérode que tu dois affronter. Tu lui reproches d'avoir épousé la femme de son frère. Il te met en prison (Mc 6, 17-29), mais n'a pas trop l'intention de te faire mourir. Il vient même te voir et parler avec toi. Mais sa femme Hérodiade te poursuit de sa haine. Elle saisit la bonne occasion pour t'éliminer. Nous connaissons bien l'affaire : le banquet qu'Hérode organise pour son anniversaire, la fille d'Hérodiade qui danse devant lui, la promesse inconsidérée de lui donner ce qu'elle voudrait. Sur le conseil de sa mère elle demande ta tête sur un plateau. Il n'ose pas refuser et te fait décapiter dans ta prison.
Prophète de l'Avent A la fin de cette lettre, je voudrais te dire combien nous te sommes reconnaissants. Tu as été fidèle à la mission qui t'avait été confiée : messager de celui dont tu disais (Jn 1, 30) : "Après moi vient un homme qui m'a devancé, parce que, avant moi, il était !", tu as su t'effacer et orienter vers lui tes propres disciples. Nous aussi, d'une certaine façon, comme toi, nous sommes appelés, particulièrement en ce temps de l'Avent qui approche, à préparer pour nos frères le chemin vers Jésus et nous effacer devant lui.
Que ton exemple nous encourage ! Merci, Jean !
(avril 2006)
Lettres ouvertes aux personnages de la Bible
P. Joseph Chesseron
Le travail effectué pour le journal "Le Blé Qui Lève" du Territoire Civraisien, intitulé "Lettres aux grands personnages de la Bible" est sur le site du Diocèse depuis un certain temps. Il est inachevé, parce que l'équipe de rédaction m'a demandé de traiter d'autres sujets. En particulier, à l'occasion du Synode, j'ai abordé, en huit articles, certains aspects du livre des Actes des Apôtres. Certains articles ont été répartis sur deux ou trois numéros du journal. Puis, en m'appuyant sur le livre de Michel Quesnel "l'histoire des Evangiles", j'ai rédigé huit articles sur les origines des Evangiles. Ces articles sont sans prétention. En effet je ne suis ni bibliste ni journaliste. Je m'efforce simplement de faire un travail sérieux qui peut être utile aux personnes (chrétiennes ou non) de ce Territoire Civraisien. S'il peut l'être à d'autres, je veux bien le mettre à leur disposition. Toute possibilité est donnée de polycopier ces articles ; mon seul but est le service de l'Evangile. Cependant si certains utilisateurs pensaient en conscience devoir quelque chose à quelqu'un, ce serait à l'égard du journal "Le Blé Qui Lève" qu'ils pourraient faire un geste : comme chacun sait, un journal paroissial est toujours déficitaire par définition et accepte tout geste qui pourrait diminuer ce déficit. En voici l'adresse : "Le Blé Qui Lève" - 10 place du Maréchal Leclerc 86400 Civray.
Bonne lecture et bon travail biblique !
1- Aux sources de la vie chrétienne : la Bible 2- Quelques personnages des Actes des Apôtres 3- Paul : les grandes étapes de son parcours 4- La conversion - vocation de Paul 5- Pierre et le centurion Corneille : l'entrée des païens dans l'Eglise 6- Les Communautés Chrétiennes dans les Actes des Apôtres 7- Les voyages de Paul ou le Voyage de la Parole au vent de l'Esprit 8- D'un monde à l'autre = l'Eglise des Actes fait le passage
1- Aux sources de la vie chrétienne : la Bible
L'Eglise qui est en Poitou lit les Actes des Apôtres
Pour éclairer et nourrir la démarche synodale, le Père Rouet, notre évêque, invite les chrétiens catholiques du diocèse de Poitiers à ouvrir le livre des Actes des Apôtres. Le "Blé qui Lève" se doit de participer à cet effort diocésain. C'est pourquoi nous interrompons, pour un temps, les "Lettres Ouvertes" aux grands personnages de la Bible pour nous intéresser à ce livre très particulier.
Les Actes des Apôtres, dans le Nouveau Testament, se situent entre les quatre évangiles (Matthieu, Marc, Luc et Jean) et les Epîtres de Paul. Ce livre est du même auteur que le troisième évangile ; la tradition la plus ancienne (II° siècle) l'attribue à Luc, sans que le texte lui-même n'en porte mention. Laissons l'auteur lui-même faire le lien entre ses deux ouvrages (Ac 1, 1-2) : "J'avais consacré mon premier livre, Théophile, à tout ce que Jésus avait fait et enseigné, depuis le commencement jusqu'au jour où, après avoir donné, dans l'Esprit Saint, ses instructions aux apôtres qu'il avait choisis, il fut enlevé."
Pour le lecteur d'aujourd'hui, voici les grandes étapes du livre :
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Ch 1
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Introduction : préparation des disciples de Jésus à la venue de l'Esprit 1- Jésus instruit ses disciples et monte aux cieux (1, 1-11) 2- Dans l'attente de l'Esprit : remplacement de Judas (1, 12-26)
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Ch 2 à 8, 1
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Mission à Jérusalem 1- La Pentecôte : sermon de Pierre (2, 1-36) 2- Réception du message : vie communautaire à Jérusalem (2, 37-45) 3- Activité, prédication, procès des apôtres (3, 1 - 5, 42) 4- Les hellénistes ; tolérance procès et martyre d'Etienne (6, 1 - 8, 1)
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Ch 8, 1 à 12
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Mission en Samarie et en Judée 1- Dispersion hors de Jérusalem ; Philippe et Pierre en Samarie (8, 1-25) 2- Philippe et l'eunuque éthiopien sur la route de Gaza (8, 26-40) 3- Saul en route verts Damas ; retour à Jérusalem et à Tarse (9, 1-31) 4- Pierre à Lydda, Joppé, Césarée, et retour à Jérusalem (9, 32 - 11, 18) 5- Antioche ; Jérusalem ; persécution d'Hérode ; départ de Pierre (11, 19 - 12, 25)
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Ch 13 à 15, 35
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Mission de Barnabé et Saul pour la conversion des "gentils" [les non Juifs] ; approbation à Jérusalem 1- L'Eglise d'Antioche envoie Barnabé et Saul : mission à Chypre et en Asie mineure du Sud-Est (13, 1 - 14, 28) 2- Assemblée de Jérusalem et accord ; retour à Antioche (15, 1-35)
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Ch 15, 36 à 28
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Mission de Paul aux extrémités de la terre 1- D'Antioche en Grèce via l'Asie mineure et retour (15, 36 - 18, 22) 2- D'Antioche à Ephèse et en Grèce, retour à Césarée (18, 23 - 21, 14) 3- Arrestation à Jérusalem ; captivité et procès à Césarée (21, 15 - 26, 32) 4- Voyage à Rome de Paul prisonnier (27, 1 - 28, 14) 5- Paul à Rome (28, 14-31)
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Ce tableau est extrait de : "Que sait-on du Nouveau Testament ?" de Raymond E. Brown - Editions Bayard - 2000.
Pourquoi lire les Actes des Apôtres ?
Notre Eglise diocésaine est en Synode : c'est un temps fort de son histoire. Elle fait le bilan de ses dix dernières années, des problèmes qui se sont posés, des solutions qui y ont été apportées… ou non ! Elle se tourne vers l'avenir et, pour guider son action, elle regarde vers ses temps d'origine.
Que s'est-il donc passé en ce temps-là ? Pour les tout premiers chrétiens, il aurait été tentant de rester bien au chaud dans la communauté de Jérusalem, au sein du judaïsme. Que serait-il advenu du christianisme ? Il n'aurait été qu'une secte parmi bien d'autres de ce temps-là. Mais voilà l'épreuve qui arrive : Etienne est lapidé à cause de sa foi en Jésus ; la communauté se disperse et elle rencontre d'autres gens plus ou moins marginaux : l'éthiopien, les samaritains, un centurion romain. Quelle place leur faire dans l'Eglise ? Sont-ils "impurs" ? (voir l'épisode du centurion Corneille) Faut-il les soumettre à la Loi juive ? Grand débat venu d'Antioche et tranché par l'Assemblée de Jérusalem : (15, 10… 28-29) "Pourquoi provoquer Dieu en imposant à la nuque des disciples un joug que ni nos pères ni nous-mêmes n'avons été capables de porter ?" "L'Esprit Saint et nous-mêmes, nous avons décidé de ne vous imposer aucune autre charge que ces exigences inévitables : vous abstenir des viandes de sacrifices païens, des animaux étouffés et de l'immortalité". A partir de là, le christianisme s'ouvre à l'universel : tous les hommes sont appelés au salut ! Telle sera la mission de Paul : annoncer aux païens le salut en Jésus Christ. Même si Jérusalem reste le lieu où l'Eglise est née, le centre n'est plus là : il se trouve à Rome, capitale du monde connu. L'Eglise est là où sont les hommes.
N'avons-nous pas encore aujourd'hui la tentation du repli sectaire sur soi, le réflexe identitaire ? Notre Eglise n'a-t-elle pas aujourd'hui, de nouveau, à entendre Philippe, Pierre, Paul lui crier : Dieu veut habiter au cœur du monde des hommes. Mais ce monde est vivant ; comme tout vivant, il se transforme et de nouveaux problèmes se posent. A nouveaux frais, l'Eglise doit en prendre conscience et tirer de son fond universel des réponses adaptées à ce temps qui est le nôtre. La fréquentation des Actes des apôtres ne donnera pas aux communautés chrétiennes des réponses toutes faites : elle leur permettra, au souffle de l'Esprit, de découvrir des réponses nouvelles aux questions des hommes de ce temps.
Dès la rentrée prochaine, des instruments de travail seront à la disposition des groupes (Mouvements d'Action Catholique, groupes bibliques, mouvements de spiritualité, communautés locales…). Le "Blé qui Lève" s'en fera largement l'écho.
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2- Quelques personnages des Actes des Apôtres
Dans le dernier N° du "Blé qui lève", nous avons annoncé le chantier proposé par le Père Rouet : que le Diocèse de Poitiers, à l'occasion du Synode, se plonge dans les Actes des Apôtres pour aller à la source, aux origines de l'Eglise. Une équipe a travaillé, depuis quelque temps, à un plan d'étude qui ne sera disponible qu'au mois de septembre. En attendant, nous proposons un survol de quelques personnages ; si le lecteur veut bien prendre le temps de se reporter aux citations indiquées, il se familiarisera avec un texte passionnant et qui, peut-être, lui réservera quelques surprises.
Cela va sans dire : le principal "personnage" des Actes, c'est Jésus lui-même, bien que, dans le récit, il ne soit présent et ne parle que dans les premiers versets. En effet, Pierre, Etienne, Philippe et, naturellement, Paul, n'auront qu'une préoccupation : proclamer le message essentiel : "Ce Jésus qui a été crucifié, nous vous l'annonçons : il est ressuscité ; c'est lui, le Sauveur du monde". Nous ne parlerons ici que de Pierre, Etienne et Philippe, réservant à Paul un article entier.
Pierre
Dès le début, Pierre apparaît comme celui autour duquel se rassemble la première communauté. Il prend l'initiative du remplacement de Judas par Matthias, pour compléter le groupe des Douze (Ac 1, 15-26). C'est lui qui prend la parole après l'effusion de l'Esprit au jour de la Pentecôte, et proclame sans peur la résurrection de Jésus ; il appelle le peuple rassemblé à la conversion (Ac 2, 14-36). Associé à Jean, il guérit un infirme au Temple (Ac 3, 1-26) et, devant le peuple qui se rassemble, il situe Jésus dans le plan de salut voulu par Dieu à travers l'histoire du peuple d'Israël : il est à la fois le Messie souffrant, le Christ, le prophète et le Serviteur envoyé par Dieu. A la suite de quoi, il comparaît avec Jean devant le grand conseil, le Sanhédrin et affirme que personne ne pourra les empêcher de témoigner. Pierre apparaît ensuite comme le gardien de la bonne marche de la communauté, en particulier à travers l'épisode surprenant d'Ananias et Saphira, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir (Ac 5, 1-11). Arrêté de nouveau avec les Apôtres et jeté en prison, malgré les menaces, il réaffirme la détermination du groupe à annoncer la bonne nouvelle de Jésus Messie (Ac 5, 17-42). A la suite du meurtre d'Etienne (voir plus bas), l'Eglise de Jérusalem est persécutée ; les responsables se dispersent et portent la bonne nouvelle au loin. Pierre se retrouve sur la côte méditerranéenne. C'est là que se situe un épisode capital dans l'histoire de l'Eglise naissante. Jusqu'à présent la communauté est exclusivement d'origine juive. Voilà que les païens frappent à la porte : un militaire romain, le centurion Corneille, devient croyant et Pierre le baptise, lui et sa famille (Ac 10 1-48). Cette histoire présente de façon imagée le problème de l'ouverture de l'Eglise au monde. Pierre vient d'ailleurs s'en expliquer devant la communauté de Jérusalem (Ac 11, 1-18). Ce débat rebondira un peu plus tard avec la création de l'Eglise d'Antioche et son ouverture aux païens sans passer par la loi juive ; c'est Pierre qui "emportera le morceau" et convaincra les judaïsants regroupés autour de Jacques (Ac 15, 1-35). Cette intervention de Pierre sera la dernière : plus question de lui ensuite dans les Actes des Apôtres.
Etienne
On sait peu de choses de lui, sinon que, comme Philippe dont on parlera plus loin, il fait partie des Sept choisis par les Apôtres pour le service des tables, à la suite du conflit, au sein de la communauté de Jérusalem, entre ceux qui parlaient hébreu et ceux qui parlaient grec (Ac 6, 1-5). Curieusement, nous ne les voyons pas exercer ce service, mais bien le ministère de la Parole : Nous le voyons adresser aux responsables juifs un long discours (Ac 7, 1-53) où il reprend toute l'histoire du peuple élu, d'Abraham jusqu'aux prophètes, en passant par les patriarches, Moïse, Josué, David et Salomon. Il le termine en reprenant l'accusation de "peuple à la nuque raide" qui se trouve dans le livre de l'Exode (Ex 32, 9). Il leur reproche en quelque sorte d'avoir manqué tous leurs rendez-vous avec Dieu, en particulier avec Jésus, qualifié de Juste. Le parallèle entre Etienne et Jésus est frappant : comme lui, il est accusé de vouloir détruire le temple ; comme lui, il parle du Fils de l'homme siégeant à la droite de Dieu ; comme lui il est rejeté hors de la ville pour y être tué ; et comme lui il remet son esprit, mais c'est à Jésus qu'il le remet, reconnaissant en lui le maître de la vie. Notons, pour en finir avec Etienne, l'habileté de l'auteur : il annonce la suite en mentionnant le personnage de Saul, celui qui sera appelé Paul par la suite et tiendra le devant de la scène dans la deuxième partie du livre des Actes.
Philippe
Après la mort d'Etienne, nous l'avons dit, la communauté de Jérusalem, persécutée, se disperse. Philippe, l'un des Sept, se réfugie en Samarie (Ac 8, 5-8) et y annonce l'Evangile. Les Samaritains, ne sont pas des païens : ils ont une foi très proche des Juifs, se rapportant comme eux à la Loi, la Torah. Mais ils ne reconnaissent pas l'autorité du Temple de Jérusalem (Jn 4, 20). Dans la perspective de l'auteur des Actes (l'ouverture de l'Evangile à tous les hommes), ils sont les premiers des "marginaux" à entrer dans la communauté. Viennent ensuite les exclus du culte à cause de leur infirmité, en la personne d'un eunuque (Ac 8, 26-40), haut fonctionnaire de la reine Candace. Philippe le rejoint sur la route de Jérusalem à Gaza, l'entend lire un passage d'Isaïe portant sur le Serviteur souffrant. A partir de là il lui annonce de bonne nouvelle de Jésus, qui est ce Serviteur annoncé par le prophète. L'homme demande et reçoit le baptême. Philippe apparaît comme l'homme de l'ouverture, par ce qu'il fait lui-même mais aussi par ce qu'il prépare pour d'autres : il va sur la côte de la Méditerranée (Ac 8, 40), où, bientôt, Pierre va venir (voir l'épisode du centurion Corneille) et s'installe à Césarée où l'Apôtre des nations, Paul, viendra le rejoindre (Ac 21, 8).
Simple question pour terminer : de même que, dès l'origine, l'Eglise, à travers Pierre, Etienne, Philippe, Paul, a su s'ouvrir au monde entier, de même aujourd'hui, notre Eglise saura-t-elle trouver des serviteurs qui, riches de la vraie tradition, sauront comprendre ce monde aimé de Dieu et faire retentir la Parole pour les hommes de notre temps ?
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3- Paul : les grandes étapes de son parcours
Rappel préalable : l'auteur des Actes des Apôtres, s'il s'appuie sur une trame historique solide, ne fait pas œuvre d'historien au sens moderne du terme. Son but est avant tout de délivrer un message de croyant à d'autres croyants. Il est pour nous un des témoins privilégiés de la foi de la primitive Eglise. Sans doute proche de Paul, il n'ignore pas Jacques et fait une place considérable à Pierre. Après avoir présenté, dans le dernier N° du "Blé qui Lève", les personnages de Pierre, Etienne et Philippe, attachons-nous à celui de Paul. Dans un premier temps, nous le suivrons jusqu'à la fin de son deuxième voyage missionnaire.
Conversion
Une première mention est faite de lui lors du martyre d'Etienne : le jeune Saul garde les vêtements de ceux qui le lapident (Ac 7, 58). Nous le retrouvons ensuite partant à Damas pour arrêter les disciples du Seigneur (Ac 9, 1-19). C'est sur le chemin qu'il fait la rencontre mystérieuse avec Jésus : sa vie va en être bouleversée. (Nous avons dans les Actes deux autres récits de cet épisode ; Paul le raconte, au ch. 22, aux responsables juifs qui veulent le condamner ; et au ch. 26, devant le roi Agrippa qui lui est plutôt favorable). Converti, il proclame que Jésus est le Messie. Après s'être échappé de justesse de Damas, il retourne à Jérusalem (Ac 9, 26-30), mais, de nouveau en danger, il rejoint sa ville natale, Tarse en Asie Mineure, la Turquie actuelle.
De Saul à Paul : premier voyage missionnaire
Nous le retrouvons quelques années plus tard à Antioche (Ac 11, 19-26) où vient de naître une nouvelle communauté, et d'où Barnabas est allé le chercher à Tarse. (C'est à Antioche que les disciples du Christ prirent le nom de chrétiens.) Pendant quelque temps, ils vont tous les deux constituer une équipe solide. Ils reçoivent de l'Eglise d'Antioche une mission particulière que nous découvrons à travers la conversion du proconsul de Chypre Sergius Paulus, deuxième païen devenu croyant nommé dans les Actes (Ac 13, 1-12). C'est d'ailleurs à partir de ce moment que Saul est appelé de son nom latin Paul, signe de son passage du monde juif au monde païen. Désormais il est nommé avant Barnabas, il embarque pour l'Asie Mineure du Sud-Est (Ac 13 , 13 - 14, 1-28). Ils annoncent la Parole d'abord dans les synagogues mais, devant l'hostilité de la majorité des Juifs, ils se tournent de plus en plus vers les païens dans des villes dont l'auteur des Actes a gardé la mémoire, Antioche de Pisidie, Iconium, Lystre, Pergé, Attalia. Puis ils reviennent à Antioche rendre compte de leur mission à l'Eglise.
Les païens convertis et la Loi juive
L'entrée des païens dans la communauté ne se fait pas sans poser de problèmes. Les "judaïsants" veulent les soumettre à la Loi, en particulier à la circoncision. Ce sera un des principaux combats de Paul : ce qui sauve, ce n'est pas la pratique de la Loi mais la foi au Christ. Pour trancher cette difficile question, l'Eglise d'Antioche envoie Paul et Barnabas à Jérusalem (Ac 15, 2), l'Eglise - mère à qui on reconnaît l'autorité suprême. (Au cours de cette année synodale où notre diocèse réfléchit sur les Actes des Apôtres, nous reviendrons sur l'Assemblée de Jérusalem (Ac 15, 5-29) modèle des grandes assemblées chrétiennes qui porteront par la suite le nom de Concile, mais différente car les conciles seront des assemblées d'évêques. Pour l'heure, continuons à suivre le parcours de Paul.) L'intervention de Paul et de Barnabas amène à un consensus libérateur. L'Eglise s'ouvre à l'universel. Ils peuvent retourner à Antioche et reprendre leur mission auprès des païens (Ac 15, 30-35).
Deuxième voyage missionnaire de Paul
L'équipe Paul - Barnabas est mise à mal pour une question de personne (Ac 15, 30-39). Paul s'adjoint d'autres collaborateurs, Timothée et Silas, et entreprend un deuxième voyage qui va le conduire en Grèce, c'est-à-dire encore plus avant dans le monde païen, à Philippes, Thessalonique, Bérée, Athènes, Corinthe. L'annonce de la Parole est accueillie de façon diverse, en particulier chez ceux que l'auteur appelle les adorateurs de Dieu, des incirconcis proches du judaïsme (Ac 16, 11-15). Pratiquement toutes les synagogues rejettent la Parole, sauf celle de Bérée (Ac 17, 10-12). Succès mitigé également auprès des Athéniens. Paul se rend ensuite à Corinthe (Ac 18, 11). C'est là qu'il prend la décision de s'adresser uniquement aux païens. Cependant l'auteur des Actes, habilement, laisse la porte ouverte en rapportant l'adhésion d'un chef de synagogue. Il est à noter que nous apprenons dan ce passage le métier de Paul : fabricant de tentes. C'est à cette communauté corinthienne, chère à son cœur, qu'il écrira plusieurs lettres dont seules deux ont été conservées. Après un séjour d'un an et demi à Corinthe, il repart vers Antioche en passant par Ephèse. Dans le prochain N° du "Blé qui Lève", nous retrouverons Paul à son troisième voyage, son arrestation et sa venue à Rome.
* * *
N.B. La présentation du personnage de Paul est faite ici à partir des Actes des Apôtres. La lecture des lettres de Paul laisse supposer quelques différences dans les itinéraires. A ce propos, nous rappelons une nouvelle fois que l'auteur des Actes ne fait pas un reportage anecdotique ; il n'a pas de magnétophone pour enregistrer les discours de Pierre, d'Etienne ou de Paul. On peut dire que ces discours sont le Pierre… et de Luc, et, avant tout, de l'Esprit Saint. Par ce livre en effet, il témoigne de l'action de l'Esprit, dans la Communauté naissante, à travers les actes et les paroles des Apôtres, en particulier de Paul. Le lecteur aura intérêt à utiliser la carte publiée dans le précédent "Blé qui Lève"... et à lire le texte lui-même ! (pour les lecteurs qui sont sur le site du Diocèse, se reporter aux cartes publiées dans les différentes éditions de la Bible). Il est à noter que, à quatre reprises, en 16, 10-17 ; 20, 5-15 ; 21, 1-18 ; 27, 1-28, 16, le narrateur fait partie du voyage (sections en "nous").
Troisième voyage missionnaire de Paul
Dans le dernier N° du "Blé qui Lève", nous avons laissé Paul à Corinthe. Après de nouveaux démêlés avec les Juifs de la ville, il rejoint Antioche de Syrie. Il revient ensuite à Ephèse (Ac 19, 1-12) où il n'était passé que brièvement lors de son précédent voyage. Il révèle aux croyants l'existence de l'Esprit Saint, les baptise au nom de Jésus et leur impose les mains. Il reste environ deux ans à Ephèse et sa prédication reçoit un écho considérable dans toute la région. En plus de celle de la Synagogue, l'opposition va venir de la religion traditionnelle (Ac 19, 23-40), en particulier du culte de la déesse Artémis. En effet les fabricants de bibelots en l'honneur de la déesse voient leur chiffre d'affaire baisser, à la suite de l'extension de la nouvelle religion. Ils fomentent une émeute. Mais les responsables politiques locaux, habilement, calment les esprits en mettant en avant la peur d'être accusés de sédition par les autorités romaines. Le calme revenu, Paul décide de repasser par la Grèce, pour retourner à Antioche (Ac 20, 1-12). Il passe par la Macédoine, Troas (la Troie ancienne) et Milet. C'est dans cette ville qu'il reçoit une délégation d'anciens d'Ephèse pour leur faire un adieu très émouvant (20, 17-38), car il pressent que son séjour à Jérusalem va mal se passer. Il leur rappelle ce qu'il a été parmi eux ; il les invite à être vigilants dans la conduite du troupeau ; il termine son propos en citant une parole de Jésus qui n'est pas dans l'Evangile : "Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir".
Paul à Jérusalem devant la communauté
Sur la route de Jérusalem (Ac 21, 1-16), aussi bien à Tyr qu'à Césarée, sous l'inspiration de l'Esprit Saint, on avertit Paul de ne pas monter à Jérusalem où de grands périls le menacent. Mais il ne se laisse pas détourner de sa route. L'auteur des Actes met en valeur la rencontre, à Jérusalem, de Paul, venu rendre compte de sa mission auprès des païens, avec les responsables de l'Eglise, en particulier Jacques (Ac 21, 17-27). Il souligne ainsi la nécessité de la communion au sein de l'Eglise. En retour, on lui fait savoir que des bruits courent sur son compte : il inviterait les Juifs vivant auprès des païens à abandonner la pratique de la Loi. Par là, le problème est à nouveau nettement posée de la cohabitation, dans une même communauté de croyants d'origine juive et d'origine païenne. On rappelle les décisions de l'Assemblée de Jérusalem à l'égard de ces derniers et Paul est invité à montrer qu'il est fidèle à la pratique de la Loi, en accomplissant un vœu suivant la coutume juive.
Paul est arrêté et plaide sa cause devant la foule
Malgré cela, il est accusé faussement d'avoir profané le Temple en ayant introduit un païen dans l'enceinte sacrée. Il est arrêté et aurait été lynché sans l'intervention du tribun romain. Devant la foule assemblée, il plaide sa cause en racontant son itinéraire (c'est le second récit de sa conversion : Ac 22, 1-21) : lui, le juif austère et zélé pour la Loi, persécuteur des fidèles à Jésus, il devient son plus ardent missionnaire. La foule, qui a fait silence pour l'écouter, se met à hurler quand Paul affirme que Dieu l'a envoyé au loin, vers les nations païennes. De nouveau le tribun le met à l'abri, s'apprête à le faire fouetter comme un malfaiteur, mais Paul fait valoir sa qualité de citoyen romain (Ac 22, 25-29), et évite ainsi le châtiment. Il fera plus tard appel à ce titre, pour demander à être jugé à Rome.
Paul devant le Sanhédrin (ou Grand Conseil) - complot
Voulant savoir exactement de quoi on accusait Paul, le tribun convoque le Sanhédrin (Ac 22, 30 - 23, 1-10). Après une altercation avec le Grand Prêtre, Paul, habilement, joue sur les divisions entre les membres du Conseil en proclamant son appartenance au groupe des Pharisiens et sa foi en la résurrection. Beau tumulte dans l'assemblée, divisée entre Pharisiens, croyant en la résurrection et Sadducéens qui n'y croient pas ! (cf. Mt 22, 23) Par prudence le tribun fait rentrer Paul dans la forteresse. Le lendemain, il est averti par un neveu de Paul que les autorités juives s'apprêtent à demander une nouvelle comparution de Paul, mais qu'en fait il veulent le faire assassiner pendant le transfert (Ac 23, 10-22). Nous verrons, dans le prochain article, comment le tribun déjoue le complot. Il est à noter que, tout au long des Actes, les autorités romaines sont présentées sous le jour d'une neutralité plutôt favorable. C'est à retenir dans une certaine vision des rapports de l'Eglise avec les autorités politiques.
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A la fin du précédent article, nous avons laissé Paul en prison à Jérusalem. Les Juifs ourdissent un complot contre lui, mais un neveu de Paul en avertit le tribun, qui expédie le prisonnier sous bonne escorte à Césarée (au bord de la méditerranée), résidence principale du gouverneur romain, Félix en l'occurrence.
Comparution de Paul devant le gouverneur Félix : appel à l'empereur
Celui-ci, donne à Paul, à l'arrivée de ses accusateurs, l'occasion de présenter sa défense que l'on peut résumer ainsi : "Je suis un Juif fervent ; c'est en suivant la Voie [reconnaissance de Jésus comme sauveur] que je suis fidèle à mes pères, en particulier dans l'espérance de la résurrection" (Ac 24, 1-21). Pourtant conscient de la faiblesse de l'accusation, Félix laisse Paul en prison jusqu'à son remplacement par un autre gouverneur, Festus (Ac 24, 22-27). Les autorités juives relancent l'affaire, mais Paul refuse d'être jugé à Jérusalem, redoutant d'être assassiné en route. Protestant de son innocence, il finit par en appeler à l'empereur, c'est-à-dire qu'il demande à être jugé à Rome, ce que Festus lui accorde (Ac 25, 1-12).
Comparution de Paul devant le roi Agrippa
Voilà que, quelques jours plus tard, Agrippa, fils d'Hérode et sa sœur Bérénice, viennent rendre visite à Festus. Celui-ci, ne sachant trop quoi mettre dans le dossier d'accusation contre Paul à transmettre à la cour de Rome, propose à Agrippa de rencontrer ce prisonnier encombrant (Ac 25, 13-27 ). Agrippa accepte, et c'est l'occasion pour Paul de raconter (pour la troisième fois dans le livre des Actes des Apôtres) comment, de persécuteur de Jésus, il en est devenu le témoin le plus fervent. (Laissons pour un instant la trame du récit. Le lecteur des Actes aura tout intérêt à comparer les trois récits (Ac 9, 1-18 ; 22, 1-22 ; 26, 2-23) de ce qu'on appelle traditionnellement la conversion de saint Paul [une lecture en groupe sera plus efficace, avec l'avantage incomparable de pouvoir être une lecture pleinement ecclésiale]. Il sera surpris des différences, pour ne pas dire des contradictions, de ces trois textes. A moins de penser que l'auteur fît preuve d'une grande distraction, il est intéressant d'essayer de comprendre ce que peuvent signifier ces différences, en prenant en compte l'ensemble du texte des Actes. A qui s'adresse chacun de ces récits ? Quel est le projet global de l'auteur ? Une telle recherche est nourrissante pour notre foi et notre compréhension de l'Eglise. L'étude comparée sera proposée par l'article suivant intitulé "La conversion - vocation de Paul"). Paul, à la fin de sa plaidoirie, proclame sa foi au Christ, premier des ressuscités, de qui il reçoit la vocation d'annoncer la lumière au Peuple et à toutes les nations païennes. D'une certaine manière, il invite Agrippa à le rejoindre dans sa foi. L'entrevue se termine par une reconnaissance, par Agrippa et Festus, de l'innocence de Paul. Mais, puisqu'il a fait appel à l'empereur, il devra aller à Rome (Ac 26, 24-32).
Embarquement pour Rome : menace de tempête
Les deux derniers chapitres des Actes (27 et 28) nous rapportent le dernier voyage du prisonnier Paul. L'auteur (Luc ?) se présente comme faisant partie du voyage. Il fait du moins preuve d'une connaissance approfondie de l'itinéraire suivi et des conditions de navigation (Ac 27, 1-12). Ils embarquent à Césarée, puis, remontant vers le nord et bifurquant à l'ouest, ils longent les côtes de l'Asie mineure (la Turquie actuelle), puis vont passer au sud de la Crète. Paul conseille d'hiverner dans un petit port, car il pressent la tempête. Son avis n'est pas suivi et les responsables décident de gagner le large pour passer l'hiver dans un port plus confortable.
La tempête
Chacun pourra lire le récit, imagé, réaliste et précis, de la tempête. Mais n'oublions pas que l'auteur n'est pas un reporter au sens moderne du terme. A travers ces événements, il s'agit de montrer que, envers et contre tout, Paul doit arriver à Rome pour y être le témoin de Jésus ressuscité. Il est présenté comme le sage qui reçoit son inspiration de Dieu (Ac 27, 23-25), qui donne de bons conseils au bon moment (il invite à prendre de la nourriture : Ac 27, 33-34). A cette occasion, le lecteur chrétien ne pourra s'empêcher de penser à l'eucharistie (v. 35 : "il prit du pain, rendit grâce à Dieu en présence de tous, il le rompit et se mit à manger"). Sa solidarité avec tous et sa fidélité à la mission que Dieu lui a confiée le présentent comme l'anti-Jonas, qui fuit devant l'appel de Dieu et, se repentant, demande d'être jeté à la mer.
Paul à Malte et en route pour Rome
L'étape de Malte (Ac 28, 1-10), où le navire vient d'échouer, est l'occasion pour l'auteur de présenter Paul comme le missionnaire idéal : la morsure d'une vipère ne lui cause aucun mal ; il guérit un malade et, sa réputation grandissant, les autres malades viennent le trouver et ils sont guéris. N'avons-nous pas là un des signes qui accompagnent le missionnaire "jusque dans les îles" (Is 42, 4, 10, 12) ? Le temps de la navigation revenu, nos voyageurs embarquent de nouveau (Ac 28, 11-15) en direction du port de Pouzzoles, près de Naples. Des frères venus de Rome (une communauté que Paul n'a pas fondée) les accueillent, un accueil qui va droit au cœur de Paul (v 15 : il reprend confiance).
Paul à Rome
(Ac 28, 16-31) Paul commence par rencontrer les responsables de la communauté juive et présente sa défense : par son appel à l'empereur, il n'a pas voulu mettre en cause sa nation. Il cherche à les convaincre, à partir de la Loi et des prophètes (cf les disciples d'Emmaüs : Lc 24, 27) que Jésus est l'espérance d'Israël. Ses paroles n'emportent pas l'adhésion de la communauté. C'est pourquoi, citant un passage d'Isaïe (Is 6, 9-10) dénonçant l'endurcissement du cœur du peuple d'Israël., désormais, il se tourne vers les païens, qui, eux, accueilleront le Règne de Dieu. Le livre des Actes laisse sur sa faim le lecteur non averti : il ne dit rien du reste du séjour de Paul à Rome ni de sa fin. N'oublions pas cependant que le but du livre n'est pas de nous raconter une vie de Paul ou de Pierre, mais de dire que la Bonne Nouvelle doit aller jusqu'au bout de la terre. Avec Paul, elle est arrivée à Rome. Elle doit aller plus loin : à d'autres (à nous ?) de prendre le relais.
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4- La conversion - vocation de Paul
"…Cet homme est l'instrument que j'ai choisi pour porter mon nom devant les nations et les rois, comme devant les Israélites…" (Ac 9, 15)
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Dans notre parcours à travers les Actes des Apôtres, il nous est apparu important de revenir plus en détail sur la vocation de Paul, que nous avions déjà évoquée dans la présentation des principaux personnages des Actes des Apôtres (Blé qui Lève - Octobre 2002). Cela d'autant plus que cet événement capital (d'abord pour l'intéressé lui-même, ensuite pour l'avenir de l'Evangile) est rapporté trois fois dans les Actes : au chapitre 9 (1-30) sous forme de récit, au chapitre 22 (1-21) sous la forme d'un discours de Paul devant les responsables de la nation juive, et au chapitre 26 (1-23), sous la forme d'un discours devant le roi Agrippa et le gouverneur Festus.
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Dans ces trois récits, on retrouve la même trame, mais au chapitre 9, c'est le narrateur qui raconte l'histoire (il parle de Saul à la 3ème personne), tandis que, aux chapitres 22 et 26, la parole est donnée à Paul lui-même, qui raconte sa propre histoire. Cependant, n'oublions jamais que le livre des Actes des Apôtres n'est pas un reportage au sens moderne du terme, mais une "catéchèse" destinée aux croyants représentés par Théophile (Lc 1, 3 et Ac 1, 1). C'est le même auteur qui a composé le récit et les deux discours ; à partir de la même histoire, il fait découvrir des facettes différentes du même message évangélique. Nous allons nous efforcer de découvrir chacune de ces trois facettes.
Trame du récit
Saul, plein de haine contre les disciples de Jésus, part de Jérusalem pour Damas avec mission, donnée par les responsables Juifs, d'y arrêter ceux qu'on appellera plus tard les chrétiens. Sur la route, il fait la rencontre mystérieuse de Jésus. S'opère alors en lui un complet retournement et, de persécuteur, il devient d'un coup missionnaire. Il doit s'enfuir de Damas, revient à Jérusalem où, non sans mal, il se fait accepter de la communauté. Menacé dans sa vie, il doit fuir de nouveau.
Première facette : le récit du chapitre 9 = Saul et la Communauté (l'Eglise)
Dans ce récit, l'accent est mis sur la relation de Saul avec l'Eglise. Il est présenté comme le persécuteur de "la Voie" (2), c'est-à-dire des disciples de Jésus pris globalement. Dans le dialogue sur le chemin (4-5), Jésus s'identifie aux disciples que Saul persécute. Abattu, comme mort "sans voir, ni manger, ni boire" (8-9), il est accueilli par Ananias : représentant de la communauté croyante de Damas ; il s'intègre, par le baptême, à cette communauté. Elle est d'abord réticente, mais c'est elle qui le protège en le faisant s'évader (23-25). Il rejoint la communauté de Jérusalem et s'y fait re connaître, (26-27). Dès lors, il y devient témoin du Seigneur (28), mais son activité attire sur lui la haine (29) : de persécuteur il est devenu persécuté et c'est à nouveau la communauté croyante qui le protége (30). En résumé, l'ennemi de l'Eglise en devient le meilleur serviteur, selon la parole du Seigneur adressée à Ananias et citée en tête de cet article.
Deuxième facette : le discours du chapitre 22 : Paul reste fier d'être Juif
L'activité missionnaire de Paul a suscité bien des haines de la part de ses frères de race. Tout au long de ses voyages en Asie Mineure et en Grèce, il a commencé à s'adresser à eux, mais devant leur rejet, il s'est tourné vers les païens. Malgré les frères qui veulent l'en empêcher (Ac 21, 12), Paul se rend à Jérusalem, et, en dépit de toutes les précautions prises (Ac 21, 17-27), il est arrêté dans le Temple ; il est sauvé de justesse par le tribun, à qui il demande le droit de présenter sa défense. Résumons-la (Ac 22, 1-21) : "Je suis Juif ; j'ai d'abord été un farouche opposant à la Voie, puis, sur le chemin de Damas, j'ai fait la rencontre mystérieuse de Jésus le Nazôréen. Il m'a demandé d'aller auprès d'un de nos frères, Ananias, un homme fidèle à la Loi, qui m'a encouragé, dans la fidélité au Dieu de nos Pères, à m'engager résolument sur ce chemin. J'ai reçu le baptême et, étant retourné à Jérusalem, j'ai été averti par le Seigneur qu'on en voulait à ma vie. Il m'a obligé à partir, en me disant qu'il m'envoyait auprès des nations païennes". En définitive, l'auteur des Actes, par ce discours, démontre que la vraie fidélité au Dieu des Pères, c'est de suivre Jésus et d'ouvrir le salut à tous les hommes. C'est là la vraie mission du peuple élu et c'est en Jésus que s'accomplissent les promesses.
Troisième facette : le discours du chapitre 26 : Paul, témoin du Christ ressuscité
Dans ce discours, C'est la vision du Ressuscité qui fait tout basculer. Paul se présente dès l'abord comme un juif rigoureux (pharisien), très religieux et animé par l'espérance de la promesse, qu'il assimile à la résurrection (4-7). Ce qui l'amène en un premier temps à persécuter l'Eglise (9-11). Mais il ne peut résister à la rencontre du Ressuscité sur le chemin de Damas. Pour focaliser l'attention du lecteur sur cette rencontre, l'auteur laisse de côté des éléments aussi important que la personne d'Ananias, le baptême de Paul ou l'opposition des gens de Damas, pour ne retenir et amplifier que le dialogue avec Jésus (14-18). Paul va trouver dans cette rencontre la force pour accomplir sa mission tant auprès des juifs que des païens (20-21). Les Juifs qui l'ont arrêtés n'ont pas compris que Jésus réalise, par sa mort et sa résurrection ce que Moïse et les prophètes avaient annoncé. "Le Christ a souffert et lui, le premier à ressusciter d'entre les morts, il doit annoncer la lumière au Peuple et aux nations païennes" (23).
Conclusion : bref retour sur le titre ce cet article
Dans les sous-titres de nos différentes bibles à propos de cet événement, on trouve soit "Conversion de Paul", soit "Vocation de Paul". Le premier insiste sur l'aspect personnel de l'événement, le second sur sa dimension missionnaire, ecclésiale. Nous avons choisi… de ne pas choisir pour le titre de cet article. En effet il semble important de souligner à la fois le retournement radical de Paul dans sa relation personnelle avec Jésus, mais aussi sa mise en route immédiate au service de celui qui vient de bouleverser sa vie.
Question pour nous : Dans la "culture individualiste" qui sévit actuellement, est-ce que les chrétiens comprennent toujours que la rencontre personnelle avec le Christ implique nécessairement une fidélité inébranlable au message évangélique (donc son approfondissement) et un engagement solide et durable au service de ce corps du Christ qu'est l'Eglise ?
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5- Pierre et le centurion Corneille : l'entrée des païens dans l'Eglise
Dans le dernier N° du Blé qui Lève, nous avons publié intégralement l'histoire de la rencontre de Pierre et du Centurion Corneille à Césarée et des réactions de l'Eglise de Jérusalem. Nous invitons le lecteur à s'y reporter. Dans un premier temps, nous mettrons en évidence le fil conducteur de ce récit. Puis nous essayerons d'en souligner l'importance Enfin, nous tenterons de voir en quoi ce texte est porteur d'un message essentiel pour l'Eglise d'aujourd'hui, et, en conséquence, pour l'humanité.
Le récit et ses trois étapes (résumé)
Les visions croisées de Corneille et de Pierre (Ac 10, 1-23a) Un centurion romain de Césarée (un païen très favorable aux Juifs) a une vision : il est invité à faire venir Pierre chez lui. Il lui envoie des messagers à Joppé. Pendant ce temps, Pierre, lui aussi a une vision étrange : une toile descendant du ciel contenant toutes sortes d'animaux dont un bon juif ne doit pas manger la viande. Une voix l'invite à en manger. Pierre, naturellement, refuse. A ce moment surviennent les messagers de Corneille. Pierre les suit.
Pierre chez Corneille à Césarée (Ac 10, 23b-48) Corneille l'accueille en racontant sa propre vision. Pierre comprend ce que Dieu a voulu lui révéler : les païens aussi ont accès au salut. Il expose à ces gens réunis le cœur de la foi : tout ce qui concerne Jésus, en particulier sa mort et sa résurrection. En lui tout homme reçoit le pardon de ses péchés. A ce moment, l'Esprit, comme une nouvelle Pentecôte, s'empare de tous ces gens. Pierre décide de leur donner le baptême et il reste chez eux quelques jours.
Pierre à Jérusalem pour rendre compte de son action auprès des païens (Ac 11, 1-18) Le retour de Pierre à Jérusalem est plutôt houleux. La communauté, d'origine juive pratiquant toujours la Loi, lui demande des explications : il est allé loger chez des païens ! Pierre raconte à nouveau toute l'histoire. La justification de son attitude, qui emporte l'adhésion de l'assemblée, est résumée par le v. 17 : "S'ils ont reçu le même don que nous, en croyant au Seigneur Jésus Christ, qui étais-je, moi, pour empêcher l'action de Dieu ?"
Importance du récit
Prenons tout d'abord du recul par rapport au récit. Le projet de Luc, c'est de montrer que le message évangélique doit atteindre tous les hommes : "Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et en Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre". En même temps il s'efforce, dans le récit lui-même, de présenter les diverses communautés chrétiennes en relation les unes avec les autres : la présence de Saul (Paul), futur apôtre des païens, au martyre d'Etienne est mentionnée avant la dispersion de la communauté de Jérusalem et l'action de Philippe en Samarie et le baptême de l'eunuque éthiopien ; Pierre et Jean, envoyés par l'Eglise de Jérusalem, vont en Samarie pour confirmer l'Eglise fondée par Philippe. La conversion - vocation de Paul, est racontée avant l'action de Pierre en direction de ces mêmes païens dans la personne de Corneille; Pierre justifie son action en faveur de Corneille, devant l'Eglise de Jérusalem rassemblée et inquiète. Cette même Eglise de Jérusalem approuve l'action de Paul en faveur des païens. Par cet entrelacement, l'auteur poursuit un but précis : montrer que c'est le même Esprit qui agit en même temps à travers des personnes diverses, dans des Eglises diverses se réclamant de tel ou tel apôtre. Ces Eglises doivent tenir compte les unes des autres et rester unies, quelles que soient leurs origines.
Pour en revenir au récit lui-même, le problème posé et résolu pourrait se résumer ainsi : l'Eglise naissante va-t-elle rester enfermée dans le cadre étroit de la tradition juive symbolisé par le refus de Pierre de manger des viandes interdites (Ac, 10, 13-15) ou va-t-elle s'ouvrir à l'universel : Pierre (Ac 9, 43) loge chez un homme au métier impur (le tanneur est en contact avec le sang) ; il reçoit des étrangers (Ac 10, 23) ; il est accueilli chez un étranger : Corneille. C'est bien ce qu'on lui reproche à Jérusalem (Ac 11, 3) ? La réponse est donnée de la part de Dieu par le don de l'Esprit (Ac 10, 445) et de la part de l'Eglise par le tout dernier verset du récit (Ac 11, 18) : En entendant ces paroles, ils se calmèrent et rendirent gloire à Dieu en disant : "Voici que les païens eux-mêmes ont reçu de Dieu la conversion qui fait entrer dans la vie".
Message pour nos Eglises et pour notre monde aujourd'hui
Qu'est-ce qui est demandé à Pierre, et, à sa suite, aux Eglises et à l'humanité de tous les temps ? C'est de changer son regard sur l'autre, sur l'étranger. Il n'est plus l'ennemi dont on doit se méfier, l'impur qui va nous souiller. Il est le frère qui est aimé de Dieu "tout comme nous". Cet épisode inscrit l'universel dans les gènes de l'Eglise. En conséquence, chacun est invité à repousser toute tentation de repli sur soi, de crispation sur des habitudes et des certitudes qui ferment la porte aux autres. Les réflexes identitaires, les communautarismes dressent des barrières entre les hommes, alors que, par ce texte, nous sommes invités à un véritable œcuménisme, qui ne se limite pas au rapprochement avec "les frères séparés" chrétiens. En effet, ce mot vient d'un mot grec qui signifie, la terre habitée, la maisonnée à l'échelle de l'humanité. La "maison humaine" doit être la maison de la fraternité, d'où nul ne se sente exclu. Ce texte invite aussi les chrétiens à être attentifs à l'action de l'Esprit au-delà des limites de l'Eglise visible ("Quelqu'un pourrait-il empêcher de baptiser par l'eau ces gens qui, tout comme nous, ont reçu l'Esprit Saint ?"). A nos portes comme au bout du monde, l'Esprit de Dieu agit dans le cœur des hommes. Il nous précède sur les routes humaines. Dernière leçon : les frères de Jérusalem demandent des explications et Pierre les donne. Il y a donc dialogue pour plus de compréhension. Dans quelque organisation que ce soit, prenons-nous le temps de l'échange pour vivre dans la clarté et la vérité ? Bien des conflits seraient tués dans l'œuf si on prenait le temps de se parler, à condition de se mettre en état d'accueillir la part de vérité qui est dans l'autre.
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6- Les Communautés Chrétiennes dans les Actes des Apôtres
L'article biblique de ce mois prend un caractère différent des précédents. Il a pour but d'effectuer un survol des principales caractéristiques des Communautés Chrétiennes telles qu'elles apparaissent dans les Actes des Apôtres. Dans un espace aussi court, tout ne sera pas dit. Ces quelques lignes ont aussi (et peut-être surtout) comme ambition d'inviter les Chrétiens à revisiter leur vie communautaire à la lumière donnée par l'Eglise des origines.
Ces premières Communautés chrétiennes se reconnaissent comme animées par l'Esprit Saint, depuis la Pentecôte (Ac 2, 1-4), en passant par l'entrée des premiers païens dans l'Eglise (Ac 10, 44-48), par les décisions prises à l'Assemblée de Jérusalem (l'Esprit Saint et nous-mêmes… - Ac 15, 28) jusqu'aux recommandations de Paul aux anciens d'Ephèse de prendre soin du troupeau que l'Esprit Saint leur a confié (Ac 20, 28). Notre Eglise est-elle prête, aujourd'hui, à se laisser bousculer par l'Esprit ?
En même temps, elles s'organisent. Dès avant la Pentecôte, à l'initiative de Pierre, par l'adjonction de Matthias, le groupe des Douze, témoins de la Résurrection, se reconstitue (Ac 1, 15-26). Ils seront, pour ainsi dire, le noyau dur autour duquel tous se rassembleront. Quant à Paul, le missionnaire itinérant, il a lui aussi le souci de la continuité et de la solidité : il institue des "anciens" (Ac, 20, 17) responsables des communautés. Ils deviendront par la suite les presbytres (prêtres) ou les épiscopes (évêques). L'Eglise, d'aujourd'hui comme de tout temps, tout en veillant à lutter contre la sclérose qui guette toute institution, a besoin de responsables, qui soient au service de tous.
Elles s'enracinent dans une Foi commune : c'est la première annonce faite par Pierre au jour de la Pentecôte : "Jésus le Nazôréen… Dieu l'a ressuscité ; nous en sommes témoins" (Ac 2, 22-24). La Foi chrétienne, ce n'est pas un vague sentiment religieux plus ou moins déiste : elle se rapporte à Jésus, à sa mission venant du Père, à sa mort et à sa résurrection. Les Chrétiens ne croient pas en "quelque chose au-dessus d'eux" : ils mettent leur confiance en un Dieu qui, en Jésus, le Christ, est entré dans l'histoire des hommes.
Elles "marchent sur deux jambes" : la prière et le partage : le texte le souligne dès le départ à deux reprises (Ac 2, 42-47 et 4, 23-37) même si ces deux passages sont à comprendre plus comme un idéal à poursuivre que comme une description de la réalité historique. Nous revoyons la communauté en prière quand Pierre est en prison (Ac 12, 12), quand Paul dit adieu à la communauté d'Ephèse (Ac 20, 36) ou à celle de Tyr (Ac 21, 5). (En dehors des Actes, la collecte des Eglises fondées par Paul en faveur de l'Eglise de Jérusalem a une grande importance ; la seule allusion qui en est faite se trouve en Ac 19, 17). Pour prendre une autre comparaison "corporelle", les Communautés chrétiennes, pour vivre, auront toujours besoin de ces deux "poumons".
Elles font sans cesse référence à la première Alliance, du début à la fin des Actes : par leur refus de reconnaître Jésus, les autorités juives (et non le peuple juif dans son ensemble) sont présentées comme infidèles à cette Alliance, que la Nouvelle n'annule pas mais au contraire vient accomplir (voir le discours d'Etienne : Ac 7, 1-53 ou les entretiens de Paul avec la communauté juive de Rome à la fin des Actes : Ac 28, 16-31). Il y a de quoi s'interroger sur la méconnaissance de certains Catholiques, encore aujourd'hui, à l'égard du Premier Testament.
Elles s'efforcent de résoudre de façon originale les problèmes qui peuvent se poser à elles, par exemple, l'institution des Sept pour résoudre, à Jérusalem, le conflit entre ceux qui parlent hébreu et ceux qui parlent grec (Ac 6, 1-7) ou l'entrée des païens dans l'Eglise (Ac 15, 5-35). Confrontée à des problèmes nouveaux, l'Eglise d'aujourd'hui n'a-t-elle pas à faire preuve de la même imagination ? Les Actes des Apôtres ne donnent pas de recette automatique ; ils disent dans quel esprit ces problèmes doivent être abordés.
Elles présentent une certaine autonomie et une grande variété dans leur composition. Elles peuvent être d'origine juive ou païenne, ou mixte : dans la même ville de Philippes, cohabitent une communauté d'origine juive autour de Lydie (Ac 16, 14-15) et une d'origine païenne (Ac 16, 33-34) avec le gardien de prison converti. La communauté est plutôt intellectuelle à Athènes (Ac 17, 34) ou plutôt populaire à Corinthe (Ac 18, 1-11). Ces premières Communautés nous invitent à ne pas confondre unité et uniformité. C'est un point important à creuser en ce mois de janvier où se situe la Semaine de prière pour l'Unité des chrétiens : que les Eglises, malgré le poids de l'histoire et les divergences actuelles, s'efforcent d'être en lien les unes avec les autres, comme, par exemple, la Communauté d'Antioche avec celle de Jérusalem, au moment de la crise provoquée par l'entrée des païens dans l'Eglise (Ac 15, 1-3).
Elles s'ouvrent à l'universel : elles refusent toute exclusion. L'action de Philippe l'Evangéliste est caractéristique : il crée une communauté chez les Samaritains haïs par les Juifs (Ac 8, 5-8) et accueille au baptême l'eunuque rejeté du culte à cause de son infirmité (Ac 8, 20-39). Pour mémoire, rappelons de nouveau l'entrée dans l'Eglise, grâce à Pierre, du premier non-juif, le centurion Corneille (Ac 10, 1-48), et surtout l'action de Paul qui est, dit Dieu à Ananias de Damas, "l'instrument que je me suis choisi pour répondre de mon Nom devant les nations païennes…" (Ac 9, 15). Aujourd'hui encore, tout repli de l'Eglise sur elle-même est contraire à sa mission, à ce que Dieu veut pour elle et pour le monde.
En conclusion, l'auteur de ce modeste travail souhaite que les lecteurs du "Blé qui Lève", en ouvrant le livre des Actes et en se rapportant aux passages indiqués ici, jettent un regard renouvelé sur nos Communautés chrétiennes d'aujourd'hui et entendent l'appel pressant à une participation à la vie de ces Communautés.
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7- Les voyages de Paul ou le Voyage de la Parole au vent de l'Esprit
Qu'ils sont beaux, les pieds des messagers de bonnes nouvelles ! (Rm 10, 15)
Une lecture, même superficielle des Actes des Apôtres, fait découvrir des gens en perpétuel déplacement. Nous parlerons ici plus spécialement des voyages de Paul, mais les autres acteurs se déplacent sans cesse.
Pendant les sept premiers chapitres, tout se passe à Jérusalem. Mais le meurtre d'Etienne et la persécution contre la Communauté, loin de l'affaiblir, l'oblige à "sortir" et à essaimer. Philippe, l'un des Sept, se rend en Samarie et y annonce la Parole, puis, sur la route de Gaza, baptise l'intendant de la reine Candace, avant de se rendre à Césarée, au bord de la Méditerranée.
On dit de Pierre (Ac 9, 32) qu'il se déplaçait continuellement. Nous l'avons vu (Blé qui Lève de juin) aller à Joppé puis à Césarée pour y accueillir dans l'Eglise le premier non-Juif, le centurion Corneille. Les voyages missionnaires de Pierre se terminent, pourrait-on dire, en queue de poisson (12, 17) : "…il s'en alla et se mit en route pour une autre destination." L'auteur semble se désintéresser de ce que peut devenir Pierre. Ce qui est important pour lui, c'est que la Parole continue à circuler.
Paul, voyageur infatigable (2 Co 11, 21-33)
Le personnage de Paul occupe plus de la moitié du livre des Actes, un Paul toujours en déplacement, de lui-même ou contraint. Nous donnons ici l'itinéraire de ces voyages, que le lecteur pourra suivre sur la carte située en première page (les provinces traversées sont mises entre crochets [ ] ; # = il est empêché par l'Esprit d'aller en Mysie et Bithynie).
- Voyage inaugural = Conversion - Vocation (9, 1-31) Jérusalem >> Damas >> Jérusalem >> Césarée >> Tarse
- 1er voyage missionnaire = les premiers pas de la mission (ch. 13 et 14) Antioche (Syrie) >> Séleucie >> Chypre [Salamine >> Paphos] >> Pergé >> Antioche (de Pisidie) >> Iconium >> Lystre >> Derbé >> Lystre >> Iconium >> Antioche (P) >> Pergé >> Atalia >> Antioche (S)
- 2ème voyage missionnaire = en direction des païens (15, 36-41 - 18) Antioche (S) >> [Syrie - Cilicie] >> Derbé >> Lystre >> [Phrygie - Galatie ] >> # [Mysie - Bithynie ] >> Troas >> Samothrace >> Néapolis >> Philippes >> Amphipolis >> Apollonie >> Thessalonique >> Bérée >> Athènes >> Corinthe >> Ephèse >> Césarée >> Antioche (S)
- 3ème voyage missionnaire = la consolidation Antioche (S) >> [haut pays] >> Ephèse >> [Grèce - sans doute Corinthe] >> [Macédoine] >> Troas >> Milet >> Cos >> Rhodes >> Patara >> Tyr >> Césarée >> Jérusalem
- Voyage de la captivité, vers Rome = contre vents et marées, la Parole parvient "aux extrémités de la terre" Jérusalem >> Césarée >> Sidon >> sous Chypre >> Myra >> Cnide >> Beaux Ports >> Lasée >> Malte >> Syracuse >> Reggio >> Pouzzoles >> Rome
Paul a semé… (1 Co 3, 6…)
Le jeune Paul (Saul) part de Jérusalem pour aller à Damas faire prisonniers les croyants en Jésus. Le vieux Paul part de Jérusalem pour Rome, prisonnier au nom de Jésus. Entre ces deux départs, que de chemin parcouru ! Antioche de Syrie est la base de départ. Tout d'abord, Paul va porter la Parole en pays connu : il est de Tarse en Cilicie et les villes parcourues en ce premier voyage sont relativement proches. Il partira de là pour aller beaucoup plus loin, sur la côte ouest de l'Asie Mineure. Il y serait bien resté, mais l'Esprit l'appelle à franchir une nouvelle étape. C'est le songe de Troas (16, 6-10) : le monde grec l'attend, avec ses grandes villes, Philippes, Thessalonique, Athènes, Corinthe. Paul reste relativement peu de temps dans chaque lieu, juste le temps d'annoncer la Parole, de mettre en place et d'organiser les communautés des croyants. Les membres de ces communautés sont sans doute peu nombreux. A Philippes, par exemple, la Communauté d'origine juive se réunit dans la maison de Lydie (16, 15) ; celle d'origine grecque se réunit chez le gardien de prison converti (16, 34) : on loge peu de monde dans une maison individuelle, même vaste ; rien à voir avec nos églises d'aujourd'hui. Ces petites communautés sont comme des graines semées en terre qui deviendront de grands arbres.
Il n'est pas un voyageur solitaire
Paul et les autres ne voyagent pas seuls, exception faite peut-être de Philippe dont on ne connaît pas les compagnons. Pierre va avec Jean confirmer dans l'Esprit Saint la communauté de Samarie (8, 14). Il est accompagné de quelques frères pour aller chez Corneille (10, 23). Paul commence ses voyages missionnaires sous la direction de Barnabas (13, 3) mais, très vite, c'est lui qui, dans le récit, est nommé le premier. Au début du 2ème voyage, ils se sont brouillés (15, 36-39) et sont partis chacun de leur côté. Paul prend avec lui d'autres compagnons : Silas et Timothée. Nous en retrouvons des nouveaux au cours du 3ème voyage, des disciples venant de villes où Paul a fondé des communautés (20, 4). Pendant son voyage de la captivité vers Rome, il n'est pas seul : l'auteur laisserait entendre qu'il était du voyage (27, 1…). Quoiqu'il en soit, un groupe l'accompagne.
Signification de ces récits de voyages
On pourrait en rester à l'aspect anecdotique de ces voyages. On est alors surpris de la "disparition" de Pierre au niveau du récit (voir plus haut) et de la finale des Actes, étonnante pour ce maître du récit qu'est Luc : on ne sait pas ce que devient Paul ! Notre interrogation trouve sa réponse dans les deux derniers versets, peut-être même dans les deux derniers mots : "Paul vécut deux années entières à ses frais et il recevait tous ceux qui venaient le trouver, proclamant le Règne de Dieu et enseignant le Seigneur Jésus Christ avec une entière assurance et sans entraves". En définitive, qui a voyagé grâce aux voyageurs Philippe, Pierre ou Paul, sinon la Parole et c'est elle qui est "sans entraves". Par la suite, génération après génération, la Parole a voyagé et est parvenue "jusqu'aux extrémités de la terre" (Ac 1-8), jusqu'à nous. Elle appelle d'autres "voyageurs" car elle ne peut voyager sans les hommes. Voyage au bout de la terre ou voyage jusqu'à la porte du voisin, ou même jusqu'à mon plus proche. Les Actes des Apôtres, c'est aujourd'hui qu'ils se continuent. Puissions-nous en être les acteurs, les voyageurs !
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8- D'un monde à l'autre = l'Eglise des Actes fait le passage
"Passe en Macédoine, viens à notre secours." (Ac 16, 9)
Née au sein du particularisme juif, l'Eglise passe pleinement, "avec armes et bagages", au monde gréco-romain, tout en restant fondamentalement enracinée dans le terreau du Premier Testament. Et, tout au long de son histoire, il lui faudra s'engager dans d'autres passages si elle veut être fidèle à ses origines. Elle porte cela dans ses gènes. Comme Abraham, il lui faut partir ; comme Moïse, il lui faut passer la mer ; comme Jésus, il lui faut marcher au risque de la Croix.
Par cet article, nous essayons de répondre à cette question : quels sont donc ces mondes en présence que nous découvrons dans le Nouveau testament, en particulier dans les Actes des Apôtres ?
Le monde juif
Le monde juif de Palestine, très diversifié, soit par son implantation géographique (les habitants de Jérusalem et le la Judée, et les Galiléens, souvent méprisés par les Judéens), soit par les choix politico-religieux (pharisiens, hérodiens, sadducéens, esséniens). Le Temple est le seul lieu où on offre des sacrifices, les synagogues étant d'abord des lieux d'étude de la Tora (la loi). Après la prise de Jérusalem en 70, il n'y aura plus de temple, plus de sacrifices. La synagogue sera le seul lieu de rassemblement. Elle jouera un rôle primordial dans le maintien de l'identité juive, de l'étude de la Tora et des rites, en particulier la circoncision. Par ailleurs, il ne subsistera que le courant pharisien, dont est issu le Judaïsme qui est parvenu jusqu'à nous.
Le monde juif de la Diaspora : ce mot désigne la dispersion des Israélites à travers le monde. Elle commence après la chute du royaume de Samarie en 722 av. JC et surtout, environ 130 ans après, au moment de l'exil de 587 à Babylone, après la prise de Jérusalem. Les Juifs, petit à petit, s'implantent un peu partout, en Mésopotamie (l'Irak actuel), en Syrie, en Egypte, en Asie Mineure (la Turquie actuelle), puis en Grèce et jusqu'à Rome. Damas, Antioche, de Syrie et de Pisidie, Ephèse, Thessalonique, Athènes, Corinthe, sont autant de jalons dans les parcours de Paul. Les Actes ne parlent d'Alexandrie que par la mention des Alexandrins débattant avec Etienne (Ac 6, 9). C'était pourtant là que résidait la plus importante communauté juive en dehors de la Palestine. C'est à Alexandrie qu'a été faite la première traduction de la Bible en grec [la Septante] ; or une traduction est déjà le passage d'un système de pensée à un autre. Ces communautés sont reconnues par le pouvoir romain : la religion juive est considérée comme "religion licite". Le christianisme, au départ, sera perçu par le pouvoir romain comme une secte juive.
Le monde grec
La civilisation grecque est omniprésente dans cette partie orientale de la Méditerranée depuis la création de l'empire d'Alexandre (330), comme elle est présente, depuis plus longtemps encore en Cicile et en Italie, par le mode de vie, l'architecture, la philosophie, la langue (tout le Nouveau Testament est écrit en grec). Dans l'Histoire, la confrontation entre cette civilisation et le monde juif ne s'est pas passé sans heurts (cf Antiochus IV et les frères Macchabée - profanation du Temple en 167). En 38 de notre ère, 50.000 juifs d'Alexandrie furent massacrés, prélude sanglant des pogroms que le peuple juif connaîtra tout au long de son histoire. A travers les Actes des Apôtres, ce monde grec apparaît très divers. Paul se trouve confronté à la religion populaire, à Lystres (Ac 14, 8-18) où Barnabas et lui sont pris pour des dieux et à Ephèse (Ac 19, 21-40) où les conversions au Christ font de l'ombre au culte à Artémis. A Athènes, il se heurte à la philosophie grecque et son discours reçoit un accueil mitigé. Par contre, dans le milieu populaire de Corinthe, sa prédication est plus écoutée et il y fonde une communauté nombreuse… et turbulente.
Le monde romain
Depuis les années 200 av. J.C., la puissance romaine a tissé sa toile petit à petit en direction de l'Orient, elle assure sa présence militaire et politique par un jeu subtil de soutien à des potentats locaux. Hérode le Grand et ses successeurs en sont l'exemple type. Elle laisse aux populations une grande autonomie de vie, accordant même à certaines cités la citoyenneté romaine. Paul s'en servira pour sa défense, lui qui était citoyen romain de par sa naissance à Tarse, ville d'Asie Mineure qui avait ce privilège. Rome sait aussi être très brutale quand son autorité est battue en brèche et quand les populations deviennent trop turbulentes. Rappelons-nous la prise de Jérusalem par Pompée en 63, le massacre de Galiléens par Pilate (Lc 13, 1-2), l'expulsion des juifs de la ville de Rome, sous l'empereur Claude (Ac 18, 1-2), la répression de la révolte juive de 66-70 (prise de Jérusalem et destruction du Temple construit par Hérode) et fin de la présence juive en Judée.
Entre deux : craignant-Dieu et prosélytes
A la jonction entre le monde juif et le monde gréco-romain, apparaissent deux catégories de personnes : les "craignant-Dieu" et les "prosélytes". Les premiers partagent la foi d'Israël, sans aller jusqu'à la circoncision. Ils observent les pratiques essentielles (sabbat, offrande pour le Temple). Les seconds font partie du peuple de l'Alliance par le rite de la circoncision, mais certains droits leur sont refusés. C'est souvent dans cet "entre deux mondes" que grandira le christianisme. Les disciples de Paul, Timothée, Tite et, sans doute, Luc, en firent partie.
Dans le N° de mars, nous essayerons de découvrir comment les premières communautés chrétiennes ont fait le passage d'un monde à l'autre, sans renier le point de départ : l'Alliance que Dieu contracte avec son peuple et qu'il ne reprend pas. Et nous verrons combien notre Eglise d'aujourd'hui doit se souvenir des marques indélébiles qu'elle a reçue : elle n'est elle-même que lorsqu'elle se met sur les chemins des hommes.
* * *
Dans le dernier N° du "Blé qui Lève", nous avons présenté sommairement le monde juif dans lequel est née la foi chrétienne, et le monde gréco-romain où elle s'implante très vite. Dans les Actes des Apôtres, deux personnages vont opérer ce passage, Pierre le premier, et surtout Paul. Sous l'inspiration de l'Esprit, présent d'un bout à l'autre des Actes, ils vont faire éclore des communautés de croyants appartenant à l'un et l'autre monde. Appelons-les "Communautés chrétiennes", tout en sachant que ce nom de "chrétiens" ne fut donné aux disciples qu'à Antioche (Ac 11, 26).
Enracinement dans l'histoire du Peuple d'Israël
Luc est le témoin de la foi de ces communautés chrétiennes : elles ont conscience de s'enraciner profondément dans l'histoire du peuple élu (l'Alliance, la Loi et les Prophètes). Quand Pierre, Etienne ou Paul s'adressent aux Juifs, ils ont à cœur de présenter Jésus comme la réalisation définitive de la Promesse faite aux Pères. C'est notable en particulier dans le discours de Pierre dans le Temple (Ac 3, 12-26), dans la longue fresque historique peinte par Etienne (Ac 7, 2-53) ou dans le discours de Paul à la synagogue d'Antioche de Pisidie (Ac 13, 15-41).
Par-delà les frontières
En même temps, sous l'impulsion de l'Esprit, ces communautés chrétiennes sont amenées à franchir les frontières. C'est un élan missionnaire nouveau, inconnu du monde juif de l'époque. Philippe, à la suite du meurtre d'Etienne, va chez la "sœur ennemie", la Samarie, annoncer la Parole et rassembler de nouveaux croyants. Il accentue cette ouverture en baptisant le serviteur de la reine d'Ethiopie, un "craignant Dieu" c'est-à-dire un païen pratiquant la religion juive sans être agrégé au Peuple élu. Les avancées les plus significatives sont faites tout d'abord par Pierre qui, à Césarée, accueille parmi les croyants le premier païen, le centurion Corneille (Ac 10, 1-48). Pierre, le bon juif qui ne fréquente pas les païens, est invité par Dieu dans une vision, à porter un autre regard sur ce monde païen. Puis Saul (appelé de son nom latin Paul à partir de Ac 13, 9 : c'est le signe de son passage d'un monde à l'autre), au cours de son premier voyage, annonce l'Evangile aux païens. Il ne leur impose pas l'application rigoureuse de la Loi juive, en particulier la circoncision, ce qui va soulever quelques vagues dans la communauté d'Antioche (Ac 15, 1-2).
Feu vert de l'Assemblée de Jérusalem (Ac 15, 5-35)
Les décisions de l'Assemblée de Jérusalem provoquée par ce conflit sont capitales. On est bien à Jérusalem, c'est-à-dire dans le cadre de la religion de la Promesse faite aux Pères, mais, pour ne pas faire obstacle à l'entrée des païens dans la Communauté, on laisse tomber des pratiques aussi importantes que la circoncision. A noter la belle… et surprenante expression des Actes (Ac 15, 28) pour présenter ces décisions : "L'Esprit Saint et nous-mêmes, nous avons décidé…". Dès lors, Paul et ses compagnons, forts de l'accord de l'Eglise - Mère, pourront sans crainte annoncer l'Evangile à ce monde qui s'ouvre à eux.
Plongée de Paul dans le monde gréco-romain
Cependant, tout au long de ses voyages, Paul commencera toujours par s'adresser à ses frères de race, puis, devant leur refus de reconnaître Jésus, il se tournera vers les païens. (Ac 14, 46) L'appel, en songe, du Macédonien le conforte dans sa mission (Ac 16, 9). Cependant il est confronté à la religion traditionnelle, à Lystre où à la suite d'un miracle, on prend Barnabas pour "Zeus" et Paul pour "Hermès" (Ac 14, 11-18), ou encore à Ephèse ou sa prédication semble mettre à mal le culte d'Artémis (Ac 19, 21-40). Il prend en compte la sagesse grecque dans son discours à l'aréopage d'Athènes, avec le succès mitigé que l'on sait (Ac 17, 16-34). Il plonge dans le monde cosmopolite de Corinthe, pour y fonder une Communauté chère à son cœur (Ac 18, 1-11).
Regard favorable sur le monde romain
Globalement, le regard de Luc sur le monde romain est plutôt favorable. Le premier païen à devenir croyant est le centurion Corneille. Viendra ensuite un fonctionnaire de haut rang, le proconsul Sergius Paulus (Ac 13, 12). Après l'arrestation de Paul à Jérusalem, les autorités juives veulent l'assassiner ; il reçoit la protection du tribun (Ac 22, 12-35). Comme sa captivité se prolonge, Paul finit par faire appel à sa condition de citoyen romain (les habitants de Tarse, sa ville natale, avaient ce privilège), pour en appeler à César, c'est-à-dire, revendiquer le droit d'être jugé à Rome (Ac 25, 11-12). Ce qui donnera à l'auteur l'occasion nous nous livrer un magnifique récit de navigation et de naufrage, qui fait penser irrésistiblement à la fois au livre de Jonas et à l'Odyssée (une manière de rapprocher les deux mondes ?). Dernière touche à propos de ce regard favorable de Luc sur le monde romain : les conditions très libérales de détention dont Paul bénéficie à Rome même.
Quelques questions à notre Eglise aujourd'hui, c'est à dire à nous-mêmes
- Comme pour l'institution des Sept, sommes-nous prêts à chercher des solutions nouvelles aux problèmes nouveaux qui se posent à nous aujourd'hui ? - Sommes-nous prêts, au cœur du peuple chrétien, à consacrer du temps et des forces, à l'approfondissement des fondements essentiels de notre foi, en particulier dans une meilleure connaissance de l'Ecriture, à la manière de Pierre, Etienne ou Paul ? - Comme Pierre, ,sommes-nous prêts à porter un autre regard sur le monde qui nous entoure ? - Comme Luc accueillait favorablement le monde romain et respectait l'autonomie des autorités légales, sommes-nous prêts à évacuer tout rêve nostalgique de " Chrétienté " d'une Eglise dominant ces autorités de manière plus ou moins occultes ? - Sommes-nous prêts à redonner à notre Eglise un nouvel élan missionnaire, respectueux, plus que par le passé, des personnes et des cultures ? - Comme Paul à Athènes, sommes-nous attentifs aux nouveaux courants de pensée qui circulent dans notre monde, ou aux conceptions non occidentales du monde, en Afrique ou en Asie ? - Sommes-nous prêts à débarrasser notre Eglise de l'image étrange, sinon étrangère, qu'elle donne d'elle-même, en particulier dans la liturgie, mais pas seulement dans ce domaine ? - Comme Paul, sommes-nous prêts à débusquer tous les faux dieux d'aujourd'hui : le pouvoir absolu de l'argent, la volonté de puissance, l'individualisme forcené… ? - Comme à la Pentecôte, sommes-nous prêts à redécouvrir la dimension communautaire de l'Eglise où cohabiteront des cultures variées, dans une harmonie à rechercher sans cesse ?
Il me semble que c'est en répondant positivement à ces questions, que l'Eglise, notre Eglise, mon Eglise, sera fidèle à sa vocation première, à son "être premier" : "Vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre" (Ac 1, 8).
(octobre 2004)
Sommaire
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Aux origines des Evangiles
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P. Joseph Chesseron
Le travail effectué pour le journal "Le Blé Qui Lève" du Territoire Civraisien, intitulé "Lettres aux grands personnages de la Bible" est sur le site du Diocèse depuis un certain temps. Il est inachevé, parce que l'équipe de rédaction m'a demandé de traiter d'autres sujets. En particulier, à l'occasion du Synode, j'ai abordé, en huit articles, certains aspects du livre des Actes des Apôtres. Certains articles ont été répartis sur deux ou trois numéros du journal. Puis, en m'appuyant sur le livre de Michel Quesnel "l'histoire des Evangiles", j'ai rédigé huit articles sur les origines des Evangiles. Ces articles sont sans prétention. En effet je ne suis ni bibliste ni journaliste. Je m'efforce simplement de faire un travail sérieux qui peut être utile aux personnes (chrétiennes ou non) de ce Territoire Civraisien. S'il peut l'être à d'autres, je veux bien le mettre à leur disposition. Toute possibilité est donnée de polycopier ces articles ; mon seul but est le service de l'Evangile. Cependant si certains utilisateurs pensaient en conscience devoir quelque chose à quelqu'un, ce serait à l'égard du journal "Le Blé Qui Lève" qu'ils pourraient faire un geste : comme chacun sait, un journal paroissial est toujours déficitaire par définition et accepte tout geste qui pourrait diminuer ce déficit. En voici l'adresse : "Le Blé Qui Lève" - 10 place du Maréchal Leclerc 86400 Civray.
Bonne lecture et bon travail biblique !
L'équipe de rédaction du Blé Qui Lève m'a demandé un travail sur les origines des Evangiles. Il m'a semblé utile, avant cela, de répondre à quatre questions :
1- Mémoire écrite ou orale ? 2- Quelles étaient les conditions de l'écriture dans l'Antiquité ? 3- Quelle était la langue des Evangiles ? 4- Qu'est-ce que les évangiles apocryphes ? Quelle est leur valeur historique ?
Pour répondre à ces questions, je me suis inspiré, en les résumant, des réponses contenues dans un petit livre très accessible et sûr : "L'histoire des Evangiles", de Michel Quesnel, le Cerf/Fides - 1ère édition 1987. J'ai sous les yeux l'édition de 2000, 123 pages. J'en recommande la lecture. Il me servira d'ailleurs pour la suite de mon travail. Je le présenterai plus en détail à la fin de cet article.
Mémoire écrite ou mémoire orale ?
Dans le monde d'aujourd'hui, la mémoire écrite (et la mémoire d'image) est privilégiée par rapport à la mémoire orale. Cela ne fonctionnait pas ainsi dans l'Orient antique, en particulier en Palestine au temps de Jésus. A la synagogue, on lisait la Bible écrite en hébreu. Elle était traduite immédiatement dans la langue parlée, l'araméen. Ces traductions n'ont été mises par écrit que bien plus tard. Même si une proportion importante de juifs, y compris chez les gens simples, savaient lire et écrire, il paraît invraisemblable que des auditeurs de Jésus aient pris des notes pendant ses discours ou le soir à l'étape, les conditions matérielles ne le permettant pas. Dans notre monde où la trace écrite est primordiale, nous avons de la peine à admettre que, dans l'Antiquité orientale, l'on faisait autant confiance à l'oral qu'à l'écrit. Selon toute vraisemblance aucun texte rapportant les paroles et les gestes de Jésus n'a été écrit du vivant de Jésus. Plus fondamentalement, il y va de la compréhension même du témoignage : la "mémoire de foi" écrite dans le cœur aurait-elle moins de valeur qu'un texte écrit sur un bout de papier, l'un n'excluant pas l'autre ?
Quelles étaient les conditions de l'écriture dans l'Antiquité ?
Par ailleurs les conditions matérielles d'écriture ne permettaient pas de prendre des notes comme aujourd'hui. Dans une période plus reculée, on écrivait sur des tablettes d'argile, séchées ensuite. Des fouilles ont permis d'en découvrir beaucoup, notamment en Mésopotamie, l'Irak actuel. Du temps de Jésus, on écrivait sur d'autres matériaux, le papyrus, matériau fragile et relativement cher, fait à partir d'une plante originaire d'Egypte, ou sur du parchemin, plus solide mais plus cher encore, fait de peau de chèvre ou de mouton préparée spécialement pour l'écriture. Ce mot parchemin vient du nom de la ville de Pergame, en Asie Mineure, qui en avait fait sa spécialité. Scribe etait un métier qui demandait une formation assez longue et était le plus souvent rémunéré. Le scribe préparait lui-même son encre et son instrument pour écrire : le calame, fait à partir de roseaux ou de joncs. On écrivait lentement, trois syllabes à la minute, ce qui fait qu'il a fallu une centaine d'heures pour rédiger l'Epître aux Romains ou l'Evangile de Marc. De telles conditions rendent tout à fait improbable l'hypothèse selon laquelle les Evangiles auraient été écrits quasiment "sur le vif".
Quelle était la langue des Evangiles
Tous les textes du Nouveau Testament nous sont parvenus en grec, la langue commune (la "koïnè") de tout le bassin méditerranéen de l'époque, qui jouait le même rôle que l'anglais aujourd'hui. Les textes des Evangiles ont-ils été écrits directement en grec ? La question ne se pose pas pour Luc dont le grec est la langue maternelle. Il ne semble pas que les textes de Marc et de Jean soient des traductions, malgré de nombreuses tournures sémitiques, le grec n'étant pas leur langue maternelle. Par contre, des écrivains du 2ème siècle, Papias et Irénée, affirment que Matthieu a été écrit en "langue hébraïque", c'est-à-dire en araméen, langue sémitique proche de l'hébreu, et qui était la langue maternelle de Jésus. Un certain nombre de scientifiques actuels mettent en doute ces affirmations. Quoi qu'il en soit, on n'a trouvé nulle part un manuscrit "hébreu" de Matthieu.
Qu'est-ce que les évangiles apocryphes ? Quelle est leur valeur historique ?
Nous connaissons les quatre Evangiles (Matthieu - Marc - Luc - Jean), mais il existe d'autres textes d'origine chrétienne que l'on a l'habitude d'appeler "apocryphes", Ascension d'Isaïe, Actes d'André, de Jacques, de Jean, de Thomas… On connaît aussi l'Evangile de Pierre, des Nazaréens, des Ebionites, des Egyptiens. Le plus connu est l'Evangile de Thomas, qui est la compilation de 114 sentences attribuées à Jésus. Ce sont des textes datant, au plus tôt, du 2ème siècle et qui ont pour point commun de ne pas avoir été reçus dans le "canon des Ecritures", c'est-à-dire dans la liste officielle des livres dans laquelle Communauté Chrétienne reconnaît la foi commune. Certains les rejettent totalement car ils seraient entachés d'hérésie, d'autres au contraire leur attachent beaucoup d'importance et voudraient y voir enfin ce que l'Eglise aurait délibérément caché (c'est le sens du mot apocryphe). Les uns et les autres se trompent. D'un côté, ils ne présentent pas l'intérêt dogmatique ou historique qu'on leur prête. L'enfance de Jésus, contrairement aux Evangiles canoniques, est souvent présenté sous un jour merveilleux de mauvais aloi. Cependant, ils reflètent assez bien l'ambiance religieuse de l'époque où ils ont été écrits. C'est leur plus grand intérêt.
Nous aurons l'occasion de revenir sur tout cela, dans les articles qui vont suivre et qui prendront les titres du livre de Michel Quesnel mentionné plus haut :
1- A la source (autour de la personne de Jésus) 2- L'élaboration des récits (de l'oral à l'écrit) 3- La rédaction des évangiles (des sources diverses aux textes actuels) 4- Le choix (pourquoi ces quatre textes et pas d'autres ?) 5- La transmission (comment ces textes nous sont parvenus ?)
Il y a quatre Evangiles. Pour les chrétiens, ils font partie de la Bible, tout comme les Actes des Apôtres, les épîtres et l'Apocalypse. Notre culture occidentale, qu'on le veuille on non, est imprégnée de vingt siècles de christianisme. Du simple point de vue humain (a fortiori du point de vu chrétien), il est important que nous connaissions bien ces racines. Mais peut-on connaître vraiment la personne de Jésus ? La foi des premiers chrétiens n'a-t-elle pas déformé son image ? Les Evangiles sont-ils objectifs ? Pour répondre à ces questions, essayons de mieux connaître l'histoire des Evangiles, de leur naissance aux textes qui sont aujourd'hui dans nos Bibles.
A quel moment devons-nous faire commencer cette histoire : à la naissance de Jésus ? au début de sa prédication ? à la résurrection comme acte de naissance du christianisme ? Avec M.Quesnel, choisissons la 2ème solution. En effet, les récits de l'enfance ne se comprennent qu'à travers la foi au Ressuscité. et la résurrection s'inscrit dans l'histoire de Jésus parcourant les routes de Galilée et de Judée en annonçant la venue du Royaume. La source des Evangiles se situe bien dans le développement de ce qu'on appelle la vie publique de Jésus.
Le commencement - liens avec Jean le Baptiste
Le mot commencement est employé à ce moment-là de l'histoire dans trois de quatre Evangiles et par les Actes (Mc 1, 1 - Lc 3, 23 - Jn 2, 11 - Ac 10, 27) et les quatre évangélistes ont en commun de commencer par parler de la prédication de Jean Baptiste. Puis ils parlent de venue de Jésus près de lui, de sa propre prédication et de ses premiers miracles.
Jean le Baptiste est le représentant le plus célèbre du courant baptiste, qui est plutôt marginal par rapport à la religion officielle et les courants plus structurés que sont les Pharisiens, les Sadducéens et les Esséniens. Ce que nous savons de lui vient principalement du Nouveau Testament : dans la foi de l'Eglise, il devient le Précurseur. Résumons en quelques mots le message de Jean. Il vit dans l'attente du Jugement dernier. Il est convaincu que les autorités juives de l'époque ne remplissent pas leur mission et les dénonce vigoureusement ("engeance de vipères…" - Mt 3, 7) ; il appelle à la conversion et invite à un rite dérivé des ablutions juives, l'immersion dans l'eau vive appelée "baptême de conversion en vue du pardon des péchés" (Mc 1, 4). Ce rite a sans doute pris la place des sacrifices offerts au Temple. Jésus, au début, a fréquenté le groupe des disciples de Jean. Les premiers hommes qui l'ont suivi ont fait partie de ce groupe(Jn 1, 35-40), mais, très vite Jésus prend ses distances et il y a même une sorte de rivalité. Le groupe des disciples de Jésus cesse de pratiquer des baptêmes.
Gestes vus et paroles entendues
Jésus et les groupes religieux de son temps Assez vite, Jésus et ses disciples prennent leur autonomie par rapport au groupe du Baptiste, tant par son enseignement que son mode de vie. Si le désert est pour lui lieu de prière et de ressourcement, il partage le vie de tout le monde (notons la place importante des repas de Jésus dans l'Evangile). il prend ses exemples dans la vie de tous les jours. Il fréquente la synagogue : c'est là surtout qu'il parle. Il va au Temple ; il y prêche et voudrait lui rendre sa pureté originelle (voir l'épisode où il chasse les marchands du Temple). Tout en étant proche de l'interprétation de la Loi Juive propre aux Pharisiens, il s'oppose à eux à cause de leur orgueil, leur hypocrisie et leur mépris des petites gens. Il est cependant en relations amicales avec certains d'entre eux (Nicodème ou Joseph d'Arimathie). Jésus s'oppose plus vigoureusement à la caste des prêtres, les Sadducéens, en particulier à propos de la résurrection. Ce seront eux surtout qui le feront mettre à mort.
Son enseignement et son comportement La prédication de Jésus est centrée principalement sur le Royaume qui est là, mais qui est insaisissable et échappe à toute définition. Jésus invite à aller de l'avant : ce Royaume est "Bonne Nouvelle" (c'est le sens même du mot Evangile). Jésus donne des signes du Royaume : ce sont les miracles, avant-goût du bonheur qu'il proclame. Quitte à scandaliser ses compatriotes, il accueille sans distinction tous ceux qui viennent : collecteurs d'impôt, pécheurs, étrangers, femmes de mauvaise vie, mais aussi gens de la "bonne société", tous ces gens de bonne volonté qui trouvaient en lui des raisons d'espérer.
Tout cela n'est pas présenté dans un ordre chronologique comme l'aurait fait un historien contemporain : chaque auteur regroupe les paroles et les gestes de Jésus suivant des thèmes différents : impossible d'écrire une "vie de Jésus" au sens moderne du terme ; impossible, à partir des Evangiles, de décrire l'itinéraire de la vie publique de Jésus ; impossible de faire son portrait physique.
Les derniers jours
Par contre, les quatre Evangélistes suivent, à quelques détails près, le même plan pour les récits de la Passion. Sans doute les disciples se sont-ils remémorés les derniers événements de la vie terrestre de Jésus, pour ainsi dire heure par heure, comme un drame qu'ils ont suivi et dans lequel ils étaient impliqués, ne serait-ce que par la lâcheté de leur réaction. Ils ont dû en faire le récit très souvent, en de multiples occasions, comme le laisse entendre le premier discours de Pierre à la Pentecôte. Les récits de la Passion, malgré leurs variantes (l'intervention de la femme de Pilate en Matthieu, et le dialogue plus développé entre Jésus et Pilate), dans leur structure même, n'ont pas changé : ils viennent sans doute de récits primitifs. On ne s'est pas souvenu de la période dite de vie publique de la même manière. On a retenu les paroles et les gestes les plus significatifs et on les a rassemblés sans le souci premier de la chronologie. L'image de gens prenant des notes pendant que Jésus parlait, ou le soir, est invraisemblable : les conditions d'écriture ne le permettaient pas. Cela ne concorde pas avec ce que sont les récits évangéliques, qui sont des témoignages présentés selon un plan propre à chacun des Evangiles.
En conclusion, disons que la Source des Evangiles se situe dans cette période de la vie de Jésus allant de ses débuts avec Jean Baptiste jusqu'à sa mise au tombeau. Naturellement, les récits suivant la Résurrection font partie de l'Evangile. Ils en sont même le sommet : la première communauté dit sa foi au Ressuscité. Comment vont être élaborés ces récits évangéliques ? Ce sera l'objet du prochain article.
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2- Elaboration des récits
Au matin de la Pentecôte, Pierre et ses compagnons n'ont pas du tout l'intention de "fonder une nouvelle religion". Pour eux, Jésus, jusque dans sa résurrection, accomplit ce qu'avaient annoncé les Ecritures. On reste à l'intérieur de la religion juive. La seule Ecriture reconnue était celle qui était lue à la Synagogue. Par ailleurs, nul n'éprouve le besoin de mettre par écrit les paroles et les actes de Jésus, que tout le monde connaît et les témoins sont là, toujours vivants. De plus, chacun est persuadé qu'il vit les derniers temps de l'histoire : le Messie n'a-t-il pas annoncé son retour pour bientôt ? Paul lui-même, environ 20 ans plus tard, écrit aux chrétiens de Thessalonique : "Nous, les vivants, nous qui serons encore là pour l'Avènement du Seigneur, nous ne devancerons pas ceux qui se sont endormis" (1 Th 4, 16).
Raconter, un besoin vital
Cependant, ces témoins des premiers jours veulent faire connaître la Bonne Nouvelle au plus grand nombre. Cette prédication missionnaire, au départ, n'insiste pas sur les faits et gestes de Jésus. Elle se résume à ce que proclame Pierre à la Pentecôte : "Ce Jésus qui a été mis à mort, Dieu l'a ressuscité : convertissez-vous". Ce n'est que plus tard que les nouveaux convertis ont voulu savoir plus en détail comment a vécu celui qu'ils nomment désormais le Seigneur. La Communauté s'agrandit. Il faut instruire les nouveaux croyants. C'est ce qu'on nommera plus tard la catéchèse : on rappelle les nombreuses paroles de Jésus, ses consignes de vie : aimer, pardonner, partager avec les plus pauvres, respecter son conjoint, toutes choses qui doivent imprégner la vie de celui qui se réclame de lui. Mais Jésus ne n'est pas contenté de parler. Les témoins l'ont vu vivre, soulager les misères, guérir les malades, être accueillant envers ceux que tout le monde méprise (cf Zachée Lc 19, 1-10), être libre par rapport au sabbat… Ce désir de se rapporter à ce que Jésus a fait et dit est à l'origine des premiers récits. Il faut rappeler que les premiers chrétiens sont juifs. Ils participent à la prière du Temple (Ac 3, 1 [Pierre et Jean montent au Temple pour prier]) ; ils vont à la synagogue. Mais peu à peu s'organisent de nouvelles formes de prière. Les Actes des Apôtres rapportent que les premiers chrétiens se réunissaient "dans leurs maisons" pour des repas fraternels ; au moins une fois par semaine. On y priait à manière des juifs (chants et prières, lecture et commentaire de l'Ecriture) et on terminait par la bénédiction eucharistique du pain et de la coupe, à la manière du dernier repas du Seigneur tel que Paul le rappelle aux chrétiens de Corinthe (1 Co 11, 23-25). D'autres paroles et gestes de Jésus sont rapportés lors de ces rencontres de prière et ces récits portent la marque du cadre cultuel dans lesquels ils ont été élaborés. Il faut enfin veiller à vivre ensemble suivant les consignes du Maître. Tout naturellement, on se rappelle les tensions qui ont existé dans le groupe des disciples et ce que Jésus a dit dans ces occasions (cf Mc 9, 33-37 : "qui est le plus grand" ?) On se souvient des consignes qu'il donne pour gérer les conflits dans la communauté (Mt 18, 15-17). Cet effort de mémoire est à l'origine de tous ces récits et collections de paroles qui se sont peu à peu élaborés, par oral puis par écrit, dans des communautés d'origine et de composition diverses. Ils ont été utilisés pour répondre à des questions et à des besoins différents suivant ces communautés.
Les garanties de fidélité
S'il a fallu du temps pour en arriver aux premiers écrits, si la transmission s'est faite d'abord par oral et si les faits et les paroles ont été rapportés pour répondre aux besoins des communautés, n'est-on pas en droit de mettre en doute la vérité de ces récits ? Est-ce que ce ne sont pas des inventions pures et simples ? Certains ont prétendu qu'il était impossible, à travers le texte des Evangiles, de rejoindre la vérité historique sur la personne de Jésus. C'est oublier que ces premières communautés n'étaient pas des groupuscules inorganisés. Dans ses lettres (qui sont antérieures aux textes des Evangiles), Paul rappelle que l'Eglise est un corps et que ce corps est un ensemble structuré. "Vous êtes le corps du Christ, et membres chacun pour sa part. il en est que Dieu a établis dans l'Eglise, premièrement comme apôtres, deuxièmement comme prophètes, troisièmement comme docteurs…" (1 Co 12, 27-28). Si nous devons chercher une garantie de vérité, c'est bien dans l'institution des apôtres qui, en lien avec les Douze, passent d'une communauté à l'autre pour assurer l'unité de l'Eglise. En d'autres termes, l'Eglise, dès le départ, s'est donnée les moyens pour que, en son sein, on ne dise pas n'importe quoi à propos de Jésus. C'est ce qu'on a appelé la "tradition apostolique". Les récits peuvent varier sur les détails, les leçons à tirer peuvent être différentes, sur le fond, cette "tradition apostolique" garantit qu'ils sont fidèles à l'enseignement du Maître.
Les premiers recueils
Soyons clairs : nous ne possédons pas et nous ne posséderons jamais les premiers recueils de paroles et de gestes de Jésus. Nous n'en connaissons pas plus la date de rédaction. Les Evangiles, du point de vue chronologique, ne sont pas les premiers écrits chrétiens ; ce sont les lettres de Paul, la plus ancienne étant la 1ère lettre aux Thessaloniciens. Dans l'état actuel de la recherche, la plupart des spécialistes s'accordent pour dater l'Evangile de Marc aux environs de 70 (peu avant ou peu après la prise de Jérusalem par les Romains), les Evangiles de Matthieu et de Luc vers 85 et celui de Jean vers 95. Laissons pour l'instant l'Evangile de Jean : tant par le plan que par le style, il est très différent des trois autres, que l'on appelle "Synoptiques" parce que leur ressemblance est telle qu'on peut les lire d'un seul regard. Effectivement ils se ressemblent, mais il y a des différences notables : structure différente, épisodes ou paraboles présents dans l'un et pas dans l'autre (seul Luc rapporte l'histoire de Zachée ou la parabole de l'enfant prodigue…). L'hypothèse la plus communément admise, mais pas entièrement satisfaisante, serait que l'Evangile de Marc aurait servi de source commune, qu'une autre source aurait servi de complément à Matthieu et à Luc et que Luc aurait disposé d'une source particulière.
Ce qui est sûr, c'est que, dès la première moitié du 2ème siècle, il existe des témoignages irréfutables de l'existence des textes évangéliques tels que nous les connaissons. Nous y reviendrons dans le prochain article, quand nous parlerons de "la rédaction des Evangiles".
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3- La rédaction des Evangiles
Nous avons vu, dans le précédent article, comment, pour les disciples, le besoin de raconter les paroles et les gestes de Jésus était devenu un besoin vital ; comment ces récits oraux avaient commencé à être mis par écrit. La disparition des derniers témoins oculaires exigeait cet effort de mémoire écrite. Mais progressivement, il a fallu passer d'une collection de paroles et de gestes de Jésus à quelque chose de plus élaboré. C'est ainsi qu'est né un genre littéraire absolument unique : l'évangile, dont il existe en tout et pour tout quatre livres. Des témoignages très anciens parlent des Evangiles : Papias, évêque d'Hiérapolis (1ère partie du 2ème s.) et Irénée, évêque de Lyon (fin du 2ème s.). Le premier ne mentionne que Matthieu et Marc, le second parle des quatre évangiles.
Quatre récits sur Jésus
Nous ne le répéterons jamais assez : les évangiles ne sont pas des "vies de Jésus" telles que nous concevons les biographies aujourd'hui. Ils sont quatre témoignages, divers, de la foi des premières communautés chrétiennes. Chaque auteur écrit pour une communauté bien précise, avec ses questions, son vécu ; l'auteur organise son récit avec un plan différent suivant le message qu'il veut faire passer. L'Eglise, d'ailleurs, n'a jamais accepté de rassembler en un seul ces quatre livres.
L'évangile selon saint Matthieu
Matthieu écrit pour une communauté chrétienne d'origine juive, sans doute de Syrie-Palestine (vers les années 80). La séparation est en train de s'opérer avec les communautés juives qui se reconstituent autour des pharisiens après la prise de Jérusalem en 70. Cette séparation se fait dans la douleur. Matthieu est très virulent contre les autorités juives du temps de Jésus : une telle virulence exprime sans doute la souffrance de cette séparation. Lui plus que les autres souligne le refus d'Israël d'accueillir Jésus. Outre l'introduction (origine et enfance de Jésus), et le point culminant (passion, mort et résurrection), l'auteur organise son texte en cinq parties alternant récits et discours. Manifestement, il ne veut pas écrire une "vie de Jésus" mais délivrer son message. Notons quelques passages rapportés uniquement par Matthieu : l'épisode des Mages [Mt 2] ; la parabole de l'ivraie [Mt 13] ; le Jugement dernier [Mt 25] ("chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait") ; l'apparition aux apôtres du Ressuscité en Galilée et l'envoi en mission [Mt 28] : "allez, de toutes les nations, faites des disciples…". L'évangile selon Matthieu a été le plus utilisé par la liturgie, jusqu'à la réforme opérée par le Concile Vatican II.
L'évangile selon saint Marc
C'est le plus court des trois évangiles. Il a sans doute été écrit aux alentours de l'année 70, pour la communauté chrétienne de Rome. On pense qu'il a servi de base pour les évangiles selon Matthieu et Luc. L'auteur est très marqué par la persécution qui a amené la mort de Pierre et de Paul. Pour lui, tout disciple doit, d'une façon ou d'une autre, être plongé dans la mort de Jésus pour comprendre vraiment qui Il est. C'est sans doute pour cela que, pendant la vie publique, donc avant la passion, les disciples sont présentés comme ne comprenant rien. Et ce n'est qu'un païen, le centurion au pied de la croix, qui donnera, après la mort de Jésus, la clé de compréhension : "cet homme était vraiment Fils de Dieu". Dans sa rédaction finale, l'évangile laisse transparaître la difficulté qu'éprouvent les disciples à croire les témoins en la résurrection. Serait-ce notre difficulté à nous, aujourd'hui ?
L'évangile selon saint Luc
Cet évangile comporte une suite : les Actes des apôtres. Si on les a séparés dans nos bibles actuelles, c'est pour mettre ensemble les quatre évangiles. Mais, pour la bonne compréhension de l'œuvre de Luc il est important de les rapprocher. Si on met à part l'évangile de l'enfance, on remarque que le ministère de Jésus part de la Galilée pour monter à Jérusalem. C'est dans cette ville que Jésus souffre sa passion, qu'il apparaît vivant à ses disciples et qu'il leur demande d'attendre la venue de l'Esprit Saint. A partir de la Pentecôte, l'Eglise naît à Jérusalem ; elle essaime après la première persécution pour aller jusqu'aux extrémités de la terre symbolisée par Rome. C'est sans doute vers les années 80 que cet évangile a été écrit. Luc, grec d'origine, écrit pour des communautés chrétiennes d'origine non-juive. Il insiste beaucoup sur la miséricorde divine. Il insiste aussi sur le danger des richesses. C'est chez lui qu'on trouve certains épisodes les plus attachants : tout ce qui concerne l'enfance de Jésus, vue différemment de Matthieu (les chapitres 1 et 2) ; l'histoire de Zachée (Lc 19, 1-10) ; les paraboles du Bon Samaritain (Lc 10, 29-37), de l'enfant prodigue (Lc 15, 11-32), du pharisien et du publicain (Lc 18, 9-14) ; le dialogue avec le "bon brigand" sur la croix (Lc 23, 39-43) ; la rencontre du Ressuscité avec les disciples sur la route d'Emmaüs (Lc 24, 13-35).
L'évangile selon saint Jean
Ce quatrième évangile est très différent des trois autres, par le style et les événements rapportés. Il prend plus la forme d'une réflexion exprimée en longs discours où les mots s'enchaînent les uns aux autres en ajoutant chaque fois une touche complémentaire. En même temps, ce n'est pas un évangile "désincarné" ; c'est dans le concret de la vie que le disciple inscrit l'ordre de Jésus : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jn 15, 12). Le récit de la passion comporte beaucoup d'éléments communs avec les trois autres évangiles (avec des différence notoires, en particulier le dialogue avec Pilate). A part cela, Jean innove : il ne rapporte pas le baptême de Jésus, ni l'institution eucharistique. Par contre lui seul raconte les noces de Cana (Jn 2, 1-12) l'entretien avec Nicodème (Jn 3n 1-21), la Samaritaine (Jn 4, 1-42), la guérison de l'aveugle-né (Jn 9), la résurrection de Lazare (Jn 11, 1-44), le lavement des pieds au cours du dernier repas (Jn 13, 1-20), suivi du long discours d'adieu et la prière pour l'unité des disciples : "Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu'ils soient en nous, eux aussi, afin que le monde croie que tu m'as envoyé" (Jn 17, 21).
Le chapitre 3 du livre qui inspire ces articles (rappel : Michel Quesnel : L'histoire des Evangiles) se termine par une question, qui s'impose d'elle-même en face de la diversité et parfois des contradictions apparentes des récits évangéliques : "Qui dit vrai ?" Il ne serait pas sérieux de traiter en quelques lignes cette question importante, et que beaucoup se posent. Nous essaierons d'y répondre, modestement, à la fin de cette série d'articles.
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Pourquoi l'Eglise ne reconnaît-elle que quatre évangiles ? Nous avions abordé cette question brièvement dans un précédent article. Le moment est venu d'y répondre plus en détail. Tout d'abord nous nous efforcerons de mieux connaître cette Eglise du II° siècle dans laquelle s'est fixé le "canon des Ecritures", la liste des livres reconnus comme inspirés. Puis nous chercherons à savoir à partir de quels critères a été déterminé ce choix. Enfin, nous parlerons des Evangiles apocryphes les plus connus.
Aspects de l'Eglise au II° siècle
Les communautés chrétiennes du II° siècle ont été le lieu d'un foisonnement de production littéraire faisant suite aux premiers écrits chrétiens. L'Eglise va être amenée à opérer un tri, à déterminer le canon des Ecritures.
Le christianisme est né sous le signe de la persécution ; Jésus lui-même a été tué. Puis ce furent Etienne, premier martyr (le mot marturos en grec signifie témoin), en passant par Jacques, fils de Zébédée, à Jérusalem, jusqu'à Pierre et Paul à Rome sous Néron, en 64 ou 67. Tout au long du II° siècle, l'Empire romain se montra hostile à cette nouvelle religion orientale qui gagnait du terrain. L'hostilité ne se manifesta pas seulement par le sang versé. La polémique antichrétienne s'exerça par des intellectuels, qui défendaient un paganisme civique et raisonnable. Par contrecoup, toute une littérature prit naissance pour défendre le christianisme. Mentionnons en particulier Saint Justin (mort à Rome en 165) qui écrivit deux Apologies pour réfuter les attaques portées contre l'Eglise, et son Dialogue avec Tryphon, ouvrage polémique avec un Juif. Il y eut aussi des récits de martyres (le Martyre de Polycarpe, évêque de Smyrne), et surtout les Lettres d'Ignace d'Antioche, presque contemporaines des écrits de Jean.
Par ailleurs, dès le départ, les communautés chrétiennes ont été diverses, parfois même opposées. Dès le début du II° siècle, des écrits essaient d'y mettre bon ordre. Les plus célèbres sont les Instructions des Apôtres, plus connus sous le nom de Didachè, qui comprend des formulaires de célébration pour le baptême et l'eucharistie, et la Lettre de Clément de Rome aux Corinthiens, où il règle des conflits internes dont il a été informé, et en profite pour préciser quelques règles de vie communautaire. Ces écrits sont contemporains des derniers écrits canoniques (lettres de Jean - 1ère lettre de Pierre).
Cette diversité a provoqué des crises, qui ont donné naissance à des groupes dissidents. Ces groupes ou courants de pensée ont produit une littérature (lettres - évangiles) mise sous le patronage de Pierre, de Jacques ou d'un autre Apôtre, sans qu'ils en soient les auteurs. Mentionnons les "judéo-chrétiens", chrétiens d'origine juive, marginalisés à cause de leur attachement à la pratique de la loi. Plus important, le courant appelé "gnostique", prétendant que le salut s'acquiert plus par la connaissance (élitiste) que par l'union (offerte à tous) au Christ Jésus, mort et ressuscité. Sur le contenu même de l'Ecriture, l'anti-judaïsme de certains milieux chrétiens les a amenés à rejeter tout l'Ancien Testament et toute référence à l'Ancien Testament contenue dans le Nouveau. Ce fut le fait d'un certain Marcion, qui a été vigoureusement combattu. D'autres enfin ont essayé de rassembler en un seul livre les quatre évangiles ; c'est ce qu'a tenté de faire Tatien par le Diatessaron. L'Eglise a toujours rejeté une telle tentative, car l'Evangile est Témoignage à quatre voix.
Les critères d'une sélection
C'est dans la 2ème partie du II° siècle que s'établit la liste des livres canoniques. Nous en avons le témoignage par un document latin datant de 180 environ, découvert à Milan au XVIII° siècle, le Canon de Muratori, du nom du prêtre qui l'a découvert. C'est la liste des livres saints reconnus par l'Eglise de Rome. Sont mentionnés les Actes des Apôtres, les lettres de Paul, quatre évangiles, en particulier Luc et Jean. En le mettant en lien le témoignage d'Irénée de Lyon (voir le précédent article), on voit que les Eglises locales, Rome et Lyon, reconnaissent quatre évangiles. Les critères de sélection ne sont ni la date (la Didachè et la Lettre de Clément sont de la même époque que les lettres de Jean), ni l'auteur supposé (l'Evangile de Pierre et de Thomas n'ont pas été retenus) ni le fait d'être apôtre (Marc et Luc ne font pas partie des Douze). La sélection se fit quasi naturellement : n'ont été retenus progressivement que les textes en usage dans l'ensemble des Eglises, pour la liturgie, la réflexion théologique et dans l'enseignement. N'imaginons pas une sorte d'autorité mystérieuse et cachée qui décide d'un coup : les variantes dans la tradition manuscrite montrent que c'est petit à petit que c'est fait le choix. L'exemple le plus connu de ces variantes est l'épisode dit de la Femme adultère, qui est absent des manuscrits les plus anciens, qu'on trouve dans certains à la fin de l'évangile de Jean ou dans d'autres après Luc 21, 38. Le seul critère fut le consensus progressif de l'ensemble des Eglises acquis à la fin du II° siècle.
Les évangiles apocryphes
Ces évangiles n'ont pas été retenus par ce consensus de l'Eglise, soit qu'ils n'avaient pas la sobriété des quatre évangiles, soit qu'ils allaient à l'encontre de la foi commune, soit que, en voulant combler les vides des récits évangéliques, ils versaient dans la fiction. Mentionnons d'abord les évangiles d'origine judéo-chrétienne (de Pierre, des Hébreux, des Egyptiens, des Ebionites, des douze Apôtres). Le rejet de l'évangile de Pierre vient sans doute de son manque de sobriété par rapport à la Résurrection : il la décrit, ce dont les autres évangiles se sont bien gardés. Puis il y a les évangiles se rattachant au courant gnostique : évangiles de Vérité, de Philippe, de Thomas. On a fait beaucoup de bruit en particulier autour de l'évangile de Thomas, présentant 114 paroles de Jésus. Hormis le fait que ce texte soit connu depuis longtemps, il ne mérite pas l'honneur qu'on lui fait. Il contient des paroles qu'on retrouve dans les autres évangiles, mais d'autres qui sont marqués par le mépris du monde créé. Enfin, notons ce qu'on pourrait appeler les évangiles - fictions. Il est vrai qu'on sait peu de choses sur les trente premières années de la vie de Jésus. Les chrétiens des premiers siècles ont voulu combler ces vides. C'est d'eux que nous tenons le nom des parents de Marie, Joachim et Anne, le bœuf et l'âne de la crèche, le nom des mages. Voici les plus connus : Protévangile de Jacques (fin II° siècle), évangile de Joseph (IV° siècle), évangile du pseudo-Thomas (V° siècle), évangile du pseudo-Matthieu (VI° siècle). L'intérêt de ces textes est de nous révéler quelque chose de la vie de l'Eglise des premiers siècles, mais ils n'ajoutent rien aux textes canoniques.
Dans le prochain article, nous verrons comment les textes des évangiles sont parvenus jusqu'à nous.
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5- La transmission
Il est bien évident que nous ne possédons pas les manuscrits originaux des évangiles. Ce que nous possédons, ce sont des copies de copies. Dans cette longue chaîne qui nous relie aux origines, on peut distinguer deux périodes d'inégale longueur. Une première, jusqu'au IV° siècle : de la rédaction aux manuscrits les plus anciens ; une seconde, du IV° siècle à nos jours : des manuscrits antiques jusqu'à nos bibles imprimées.
Du texte original aux anciens manuscrits
Les principaux manuscrits Nous avons déjà dit qu'il y avait deux supports pour les manuscrits : le papyrus, moins cher mais moins solide, et le parchemin, fait de peau de chèvre ou de mouton, plus résistant mais plus onéreux. Dans les tout premiers siècles, la situation des communautés chrétiennes est difficile, y compris pécuniairement. C'est donc le papyrus qui est utilisé. A partir de 313, date de l'Edit de Milan, qui permet à l'Eglise de vivre au grand jour et de disposer de moyens financiers plus importants, les textes sont plus souvent transcrits sur parchemin.
Les papyrus Dans le cadre de cet article, contentons-nous de donner quelques repères. Le manuscrit le plus ancien de l'évangile que nous possédons est un fragment de papyrus de 6 x 9 centimètres, où l'on peut lire cinq versets du ch. 18 de Jean. Il a été découvert en Egypte et est date de la 1ère moitié du II° siècle (quarante ou cinquante ans après la date de composition communément admise). Puis viennent la masse des papyrus, comportant soit quelques versets, soit des textes plus ou moins complets.
Les parchemins Notons les principaux manuscrits sur parchemin, aux textes beaucoup plus complets : le Sinaïticus, découvert au monastère Sainte Catherine, au Sinaï (d'ou son nom) ; le Vaticanus, conservé à la Bibliothèque vaticane ; l'Alexandrinus, conservé au British Museum, à Londres ; le Codex Ephraemi, conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris ; le Codex Bezae, donné à l'université de Cambridge, au XVI° siècle, par le théologien protestant français Théodore de Bèze. Hormis ce dernier document, qui est bilingue (grec et latin), les autres transmettent la Bible en grec (Ancien et Nouveau Testament). Ils se présentent comme nos livres actuels, sous forme de feuillets et de pages. Les manuscrits plus anciens se présentaient sous forme de rouleaux (en latin volumen, d'où volume).
A la recherche de l'original Le temps écoulé entre le texte original et ces manuscrits peut paraître long, mais, si on le compare à d'autres textes de l'antiquité, cet intervalle est extrêmement court. Un seul exemple : 900 ans séparent César du plus vieux manuscrit que nous possédons de ses œuvres. Il est vrai que nous souhaiterions avoir les originaux. Cela nous manque, car la question est de savoir si la transmission a été fidèle. Il revient à une discipline que l'on appelle la critique textuelle de comparer tous ces manuscrits. C'est un travail long et difficile, jamais achevé, à cause de l'abondance des manuscrits, du nombre des variantes et des appréciations diverses des spécialistes. Hormis les erreurs involontaires, certains copistes ont pu expliciter des expressions trop concises ou supprimer des passages obscurs, ou bien mettre en marge des notes qui ont été ensuite intégrées dans le texte. Tout cela reproduit maintes et maintes fois, on aboutit, au bout de plusieurs siècles, à des milliers de variantes, que la critique tente d'apprécier pour établir le texte qui semble le plus proche des origines.
Des anciens manuscrits à nos Bibles imprimées
Les premières traductions Dès le III° siècle, on commença à traduire l'évangile en langue populaire : en latin à Rome, car cette langue est redevenue la langue du peuple ; en syriaque, langue apparentée à l'araméen, ou en copte, dérivé de l'égyptien ancien. Mais ces traductions devinrent insuffisantes. La traduction latine de toute la Bible fut l'œuvre de saint Jérôme (347-420). Il la traduisit à partir de l'hébreu pour ce qui est de l'Ancien Testament. Elle porte le nom de Vulgate (= la populaire), de vulgus qui veut dire peuple en latin. Peu après apparut une traduction syriaque, la Peshitta (= la simple).
Au Moyen Age La Vulgate, au Moyen Age, devint rapidement le texte officiel de l'Eglise d'Occident. Elle servit de base aux premières traductions des évangiles en français. Mais ce ne sont que des traductions de traductions. Le Moyen Age connut un certain nombre d'adaptations en langage populaire. On vit apparaître des résumés à l'usage des prédicateurs incapables de comprendre le latin, ou des textes utilisés par des prédicateurs jugés hérétiques, tels que Pierre Valdo, marchand lyonnais, fondateur des Vaudois. L'Eglise s'est montrée très réservée sur ce genre de production.
A la Renaissance Enfin, vint l'époque de l'imprimerie. La Vulgate fut le premier livre mis sous presse par Gutenberg. Posséder un livre devint accessible à des gens au budget plus modeste. Cela se vérifia pour la culture religieuse comme pour la culture profane L'imprimerie donna un nouvel essor aux traductions de la Bible. Les protestants la traduisirent, non à partir de la Vulgate, mais à partir des langues originelles : hébreu pour l'Ancien Testament, grec pour le Nouveau Testament.
A l'époque contemporaine Les protestants ont été en pointe pour la diffusion de la Bible en langue populaire. Notons la Bible de Darby (milieu du XIX° siècle) et surtout la Bible de Louis Second (1ère édition en 1880) ; une édition d'étude vient d'être publiée en 2002. En 1894, parut la première traduction catholique à partir de l'hébreu et du grec par l'abbé Crampon. Il y eut la Bible des moines de Maredsous, celle du chanoine Osty. Le travail de l'Ecole Biblique de Jérusalem aboutit, en 1955, à la parution de la Bible de Jérusalem. En 1972, la collaboration entre les Eglises chrétiennes permit la publication de la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB), qui adopte l'ordre des livres de la Bible hébraïque et inclut les livres deutérocanoniques, non reconnus comme canoniques par les protestants. On estime que environ deux millions de bibles complètes sont vendues chaque année, traduites en environ 400 langues.
Un best-seller toutes catégories Pour conclure cet article, je cite le dernier paragraphe du livre de M. Quesnel : "La Bible est, de nos jours, l'ouvrage le plus traduit et le plus diffusé au monde ; et, dans l'ensemble des textes bibliques, les évangiles se taillent, comme on peut s'en douter, la part du lion. Déjà longue de près de deux millénaires, l'histoire des évangiles est loin d'être achevée".
Comme annoncé, les deux prochains articles essaieront de répondre à la question provoquée par les différences entre les quatre évangiles : "Qui dit vrai ?"
Qui dit vrai ?
A la fin du troisième article sur les origines des Evangiles, nous avons laissé en suspens la question que beaucoup se posent en voyant, d'un évangile à l'autre, des différences et même des contradictions, du moins en apparence : Des quatre, qui dit vrai ? Comme promis, nous allons essayer de répondre à cette question. Mais nous proposons de le faire en deux temps : 1) Pour ce mois de mars, en temps de Carême (préparation à Pâques), nous invitons le lecteur à comparer les quatre récits de la mort de Jésus dans chacun des évangiles. Chacun fera comme il voudra : ne pas lire ce qui suit ; le lire rapidement ; ou bien de prendre le temps de noter ce que ces textes ont en commun, les différences, ce que chacun a de particulier. En faisant ce "travail", peut-être commencerons-nous à comprendre que la question : "Qui dit vrai ?" n'est sans doute pas la bonne question. 2) Nous reprendrons tout cela dans le prochain article.
Matthieu 27, 44-46 44 Même les bandits crucifiés avec lui l'injuriaient de la même manière. 45 A partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures. 46 Vers trois heures, Jésus s'écria d'une voix forte : "Eli, Eli, lema sabaqthani", c'est-à-dire : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" 47 Certains de ceux qui étaient là disaient, en l'entendant : "Le voilà qui appelle Elie !" 48 Aussitôt l'un d'eux courut prendre une éponge qu'il imbiba de vinaigre ; et, la fixant au bout d'un roseau, il lui présenta à boire. 49 Les autres dirent : "Attends ! Voyons si Elie va venir le sauver." 50 Mais Jésus, criant de nouveau d'une voix forte, rendit l'esprit. 51 Et voici que le voile du sanctuaire se déchira en deux du haut en bas ; la terre trembla, les rochers se fendirent ; 52 les tombeaux s'ouvrirent, les corps de nombreux saints défunts ressuscitèrent : 53 sortis des tombeaux, après sa résurrection, ils entrèrent dans la ville sainte et apparurent à un grand nombre de gens. 54 A la vue du tremblement de terre et de ce qui arrivait, le centurion et ceux qui avec lui gardaient Jésus furent saisis d'une grande crainte et dirent : "Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu." 55 Il y avait là plusieurs femmes qui regardaient à distance ; elles avaient suivi Jésus depuis les jours de Galilée en le servant ; 56 parmi elles se trouvaient Marie de Magdala, Marie la mère de Jacques et de Joseph, et la mère des fils de Zébédée.
Marc 15, 32-41 32 "Le Messie, le roi d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix, pour que nous voyions et que nous croyions !" Ceux qui étaient crucifiés avec lui l'injuriaient. 33 A midi, il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures. 34 Et à trois heures, Jésus cria d'une voix forte : "Eloï, Eloï, lama sabaqthani ?" ce qui signifie : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" 35 Certains de ceux qui étaient là disaient, en l'entendant : "Voilà qu'il appelle Elie !" 36 Quelqu'un courut, emplit une éponge de vinaigre et, la fixant au bout d'un roseau, il lui présenta à boire en disant : "Attendez, voyons si Elie va venir le descendre de là." 37 Mais, poussant un grand cri, Jésus expira. 38 Et le voile du sanctuaire se déchira en deux du haut en bas. 39 Le centurion qui se tenait devant lui, voyant qu'il avait ainsi expiré, dit : "Vraiment, cet homme était Fils de Dieu." 40 Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, et parmi elles Marie de Magdala, Marie, la mère de Jacques le Petit et de José, et Salomé, 41 qui le suivaient et le servaient quand il était en Galilée, et plusieurs autres qui étaient montées avec lui à Jérusalem.
Luc 23, 39-49 39 L'un des malfaiteurs crucifiés l'insultait : "N'es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et nous aussi !" 40 Mais l'autre le reprit en disant : "Tu n'as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine ! 41 Pour nous, c'est juste : nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais lui n'a rien fait de mal." 42 Et il disait : "Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi." 43 Jésus lui répondit : "En vérité, je te le dis, aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis." 44 C'était déjà presque midi et il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu'à trois heures, 45 le soleil ayant disparu. Alors le voile du sanctuaire se déchira par le milieu ; 46 Jésus poussa un grand cri ; il dit : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit." Et, sur ces mots, il expira. 47 Voyant ce qui s'était passé, le centurion rendait gloire à Dieu en disant : "Sûrement, cet homme était juste." 48 Et tous les gens qui s'étaient rassemblés pour ce spectacle, à la vue de ce qui s'était passé, s'en retournaient en se frappant la poitrine. 49 Tous ses familiers se tenaient à distance, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée et qui regardaient.
Jean 19, 25-30 25 Près de la croix de Jésus se tenaient debout sa mère, la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas et Marie de Magdala. 26 Voyant ainsi sa mère et près d'elle le disciple qu'il aimait, Jésus dit à sa mère : "Femme, voici ton fils." 27 Il dit ensuite au disciple : "Voici ta mère." Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui. 28 Après quoi, sachant que dès lors tout était achevé, pour que l'Écriture soit accomplie jusqu'au bout, Jésus dit : "J'ai soif" ; 29 il y avait là une cruche remplie de vinaigre, on fixa une éponge imbibée de ce vinaigre au bout d'une branche d'hysope et on l'approcha de sa bouche. 30 Dès qu'il eut pris le vinaigre, Jésus dit : "Tout est achevé" et, inclinant la tête, il remit l'esprit.
En proposant cette recherche, je ne cache pas que mon intention profonde est d'inviter les chrétiens à un temps de réflexion, de méditation même, en relisant en profondeur ces textes qui sont au cœur de notre foi. Ils pourront les éclairer à la lumière du passage de la lettre de Paul aux Philippiens que nous lisons le jour des Rameaux :
5 Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ : 6 lui qui est de condition divine n'a pas considéré comme une proie à saisir d'être l'égal de Dieu. 7 Mais il s'est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, reconnu à son aspect comme un homme, 8 il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, à la mort sur une croix. 9 C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, 10 afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, 11 et que toute langue confesse que le Seigneur, c'est Jésus Christ, à la gloire de Dieu le Père.
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Dans le précédent article, le lecteur était invité à lire les quatre récits évangéliques rapportant les derniers moments de Jésus sur la croix. Il a pu se rendre compte de leur ressemblance de fond, mais, en même temps, de leurs différences. Cette constatation peut le troubler et il est nécessaire d'apporter un autre éclairage pour, si possible, dissiper ce trouble.
Qu'est-ce que la vérité ?
Il faut nous entendre sur ce que nous appelons la "Vérité". Si nous avons en tête que ne peut être vrai que ce qui est filmable et enregistrable, les récits de la Passion, comme tout l'Evangile, n'entrent pas dans une telle catégorie. Par ailleurs, des images dites "vraies" selon nos normes peuvent être manipulées suivant l'angle de vue, suivant ce qui est pris ou pas pris, suivant aussi le traitement qui peut être fait aux images en laboratoire ! Par contre, une fiction peut nous faire atteindre la vérité plus sûrement qu'un reportage "sur le tas". Par exemple la rediffusion récente du film de Charly Chaplin : "le Dictateur", caricature "romancée" de Hitler, nous disait certainement plus la "vérité" de cette dictature horrible que les films "réels" et d'époque, mais qui étaient des films de propagande. Je ne dis pas que l'Evangile est une fiction. J'ai seulement pris cette comparaison pour aider à comprendre.
Plutôt que de se demander : "Qui dit vrai ?", mieux vaut se dire : "A quelle vérité les quatre évangélistes veulent-ils nous faire parvenir ?"
Quelques remarques sur les récits de la mort de Jésus
Si on voulait ne laisser que les "os" à ces récits, on dirait : Jésus a été crucifié ; des malfaiteurs crucifiés avec lui l'ont insulté ; on lui a donné du vinaigre à boire ; il a poussé un cri et il est mort. Quelques amis, surtout des femmes, se tenaient à quelque distance.
Un tel récit, sec et froid, tout en étant exact à la manière d'un fait divers de journal, ne dit pas grand chose sur la mort de Jésus, sur le sens que les évangélistes ont voulu lui donner. Ils délivrent, chacun à leur manière, un message particulier.
Dans le récit de Marc, sans doute le plus ancien, seul le centurion déclare : "Vraiment cet homme était Fils de Dieu." Cette parole ne se comprend bien qu'en pensant à la suite d'interrogations qui jalonnent tout son évangile : "Quel est donc cet homme ?", et c'est un païen, et non un juif, ni même un disciple, qui donne la réponse. L'évangile de Marc est destiné aux communautés d'origine païenne.
Matthieu utilise la même trame de récit que Marc, y compris la parole du centurion, mais cette fois il n'est pas seul à la prononcer. Par ailleurs, en évoquant symboliquement les morts sortis des tombeaux, il enracine la mort de Jésus dans l'histoire de son peuple ; ces morts ressuscitant représentent l'attente de tout un peuple enfin réalisée. L'évangile de Matthieu est destiné aux communautés d'origine juive.
Le récit de Luc est bien dans la ligne de tout cet évangile : la miséricorde. C'est le sens du dialogue avec les deux malfaiteurs qui se termine par la parole de Jésus : "En vérité je te le dis : aujourd'hui, tu seras avec moi dans le paradis." De même, en soulignant que les spectateurs s'en vont en se frappant la poitrine, Luc les présente comme en disposition de recevoir le pardon.
Les lecteurs de Jean feront facilement le lien entre les deux seuls épisodes où il est question de la "mère de Jésus" : Cana et la Croix. A Cana, l'heure de Jésus n'est pas encore venue ; la mère oriente vers Jésus. A la Croix, l'heure est venue, l'heure de la glorification ; Jésus ne laisse pas les disciples orphelins (symbolisés par "le disciple que Jésus aimait") ; il les confie à celle qui symbolise l'Eglise : sa mère. Pour Jésus, maintenant, tout est achevé.
Chacun des auteurs, comme un cinéaste, a usé de sa liberté de créateur pour présenter son récit à sa façon. Ces quatre approches, ces quatre témoignages de foi, sont complémentaires et irréductibles les uns aux autres. Ils nous font accéder, chacun pour sa part, à la vérité tout entière révélée en Jésus Christ.
Ce que nous venons de faire à propos des récits des derniers moments de Jésus, nous pourrions le faire pour d'autres épisodes rapportés par les évangiles.
Pour une meilleure connaissance de l'Evangile dans le peuple chrétien
A la fin de cette série d'articles sur les origines des évangiles, je m'implique un peu plus, et, avec moi, l'équipe de rédaction du "Blé qui lève". Si nous avons proposé cette réflexion, ce n'est pas d'abord pour satisfaire une curiosité, aussi légitime qu'elle soit. Ce n'est pas non plus pour défendre les évangiles contre d'éventuels ennemis : ce genre de défense ne convainc que ceux qui sont déjà convaincus ! C'est pour inviter les lecteurs, chrétiens ou non, à se plonger dans les évangiles avec un regard renouvelé. "Celui qui fait la vérité vient à la lumière", dit Jésus (Jn 3, 21). Les évêques de France nous invitent à aller au cœur de la foi. Comment ne pas privilégier cette approche renouvelée de l'Evangile ? Elle peut se faire individuellement. Cependant le chrétien doit se souvenir que l'Evangile a été "produit" par un peuple, pour un peuple. Il est marqué à tout jamais par cette dimension communautaire.
Nous serons heureux si, à la suite de ces articles, des chrétiens en grand plus nombre décident de "piocher" ensemble l'Evangile, de se former à un partage suivi de l'Ecriture, de solliciter les responsables de l'Eglise pour que soit assurée une bonne formation d'animateurs bibliques. Dans une période où, les communautés chrétiennes se laisseraient volontiers aller à une certaine morosité, un tel élan ne pourrait que raviver l'espérance.
(novembre 2004)
Sommaire
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Les Paraboles dans l'Evangile
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P. Joseph Chesseron
L'équipe de rédaction du Blé Qui Lève m'a demandé de parler des Paraboles dans l'Evangile. Plutôt que d'exposer des théories qui risquent d'en rebuter plus d'un, nous avons pensé proposer la lecture de quelques unes des Paraboles. C'est ainsi que nous découvrirons ce qu'elles sont et pourquoi Jésus a employé abondamment ce mode d'expression (On compte un peu plus de 40 récits différents ; certains sont communs à Marc, Matthieu et Luc, d'autres sont communs à Matthieu et Luc, d'autres enfin sont propres à Matthieu ou à Luc). Nous découvrirons aussi comment certaines ont été transmises de façon différente dans l'un ou l'autre évangile. Nous allons commencer par l'une des plus connues.
1- Le Bon Samaritain 2- Les ouvriers de la onzième heure 3- La Parabole du Semeur 4- La Parabole de la brebis perdue 5- La Parabole du fils perdu et retrouvé
1- Le Bon Samaritain (Lc 10, 25-37)
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25 Et voici qu'un légiste se leva et lui dit, pour le mettre à l'épreuve : "Maître, que dois-je faire pour recevoir en partage la vie éternelle ?" 26 Jésus lui dit : "Dans la Loi qu'est-il écrit ? Comment lis-tu ?" 27 Il lui répondit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même." 28 Jésus lui dit : "Tu as bien répondu. Fais cela et tu auras la vie." 29 Mais lui, voulant montrer sa justice, dit à Jésus : "Et qui est mon prochain ?" 30 Jésus reprit : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, il tomba sur des bandits qui, l'ayant dépouillé et roué de coups, s'en allèrent, le laissant à moitié mort. 31 Il se trouva qu'un prêtre descendait par ce chemin ; il vit l'homme et passa à bonne distance. 32 Un lévite de même arriva en ce lieu ; il vit l'homme et passa à bonne distance. 33 Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de l'homme : il le vit et fut pris de pitié. 34 Il s'approcha, banda ses plaies en y versant de l'huile et du vin, le chargea sur sa propre monture, le conduisit à une auberge et prit soin de lui. 35 Le lendemain, tirant deux pièces d'argent, il les donna à l'aubergiste et lui dit : "Prends soin de lui, et si tu dépenses quelque chose de plus, c'est moi qui te le rembourserai quand je repasserai." 36 Lequel des trois, à ton avis, s'est montré le prochain de l'homme qui était tombé sur les bandits ?" 37 Le légiste répondit : "C'est celui qui a fait preuve de bonté envers lui." Jésus lui dit : "Va et, toi aussi, fais de même."
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N.B. L'interprétation de cette parabole que je propose est une parmi d'autres. Si je l'imposais comme étant la seule possible, je serais déjà en contradiction avec le "genre parabole". J'espère le faire découvrir tout au long de cette étude.
Le contexte de la parabole
Regardons tout d'abord l'environnement de la parabole. Ce spécialiste de la Loi pose une question vitale pour lui, et pas simplement de façon théorique : "Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ?" La question n'est pas a priori malveillante comme elle peut l'être en Matthieu (Mt 22, 35) où il est question de piège tendu. En effet c'est le légiste qui donne lui-même la réponse, tirée du Deutéronome (Dt 6, 5). Comme dans Marc (Mc 12, 34) Jésus le félicite de sa réponse et l'invite à agir suivant sa réponse (tu auras la vie). Après la parabole, Jésus va renvoyer à lui-même, à sa manière d'agir. Pourquoi le légiste relance-t-il le débat ? On peut penser qu'il veut justifier sa question, à laquelle il a donné lui-même la réponse. Sa relance n'est pas maladroite ; elle est sans doute honnête, car seule la question du prochain pouvait faire l'objet d'un débat. Notons bien la question : "Qui est mon prochain ?". Jésus ne répond pas directement. Il raconte une histoire pour amener son interlocuteur à être d'accord avec lui.
La parabole elle-même
Il raconte un fait divers banal : un homme attaqué par des bandits de grand chemin et des gens qui réagissent différemment. C'est dans cette différence que va résider la réponse de Jésus. Le prêtre et le lévite se comportent en fonction de ce qu'ils sont : des hommes du culte que le contact avec sang du blessé rendaient impropres (impurs) à l'exercice de leur fonction. Ils "s'éloignent" du blessé. Le Samaritain, lui qui est un homme "loin" (entre juifs et samaritains, on ne s'entendait pas), "s'en rapproche". Il le soigne de la manière dont on soignait en ce temps-là (l'huile pour adoucir et le vin pour désinfecter). Il le prend totalement en charge, dans le présent et même dans l'avenir (je rembourserai à mon retour).
La question - réponse de Jésus au légiste
Regardons de près la question de Jésus au légiste. Il ne répond pas à la question "Qui est mon prochain ?" ; il demande : "Quel est celui qui s'est fait le prochain… ?" = "Qui s'est rapproché… ?" Tout en amenant le légiste sur un terrain d'accord, il a changé, si l'on peut dire, le centre de gravité : ce n'est plus moi et les autres en fonction de moi, mais moi en fonction des autres. Enfin, ce n'est plus une question théorique, une question d'école : "Va et, toi aussi, fais de même". La parabole amène non seulement au "penser juste", mais à "l'agir bien". Tout l'art de Jésus consiste à remettre les choses dans le bon sens de la marche, tant du point de vue de la pensée que celui de l'action.
Nous voyons, à travers cette parabole, comment Jésus, tout en le respectant, amène son interlocuteur à changer de point de vue. Ici, les choses se passent de façon paisible. D'autres fois, ce le sera beaucoup moins, par exemple dans la parabole des vignerons révoltés (Mt 21, 33-44). En tout cas, les paraboles sont le moyen "pédagogique" privilégié que Jésus utilise. Si nous voulons approfondir notre foi, nous avons tout intérêt à mieux les connaître.
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2- Les ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16)
Les Paraboles : des histoires étonnantes
Les paraboles sont le plus souvent prises dans la vie courante : des histoires de berger, de semeur, de femme qui pétrit la pâte, de vigne et de vignerons… Elles sont souvent étonnantes, parfois même choquantes. Elles sont faites pour amener l'auditeur ou le lecteur, à penser d'une autre manière. C'est bien le but de cette parabole habituellement appelée "les ouvriers de la onzième heure", ce titre étant devenu proverbial.
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1 Jésus disait cette parabole : "Le Royaume des cieux est comparable au maître d'un domaine qui sortit au petit jour afin d'embaucher des ouvriers pour sa vigne. 2 Il se mit d'accord avec eux sur un salaire d'une pièce d'argent pour la journée et il les envoya à sa vigne. 3 Sorti vers neuf heures, il en vit d'autres qui étaient là, sur la place, sans travail. 4 Il leur dit : "Allez, vous aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste." 5 Ils y allèrent. Il sortit de nouveau vers midi, puis vers trois heures, et fit de même. 6 Vers cinq heures, il sortit encore, en trouva d'autres qui étaient là et leur dit : "Pourquoi êtes-vous restés là, toute la journée, sans rien faire ?" 7 Ils lui répondirent : "Parce que personne ne nous a embauchés." Il leur dit : "Allez, vous aussi, à ma vigne." 8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : "Appelle les ouvriers et distribue le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers." 9 Ceux qui n'avaient commencé qu'à cinq heures s'avancèrent et reçurent chacun une pièce d'argent. 10 Quand vint le tour des premiers, ils pensaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d'argent. 11 En la recevant, ils récriminaient contre le maître du domaine : 12 "Ces derniers venus n'ont fait qu'une heure, et tu les traites comme nous, qui avons enduré le poids du jour et de la chaleur !" 13 Mais le maître répondit à l'un d'entre eux : "Mon ami, je ne te fais aucun tort. N'as-tu pas été d'accord avec moi pour une pièce d'argent ? 14 Prends ce qui te revient et va-t'en. Je veux donner à ce dernier autant qu'à toi : 15 n'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien ? Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ?" 16 Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers."
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Contexte de la parabole
Dans le chapitre précédent (19), Jésus, selon Matthieu, invite à remettre les choses en place, suivant la formule utilisée à la fin de la parabole : "Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers". Au sujet de la répudiation de la femme par l'homme (en ce temps-là, l'inverse est impensable !), il revient au projet initial de Dieu : "Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni." (v 1-9). Dans le monde juif où la stérilité masculine ou féminine est une honte, il fait une place au célibat (v 10-12). Il donne les enfants comme modèles à ceux qui veulent entrer dans le Royaume des Cieux (v 13-15). Appliquer strictement la loi comme le fait le jeune homme riche ne lui donne pas automatiquement le billet d'entrée dans la vie éternelle (v 16-22). La parabole qui suit veut enfoncer le clou : elle invite à prendre le regard de Dieu, suivant la parole du prophète : "Mes chemins ne sont pas vos chemins, mes pensées ne sont pas vos pensées".
Une histoire choquante, hier comme aujourd'hui
Dans cette parabole, l'attitude du maître paraît choquante, et pas seulement pour les syndicalistes d'aujourd'hui ; si les prud'hommes avaient existé de son temps, ce patron aurait à coup sûr perdu son procès. Il faut maintenir que l'histoire racontée par Jésus ne cadre pas avec les règles sociales, non seulement d'aujourd'hui, mais de tous les temps. L'argument du contrat respecté n'est pas convainquant. Ne sommes-nous pas d'accord au fond de nous-mêmes avec le contestataire et n'aurions-nous pas eu la même réaction ?
Un autre regard
Alors, pourquoi Jésus raconte-t-il une telle histoire ? Quel est l'enseignement essentiel que Jésus veut donner ? Il se trouve dans la dernière phrase de la parabole ; C'est une question qui reste sans réponse, sinon celle que chacun peut donner : "Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que, moi, je suis bon ?" Jésus ne veut pas traiter une affaire de justice sociale, il veut inviter à avoir un autre regard sur ceux qui nous entourent et à prendre comme modèle le regard de Dieu. Jésus nous révèle ainsi le cœur de Dieu, et lui-même, Jésus, par son comportement, par toute sa vie, nous le fait découvrir.
Des relations différentes
Jésus veut nous faire sortir d'une conception "marchande" de notre relation à Dieu et aussi avec nos frères. Quoi que nous fassions, nous serons toujours des débiteurs à son égard. Jésus accueille tout le monde, les enfants, les pécheurs, les prostituées, qui n'ont à présenter que leur pauvreté ; il les aime à égalité et il provoque ainsi la jalousie des bien-pensants qui s'imaginent se prévaloir de leurs bonnes œuvres pour revendiquer les faveurs de Dieu. Si Jésus nous interroge ici sur notre relation à Dieu, ne nous demande-t-il pas en même temps, à l'image de Dieu, de mettre un zeste de folie généreuse dans nos relations avec les autres. Et si, un jour, je décidais que l'autre n'est pas un rival dont le bonheur me frustre, mais un ami dont la joie me réjouit ?
Le temps de l'écriture
Il faut enfin situer l'époque où Matthieu raconte cette parabole, vers les années 80. Des non juifs (des païens, comme on dit) sont devenus croyants. Par rapport aux croyants d'origine juive, ils sont comme les ouvriers de la onzième heure. L'Eglise, semble dire Matthieu, doit les traiter à égalité. Cette remarque n'est-elle pas aussi pour notre temps ? Ceux qui frappent à la porte de l'Eglise, quel que soit leur itinéraire, doivent se sentir accueillis par ceux qui sont là depuis toujours. Ils ne doivent pas être obligés de rentrer dans un moule qui tient beaucoup plus de l'histoire que de l'Evangile lui-même. Le regard de l'Eglise se doit d'être à l'image du maître de la parabole : "Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que, moi, je suis bon ?"
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3- La Parabole du Semeur (Mt 13, 3-9 ; 18-23)
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1 Ce jour-là, Jésus était sorti de la maison, et il était assis au bord du lac. 2 Une foule immense se rassembla auprès de lui, si bien qu'il monta dans une barque où il s'assit ; toute la foule se tenait sur le rivage 3. Il leur dit beaucoup de choses en paraboles : "Voici que le semeur est sorti pour semer. 4 Comme il semait, des grains sont tombés au bord du chemin, et les oiseaux sont venus tout manger. 5 D'autres sont tombés sur le sol pierreux, où ils n'avaient pas beaucoup de terre ; ils ont levé aussitôt parce que la terre était peu profonde. 6 Le soleil s'étant levé, ils ont brûlé et, faute de racines, ils ont séché. 7 D'autres grains sont tombés dans les ronces ; les ronces ont poussé et les ont étouffés. 8 D'autres sont tombés sur la bonne terre et ils ont donné du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un. 9 Celui qui a des oreilles, qu'il entende ! …18 Ecoutez ce que veut dire la parabole du semeur. 19 Quand l'homme entend la parole du Royaume sans la comprendre, le Mauvais survient et s'empare de ce qui est semé dans son cœur : cet homme, c'est le terrain ensemencé au bord du chemin. 20 Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c'est l'homme qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; 21 mais il n'a pas de racines en lui, il est l'homme d'un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il tombe aussitôt. 22 Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c'est l'homme qui entend la Parole ; mais les soucis du monde et les séductions de la richesse étouffent la Parole, et il ne donne pas de fruit. 23 Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c'est l'homme qui entend la Parole et la comprend ; il porte du fruit à raison de cent ou soixante ou trente pour un." (traduction liturgique)
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Les exégètes (ceux dont la mission consiste à étudier les textes bibliques) nous expliquent que Jésus n'a rien écrit. Son enseignement a été écouté, médité, par les Communautés chrétiennes. Les paraboles, ces petites histoires porteuses de son message, ont été utilisées de différentes manières par les évangélistes et, pour celle qui nous occupe aujourd'hui, une explication en a été donnée, qui n'est peut-être pas de la bouche même de Jésus. Il faut donc d'abord distinguer l'histoire elle-même et l'explication que l'évangéliste en donne.
L'histoire elle-même
Reconnaissons que nous avons à faire avec un drôle de semeur. Quel gaspillage ! Si les agriculteurs d'aujourd'hui semaient leur blé comme lui, ils feraient faillite en peu de temps. On nous dit que, en ce temps-là en Palestine, on semait avant de labourer. Alors, bien sûr, on perdait beaucoup de grains : sur le chemin qui traversait le champ, sur les cailloux dont on n'avait pas pu débarrasser le sol, dans les épines si difficiles à déraciner. Quel bonheur d'avoir un si bon rendement dans le peu de bonne terre restante ! En fait, ce qui nous est raconté, c'est l'histoire, sinon d'un échec, du moins des difficultés que rencontre le semeur. Quels sont ses "ennemis", ses opposants ? Les oiseaux du ciel, le soleil, les épines, autant d'éléments qui viennent moins du terrain lui-même que de l'extérieur. Et si le semeur, c'était Jésus lui-même ? Sa parole, il la sème à tout va depuis le début de sa vie publique. Mais il rencontre des oppositions, en particulier celle des pharisiens. On reproche à ses disciples d'avoir arraché des épis un jour de sabbat pour en manger le grain ; Jésus a osé guérir un homme à la main paralysée, aussi un jour de sabbat ; on le traite de disciple de Béelzéboul, le chef des démons, etc… Cette parabole ne serait-elle pas la reconnaissance des difficultés que Jésus rencontre dans sa mission ? D'ailleurs, à la fin de ce chapitre, nous le voyons rejeté par les gens de son village. Cependant la parabole se termine par une note d'espérance : le grain finit par tomber dans la bonne terre où il va donner un rendement inespéré. En résumé, l'accent est mis sur les difficultés rencontrées par le semeur.
L'explication donnée par l'évangéliste
En général, les paraboles de Jésus ne reçoivent pas d'explication particulière (une autre exception : la parabole du bon grain et de l'ivraie - Mt 13, 24-30… 13, 36-43). L'évangéliste transforme la parabole en allégorie : chaque élément de l'histoire trouve une application qui lui est propre. Comment chaque terrain va-t-il recevoir le grain ? Comment la Parole va-t-elle être reçue, comprise ou non, suivant l'action des "opposants" ? Le premier des opposants, c'est le Mauvais (l'esprit du mal) qui réussit à empêcher de comprendre la Parole du Royaume. Le second, c'est la persécution à cause de la Parole. Ecrit dans les années 80, ce texte fait sans doute allusion aux premières persécutions. Mal enraciné, le croyant lâche prise. Le troisième ce sont les séductions des richesses qui empêchent la Parole de produire du fruit. L'enjeu est moins la conduite morale que la compréhension, l'intelligence de la Parole. C'est bien ce qui est dit au v 23 : "Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c'est l'homme qui entend la Parole et la comprend ; il porte du fruit à raison de cent ou soixante ou trente pour un." Ici, l'accent est mis sur la réception de la Parole, en définitive sur la foi.
Une parabole pour nous aujourd'hui
"Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant." (Ps 126, 5) Temps des semailles… temps des labeurs… temps du grain qui, parfois, a du mal à porter son fruit… Toi, Seigneur, tu es le seul Semeur. Merci pour cette Parole que tu livres sans cesse à notre humanité. Tu nous as choisis pour être tes ouvriers… mais nous sommes souvent fatigués, parfois découragés. Nous avons rêvé d'un champ sans cailloux, sans épines. Mais combien de fois nous ne rencontrons que le sol dur, imperméable, du chemin, un chemin d'indifférence. Les difficultés nous aveuglent et nous avons de la peine à voir le grain qui, dans le silence, germe, pousse sa tige et s'apprête à porter l'épi, un épi d'espérance. Redonne aujourd'hui à ton Eglise la ferveur de sa jeunesse. Et, au creux de la nuit, redis-lui la parole de Paul aux Corinthiens (1 Co 3, 6) : "Moi, j'ai planté, Apollos a arrosé, mais c'est Dieu qui donne la croissance".
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4- La Parabole de la brebis perdue (Lc 15, 3-7 et Mt 18, 12-14)
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Jésus disait cette parabole : "Si l'un de vous a cent brebis et en perd une, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour aller chercher celle qui est perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve ? Quand il l'a retrouvée, tout joyeux, il la prend sur ses épaules, et, de retour chez lui, il réunit ses amis et ses voisins : il leur dit : "Réjouissez-vous avec moi, car j'ai retrouvé ma brebis, celle qui était perdue !" Je vous le dis : C'est ainsi qu'il y aura de la joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion." (Luc 15, 3-7)
12 Quel est votre avis ? Si un homme a cent brebis et que l'une d'entre elles vienne à s'égarer, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres dans la montagne pour aller à la recherche de celle qui s'est égarée ? 13 Et s'il parvient à la retrouver, en vérité je vous le déclare, il en a plus de joie que des quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées. 14 Ainsi votre Père qui est aux cieux veut qu'aucun de ces petits ne se perde. (Matthieu 18, 12-14)
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Cette histoire de centième brebis égarée ou perdue ne se trouve que dans Matthieu et Luc. Marc ne la rapporte pas. Quant à Jean, il utilise la comparaison du troupeau et des brebis de façon différente (Jn 10, 1-21 - 21, 15-19). Sans doute Matthieu et Luc ont-ils utilisé des sources autres que celles de Marc ou de Jean pour composer leur évangile. Dès le départ, les communautés chrétiennes ont été très diverses, et les Evangiles tels qu'ils nous sont parvenus témoignent de cette diversité. Pour mieux comprendre les paraboles de l'Evangile, il est important de voir ce dont il est question autour du texte (avant et éventuellement après). Pour nos deux paraboles, c'est apparemment la même histoire avec la même opposition du un et du quatre-vingt-dix-neuf, mais la leçon est différente.
Luc : évangile de la miséricorde
En Luc, les trois paraboles de la brebis perdue, de la pièce de monnaie perdue (15, 8-10) et du fils retrouvé (15, 11-32) sont précédées par les reproches des pharisiens et des scribes : "Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux". Dans la parabole de la brebis perdue selon Luc, la joie est plus démonstrative que dans Matthieu. Et à la fin, il est question de pécheur qui se convertit et de la joie que cela provoque au ciel. Il est permis de penser que Jésus manie l'ironie à l'égard de ses adversaires quand il parle des "quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion." Nous retrouvons là une caractéristique de son évangile. Reportons-nous à la rencontre de Jésus et de la pécheresse chez Simon le pharisien (Lc 7, 26-50), à la parabole du figuier stérile (Lc 13, 6-9), aux guérisons même le jour du sabbat (Lc 13, 10-17 - 14, 1-6), à la parabole du Pharisien et du Collecteur d'impôts (Lc 18, 9-14), à l'histoire de Zachée (Lc 19, 1-10) et enfin au dialogue de Jésus sur la croix avec le brigand, le "bon larron" (Lc 23, 39-43). Ces épisodes ne se trouvent que dans l'évangile de Luc, ce qui lui a valu le qualificatif d'"évangile de la miséricorde".
L'évangile aujourd'hui
Georges Brassens se retournerait dans sa tombe si je prétendais qu'il était chrétien sans le savoir et il aurait raison. Il n'empêche que sa célèbre "chanson pour Auvergnat" résonne bien avec la parabole de la brebis perdue selon Luc. Est-il si loin de l'évangile quand il remercie l'auvergnat de lui avoir donné quatre bouts de bois quand dans sa vie il faisait froid, de lui avoir ouvert sa huche quand dans sa vie il faisait faim, et surtout de lui avoir souri d'un air malheureux quand les gendarmes l'ont pris? Notre monde a sans nul doute besoin de techniciens, de managers, de décideurs. Mais n'a-t-il pas surtout besoin de compassion, de tendresse et de pardon, par-delà le mépris et la sécheresse de cœur des bien-pensants ?
Matthieu : évangile de la communauté
Tout le chapitre 18 de Matthieu parle de la vie de la communauté. Jésus commence par affirmer que le plus grand dans les Royaume des cieux est celui qui se fait petit comme un enfant (18, 1-5) ; puis il recommande de ne pas scandaliser (faire tomber) les petits, les faibles (18, 6-9) car ils ont un prix infini aux yeux de Dieu ("leurs anges sont sans cesse en présence de mon Père qui est aux cieux"). Après la parabole de la brebis égarée, il parle de la correction fraternelle (18, 15-18), puis de la prière ensemble (18, 18-20), du pardon entre frères (18, 21-22) illustré par la parabole du débiteur impitoyable (18, 23-35). Matthieu ne parle pas ici de conversion; il demande de ne laisser tomber personne. A qui s'adresse la parabole de la brebis égarée ? Dans un premier temps, sans doute aux apôtres, et ensuite aux responsables des communautés chrétiennes des années 80, époque de la composition de l'évangile selon Matthieu. Qui sont ces petits ? On peut penser que ce sont les plus faibles, les moins solides dans la foi au sein de la communauté, dont ces responsables devront prendre le plus grand soin et ils auront à en rendre compte. Ces 'bergers" devront prendre comme modèle le Berger par excellence, Jésus lui-même prêt à donner sa vie pour ses brebis. Il réalisera ainsi la volonté du Père qui "veut qu'aucun de ces petits ne se perde."
L'évangile aujourd'hui
Nous vivons dans un monde qui, trop souvent, ne donne de la valeur qu'à celui qui réussit, au gagneur, à celui qui tient la vedette, mais qui est sans pitié pour le faible, le non-rentable, l'inutile. Cependant, des voix s'élèvent pour promouvoir une autre conception de l'Homme. Je pense en particulier au mouvement ATD Quart Monde, ou encore aux communautés d'Emmaüs où les laissés pour compte deviennent les acteurs de leur propre développement. Même fondés par des prêtres, ces mouvements se veulent non confessionnels. Qui peut nier cependant qu'ils soient profondément inspirés par l'Evangile, qui met le petit, le pauvre, celui qui n'est rien, au centre de son projet humain ? Les chrétiens se doivent de rejoindre le combat de ceux qui partagent ce même souci de la dignité de l'homme. Ils ont une motivation supplémentaire : le Christ auquel ils croient s'est fait lui-même petit parmi les petits, de sa naissance dans une étable jusqu'à sa mort entre des brigands. Il a fait ainsi cause commune avec les "damnés de la terre" pour que, selon la volonté du Père, "aucun de ces petits ne se perde". Pour réaliser cet idéal évangélique, le champ est aussi vaste que notre vaste monde.
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5- La Parabole du fils perdu et retrouvé (Lc 15, 11-32)
Parmi les Paraboles de l'Evangile, celle du fils perdu et retrouvé est certainement une des plus connues. Elle est habituellement appelée la parabole de l'Enfant Prodigue. Nous proposons d'abord au lecteur le texte de la parabole, puis nous l'invitons à regarder la reproduction du célèbre tableau de Rembrandt. Observons attentivement les mains du père et comparons-les. Enfin, nous proposons à la réflexion quelques textes de l'Ancien Testament qui ont des résonances avec cette parabole. Dans un second temps, nous revenons plus en détail sur le texte de cette parabole.
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11 Il dit encore : "Un homme avait deux fils. 12 Le plus jeune dit à son père : "Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir." Et le père leur partagea son avoir. 13 Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre. 14 Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l'indigence. 15 Il alla se mettre au service d'un des citoyens de ce pays qui l'envoya dans ses champs garder les porcs. 16 Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait. 17 Rentrant alors en lui-même, il se dit : "Combien d'ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim ! 18 Je vais aller vers mon père et je lui dirai : Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. 19 Je ne mérite plus d'être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers." 20 Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. 21 Le fils lui dit : "Père, j'ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils..." 22 Mais le père dit à ses serviteurs : "Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le ; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds. 23 Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, 24 car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé." Et ils se mirent à festoyer. 25 Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses. 26 Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c'était. 27 Celui-ci lui dit : "C'est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu'il l'a vu revenir en bonne santé." 28 Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l'en prier ; 29 mais il répliqua à son père : "Voilà tant d'années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres ; et, à moi, tu n'as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. 30 Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui !" 31 Alors le père lui dit : "Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi." 32 Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé."
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La contemplation du tableau de Rembrandt et en particulier la comparaison des deux mains du père nous amène à nous interroger sur notre représentation de Dieu. Pour nous éclairer, voici donc quelques textes de l'Ancien Testament.
Nombres 11, 12 (Moïse se plaint à Dieu du fardeau trop lourd que représente pour lui ce peuple rebelle) : "Est-ce moi qui ai conçu tout ce peuple ? Moi qui l'ai mis au monde ? Pour que tu dises : "Porte-le sur ton cœur comme une nourrice porte un petit enfant jusqu'au pays que tu as promis à ses pères?" " Dieu mère autant que père ?
Isaïe 49, 14-15 : "Sion disait : "le Seigneur m'a abandonnée, mon Seigneur m'a oubliée." La femme oublie-t-elle son nourrisson, oublie-t-elle de montrer sa tendresse à l'enfant de sa chair ? Même si celles-là oubliaient, moi je ne t'oublierai pas."
Ezéchiel 34, 15-16 : "C'est moi qui ferai paître mon troupeau, c'est moi qui ferai coucher les bêtes - déclaration du Seigneur Dieu. Je chercherai celle qui est perdue, je ramènerai celle qui est égarée, je panserai celle qui est blessée et je ferai reprendre des forces à celle qui est malade…"
Psaume 103, 8-14 : "Le Seigneur est compatissant et clément, patient et grand par sa fidélité ; il n'accuse pas sans cesse, il ne garde pas rancune pour toujours ; il ne nous traite pas selon nos péchés, il ne nous rend pas selon nos fautes. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant sa fidélité est forte au-dessus de ceux qui le craignent ; autant l'orient est éloigné de l'occident, autant il éloigne de nous nos transgressions. Comme un père a compassion de ses fils, le Seigneur a compassion de ceux qui le craignent. Car lui, il sait de quoi nous sommes formés, il se souvient que nous sommes poussière."
La lecture de tels textes de l'Ancien Testament devrait détruire définitivement l'idée que certains se font encore du Dieu de l'Ancien Testament, sévère et dur, à l'opposé du Dieu du Nouveau Testament, le Dieu de Jésus, le Dieu de miséricorde. Et nous, aujourd'hui, quelle image avons-nous de Dieu, quelle relation entretenons-nous avec lui ? Un Dieu loin de nous et qui n'a rien à faire avec notre histoire ? Un Dieu gendarme qui se plairait à nous punir ? Ou un Dieu d'infinie tendresse qui n'attend qu'une chose : le retour de ses enfants ?
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Nous revenons maintenant à la parabole de l'enfant perdu et retrouvé. Il faut nous souvenir que cette parabole et les deux qui précèdent (la brebis et la pièce retrouvées), sont une réponse aux critiques des pharisiens et des scribes à l'égard de Jésus (15, 1-2) : "Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux". Regardons cette histoire de plus près.
Un père bonne pâte… et un peu fou
Qui d'entre nous, après avoir entendu cette parabole, ne s'est pas dit en lui-même : "Ce père est un peu fou !" ? Il accepte sans mot dire les exigences de son impertinent de fils cadet ; il fait la fête à son retour sans tenir compte de ses écarts de conduite ; il semble ne pas comprendre la colère justifiée de son fils aîné. Car c'est bien ainsi que nous fonctionnons dans nos têtes. La faute mérite punition, sinon c'est la porte ouverte à toutes les dérives. De même, les "gens bien" doivent être reconnus comme tels et récompensés, surtout quand il s'agit de faire fonctionner l'économie, sinon c'est la porte ouverte à la paresse et au laisser-aller. Ce père est dangereux pour le bon fonctionnement de la société. Passe encore qu'il pardonne à son voyou de fils, mais de là à faire la fête pour lui, il pousse le bouchon un peu loin. Et Jésus lui-même, en nous proposant cette parabole, est dangereux. C'est bien ainsi que ses ennemis l'ont jugé, sinon ils ne l'auraient pas fait mourir.
Un fils cadet fêtard… et penaud
Car enfin le laxisme du père à l'égard du fils cadet dépasse les bornes. Ce jeune vaurien a l'audace de demander sa part d'héritage à son père. Il aurait pu attendre que son père soit mort ! Il réunit toutes les "qualités" : effronterie, gaspillage, débauche. Bel exemple pour la jeunesse ! Tant pis pour lui s'il est amené à garder des porcs ! Le voilà mis plus bas que l'animal impur par excellence. Même pas le droit de manger leur nourriture ! Et que vaut son "repentir" ? Ne serait-ce pas le repentir du ventre ? Pendant ses folles nuits de débauche, son vieux lui importait peu. Maintenant, il veut revenir vers son père d'abord pour avoir à "bouffer". Non décidément, tourner la page sans autre forme de procès, et en plus, faire le fête pour son retour, ça remet en cause les fondements mêmes de notre société.
Un fils aîné soumis… et rebelle
En voilà un au moins dont on peut mettre les qualités en avant. Il est travailleur et sert son père fidèlement : il n'a jamais désobéi à ses ordres. Il connaît l'inconduite de son frère et se garde bien d'en faire autant. Comme tous les jeunes, il aurait bien aimé faire la fête, mais, par respect pour son père, il ne lui a jamais rien demandé. C'est avec des gens comme lui que l'on construit une société solide : chacun à sa place, respectant l'ordre, la loi et la morale. Alors, comme on comprend son explosion de colère ! N'en ferait-on pas autant si cela nous arrivait dans nos familles ? Reconnaissons-le : les questions d'héritage sont souvent source de conflits familiaux et on n'aime pas trop les vilains petits canards qui viennent troubler la belle ordonnance des choses et des cartes bien distribuées ! Et justement, ne sont-elles pas trop bien distribuées ? Et si on acceptait de rebrasser les cartes et de redonner le jeu autrement ? En d'autres termes, nous sommes invités à regarder la situation sous un autre jour, avec d'autres lunettes que nos lunettes habituelles.
Un père
Jésus nous propose un autre modèle de père, qui ne situe pas dans le passé, un passé qui est mort définitivement, mais dans le présent et l'avenir, là où se joue la vie. En tant que père, c'est-à-dire celui qui donne la vie, une seule chose compte pour lui : son fils qui était perdu est retrouvé, celui qu'on croyait mort est vivant. Il laisse éclater au grand jour, devant tous, ce qu'il n'a jamais cessé d'être : un père et non un justicier. Et c'est bien ce qu'il veut faire comprendre à l'aîné. Celui-ci, dans sa colère, laisse apparaître son vrai visage. Son père n'est plus son père : c'est un maître auquel on se soumet. Son frère n'est plus son frère : "ton fils…" Ce sont ces relations que le père veut rétablir par les simples mots : "mon enfant… ton frère…" Et, en répétant "il était mort, il est revenu à la vie ; il était perdu, il est retrouvé", il prend à nouveau le parti de la vie contre la mort.
L'image du Dieu de Jésus Christ
Rappelons ce que nous avons dit en commençant : Jésus raconte ces trois paraboles pour répondre à la critique des pharisiens à son égard : il accueille des exclus. C'est donc à travers une situation humaine que Jésus nous donne l'image de Dieu son Père. Dans tout ce chapitre 15 de l'Evangile selon Luc, on ne trouve pas une seule fois le mot "Dieu", mais nous comprenons bien que c'est de lui qu'il est question. Nous enfermons trop souvent Dieu dans nos lieux de culte, alors que c'est dans le concret de nos relations humaines que se juge la qualité de notre relation à Dieu et, à travers elle, l'image que nous nous donnons de lui. Quelle image le père de la parabole donne-t-il de Dieu ? Il ne veut pas la mort du pécheur : il veut qu'il vive ; personne ne peut mettre de limites à l'amour du Dieu de Jésus Christ ; il souffre quand ses enfants ne se reconnaissent plus comme frères ; il invite à la fête quand ceux qui se sont égarés retrouvent le chemin de la maison. Nous avons à "convertir" en nous l'image de Dieu. Mais attention ! Ce chemin est plein de risques. Finie l'exclusion de celui qui est tombé ! Finie la sécheresse du cœur ! Un Dieu enfermé dans une église ne dérange pas grand monde. Mais il nous bouscule, ce Dieu devenu solidaire de l'histoire des hommes (dans la Bible, on appelle ça l'Alliance), ce Dieu du Magnificat : "Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de bien les affamés, renvoie les riches les mains vides." Si c'est en ce Dieu que nous croyons, nous sommes engagés dans le même combat que Jésus : "Le fils de l'Homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu." (Lc 19, 11). C'est bien un monde nouveau qui s'ouvre devant nous, le monde du Père prodigue !
(mai 2006)
Sommaire
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Vivre la Foi : l’Eucharistie
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P. Joseph Chesseron
L'Eglise Catholique, universelle autant que diocésaine, invite les chrétiens à une réflexion en profondeur sur ce qui constitue le cœur de sa vie : l'Eucharistie. Il s'agit de retrouver la fraîcheur et la nouveauté de ce qui n'aurait jamais dû devenir pour beaucoup un rite plus ou moins obligatoire et ennuyeux. Le Nouveau Testament (Evangiles, Actes des Apôtres et Lettres) témoigne du fait que le "Repas du Seigneur" a toujours été le cœur même de la vie de la Communauté.
1- Le Repas du Seigneur 2- Le Lavement des pieds 3- Le discours du Pain de Vie 4- Le chemin d'Emmaüs 5- Le partage du Pain dans les Actes des Apôtres 6- L'Alliance
1- Le Repas du Seigneur
Pour préparer les fêtes pascales, l'équipe du Blé Qui Lève propose de faire plus ample connaissance avec deux des textes liturgiques du Jeudi Saint : le plus ancien récit du Repas du Seigneur dans la 1ère lettre aux Corinthiens, et le récit du Lavement des pieds dans l'évangile de Jean.
Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens (11, 17-34)
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17 Ceci réglé, je n'ai pas à vous féliciter : vos réunions, loin de vous faire progresser, vous font du mal. 18 Tout d'abord, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on, et je crois que c'est en partie vrai : 19 il faut même qu'il y ait des scissions parmi vous afin qu'on voie ceux d'entre vous qui résistent à cette épreuve. 20 Mais quand vous vous réunissez en commun, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez. 21 Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l'un a faim, tandis que l'autre est ivre. 22 N'avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour boire ? Ou bien méprisez-vous l'Eglise de Dieu et voulez-vous faire affront à ceux qui n'ont rien ? Que vous dire ? Faut-il vous louer ? Non, sur ce point je ne vous loue pas. 23 [Frères, moi, Paul], je vous ai transmis ce que j'ai reçu de la tradition qui vient du Seigneur : la nuit même où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, 24 puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : "Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi." 25 Après le repas, il fit de même avec la coupe, en disant : "Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang. Chaque fois que vous en boirez, faites cela en mémoire de moi." 26 Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. 27 C'est pourquoi celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur. 28 Que chacun s'éprouve soi-même avant de manger ce pain et de boire cette coupe ; 29 car celui qui mange et boit sans discerner le corps mange et boit sa propre condamnation. 30 Voilà pourquoi il y a parmi vous tant de malades et d'infirmes et qu'un certain nombre sont morts. 31 Si nous nous examinions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés ; 32 mais le Seigneur nous juge pour nous corriger, pour que nous ne soyons pas condamnés avec le monde. 33 Ainsi donc, mes frères, quand vous vous réunissez pour manger, attendez-vous les uns les autres. 34 Si l'on a faim, qu'on mange chez soi, afin que vous ne vous réunissiez pas pour votre condamnation. Pour le reste, je le réglerai quand je viendrai.
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Le texte retenu par la liturgie est imprimé ici en italique et en caractère gras.
La Communauté de Corinthe et ses problèmes
Cette communauté que Paul a fondée s'est implantée en milieu populaire (1 Co 1, 26). Elle est plutôt turbulente et bien vite naissent un certain nombre de problèmes : divisions en clans (1 Co 1, 10-13 - 3, 1-4), un cas d'inconduite (5, 1 et s), les procès entre frères (6, 1-10), les questions autour du mariage (7, 1-40), les viandes sacrifiées aux idoles (8, 1-13), la place des femmes dans l'assemblée (1 Co 11, 2-16), les inégalités exacerbées à l'occasion du Repas du Seigneur, la hiérarchie des dons (12, 13 et 14), la foi en la résurrection (15). On date cette lettre du début des années 50.
Le Repas du Seigneur
En lisant ce texte, nous sommes frappés par le fait que ces premières communautés n'étaient pas idéales, en somme bien semblables aux nôtres. Paul, en homme responsable, fait face à la situation. Il n'est pas l'adepte du "tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil". Pour lui, les problèmes ne se résolvent qu'en faisant la vérité, au risque de l'affrontement. Ici, il dénonce les riches oisifs qui arrivent pour le Repas du Seigneur avec leurs provisions, et se mettent à manger et à boire sans attendre les plus pauvres, qui, eux, sont bien obligés de travailler. Ce Repas qui se devait fraternel ne fait qu'accentuer les divisions de la Communauté. Pour asseoir sa dénonciation, Paul s'appuie sur une tradition bien établie. Or nous ne sommes guère que 20 ans après la mort et la résurrection de Jésus. C'est bien au cours d'un vrai repas que les chrétiens rappellent les gestes et les paroles du Christ quelques heures avant de mourir, gestes et paroles répétées "en mémoire" du Seigneur, pour que sa passion (sa mort) reste présente au cœur de la communauté "jusqu'à ce qu'il vienne". Par ce repas les participants sont en communion avec le Christ et entre eux. Paul met les chrétiens de Corinthe devant leurs responsabilités : ils se condamnent eux-mêmes en divisant le corps du Christ (l'Eglise) alors qu'ils reçoivent le corps eucharistique (le pain et la coupe) qui devrait les unir.
Un message pour nous aujourd'hui
Nous l'avons dit en commençant : l'Eucharistie est le cœur de la vie de l'Eglise. Le message de Paul est toujours d'actualité. Il nous faudra sans cesse nous poser un certain nombre de questions : - Comment faire pour que l'Eucharistie soit vraiment la rencontre fraternelle où "naît" le corps du Christ ? - Comment, dans nos célébrations, être attentifs à donner des signes concrets de notre communion ? - Comment mettre en accord notre pratique sacramentelle et notre vie en relation avec les autres chrétiens (discernement du corps sacramentel et du corps ecclésial) ? - Comment privilégier, dans la célébration eucharistique, la démarche communautaire : former le Corps du Christ ? - "J'y vais quand j'en ai envie" ; comment faire sentir que, par mon absence, je manque à l'Eglise ? Ces questions portent sur la vie "interne" de l'Eglise. Nous ne serions pas dans la vérité si nous ne nous posions pas une dernière question : - Quelles conséquences notre participation au repas eucharistique a-t-elle dans notre vie de tous les jours, en particulier dans le domaine de la justice et du respect des plus démunis ?
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2- Le Lavement des pieds
Comme nous l'avons annoncé dans le dernier numéro du Blé Qui Lève, nous proposons de faire plus ample connaissance avec deux des textes de la liturgie du Jeudi Saint. Nous avons lu et commenté le récit, fait par Paul dans sa 1ère lettre aux Corinthiens, du dernier repas de Jésus avec ses apôtres. Ce mois-ci, notre attention se portera aussi sur le dernier repas de Jésus, mais à travers le récit du Lavement des pieds.
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (13, 1-15)
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1 Avant la fête de la Pâque, sachant que l'heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout. 2 Au cours du repas, alors que le démon avait déjà inspiré à Judas Iscariote, fils de Simon, l'intention de le livrer, 3 Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu'il est venu de Dieu et qu'il retourne à Dieu, 4 se lève de table, quitte son vêtement, et prend un linge qu'il noue à la ceinture ; 5 puis, il verse de l'eau dans un bassin, il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu'il avait à la ceinture. 6 Il arrive ainsi devant Simon-Pierre. Et Pierre lui dit : "Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds !" 7 Jésus lui déclara : "Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant ; plus tard tu comprendras." 8 Pierre lui dit : "Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais !" Jésus lui répondit : "Si je ne te lave pas, tu n'auras point de part avec moi." 9 Simon-Pierre lui dit : "Alors, Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête !" 10 Jésus lui dit : "Quand on vient de prendre un bain, on n'a pas besoin de se laver : on est pur tout entier. Vous-mêmes, vous êtes purs... mais non pas tous." 11 Il savait bien qui allait le livrer ; et c'est pourquoi il disait : "Vous n'êtes pas tous purs." 12 Après leur avoir lavé les pieds, il reprit son vêtement et se remit à table. Il leur dit alors : "Comprenez-vous ce que je viens de faire ? 13 Vous m'appelez 'Maître' et 'Seigneur', et vous avez raison, car vraiment je le suis. 14 Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. 15 C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous."
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Cette scène peut nous paraître étonnante. Elle ne correspond plus à nos usages. C'était un geste d'accueil que l'on faisait à l'égard des hôtes. Comme ils marchaient nu-pieds dans des sandales, il s'agissait d'enlever la poussière. Des serviteurs en étaient chargés. Ici, c'est Jésus qui le fait. Nous allons voir la portée de ce geste.
Pâque juive, Pâque de Jésus
Après avoir rappelé la Pâque juive (Jésus inscrit bien sa vie dans l'histoire de son peuple), l'auteur donne d'emblée le sens de ce qui va se passer, dans l'instant et dans les heures qui viennent. Par une phrase très solennelle, toute la mission de Jésus est résumée : il la reçoit de son Père ; il va jusqu'au bout de son amour ; le chemin à suivre, c'est celui de la Passion indiquée par la mention de "l'heure" (qui désigne la croix), de la trahison de Judas et du retour de Jésus à Dieu ; ce salut n'est pas que pour quelques uns, il est pour tous (le Père a tout remis entre ses mains). A y regarder de près, la mention du vêtement déposé au début de la scène et repris à la fin fait penser à l'ensemble de la Passion. En effet, ce n'est pas un hasard si les termes grecs utilisés pour "déposer son vêtement et le reprendre" sont les mêmes que pour "donner sa vie et la reprendre". C'est une autre manière de désigner sa mort et sa résurrection. L'épisode du Lavement des pieds est donc mis sous le signe de la croix.
Le dialogue avec Pierre
Il y a une incompréhension profonde entre Jésus et Simon Pierre. Celui-ci refuse que Jésus fasse pour lui ce que ferait un serviteur. Mais Jésus, par ce geste, veut l'emmener beaucoup plus loin : il veut le faire entrer dans le mystère de sa mort et de sa résurrection. Le récit nous montre Pierre incapable à ce moment-là de comprendre ce qu'il lui propose. Comme dit Jésus, ce n'est que "plus tard", "lorsqu'il se leva d'entre les morts" (Jn 2, 22), "lorsqu'il eut été glorifié" (Jn 12, 16), lorsque Pierre, avec les autres disciples, aura reçu l'Esprit Saint pour leur enseigner toute chose (cf Jn 14, 26), qu'il prendra résolument ce chemin : suivre Jésus jusqu'au bout, jusqu'à la mort. Il acceptera alors l'invitation de Jésus : "suis-moi" (Jn 21, 19). Il lui faudra auparavant passer par le triple reniement annoncé au v. 38 et réalisé en Jn 18, 18-15 et 25-27.
"Ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi"
Après avoir repris son vêtement, Jésus rappelle qui il est au milieu de ses disciples : le maître (rabbi = enseignant) et le Seigneur (l'équivalent du nom de Dieu dans la Bible). Bien qu'il le soit, il ne le revendique pas ; il s'en dépouille même, comme le dira Paul aux Philippiens (2, 7) : "Il s'est dépouillé, prenant la condition de serviteur". "Je suis au milieu de vous comme celui qui sert" (Lc 22, 27). Jésus invite ses disciples (ceux qui étaient avec lui et ceux qui viendront à leur suite), à "se laver les pieds les uns les uns aux autres", à se mettre au service les uns des autres, comme il vient de leur en donner l'exemple. En le faisant, ils constituent ce corps qu'est l'Eglise donnant témoignage de l'amour mutuel, reflet de l'amour dont Jésus aime tous les hommes.
Pas de récit de l'institution de l'Eucharistie dans l'Evangile de Jean ?
Les chrétiens, à la fin du 1er siècle, n'avaient pas besoin qu'on le leur rappelle : ils la pratiquaient régulièrement chaque semaine. Mais ils avaient besoin qu'on leur en redise le sens profond. En effet qu'est-ce que l'Eucharistie sinon entrer à nouveau dans le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus et en même temps vivre en frères. C'est la double leçon du Lavement des pieds. Et c'est bien ce que rappelait Paul au tout début de l'Eglise (voir l'article biblique du mois dernier).
Pour nous aujourd'hui, l'Eucharistie doit être ce temps où, ensemble, nous éprouvons notre foi : est-ce que, par tout notre être, nous entrons dans le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur Jésus, et cela jusqu'à ce qu'il vienne ? Et en même temps, nous nous mettons au service les uns des autres. Car pour nous, le corps du Christ, c'est tout autant nos frères rassemblés dans l'Eglise que le pain partagé au cours du Repas du Seigneur.
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3- Le discours du Pain de Vie
Pendant le Carême, le Blé Qui Lève a proposé à ses lecteurs de réfléchir sur deux textes de la liturgie du Jeudi Saint. C'est sa contribution à ce que notre Eglise demande présentement aux Catholiques : une meilleure connaissance de ce qu'est l'Eucharistie, pour une pratique renouvelée. Nous continuerons pendant le Temps Pascal en portant notre regard sur ce qu'on a l'habitude d'appeler le discours du Pain de Vie, en Jean 6, 22-71. Dans ce numéro, nous présentons le texte avec une typographie variée pour faciliter la lecture. Ensuite, nous en proposerons une étude.
Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (6, 22-71)
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22 Le lendemain, la foule restée sur l'autre rive du lac se rendit compte qu'il n'y avait eu là qu'une seule barque, et que Jésus n'était pas monté avec ses disciples, qui étaient partis sans lui. 23 Cependant, d'autres barques, venant de Tibériade, étaient arrivées près de l'endroit où l'on avait mangé le pain après que le Seigneur eut rendu grâces. 24 La foule s'était aperçue que Jésus n'était pas au bord du lac, ni ses disciples non plus. Alors les gens prirent les barques et se dirigèrent vers Capharnaüm à la recherche de Jésus. 25 L'ayant trouvé sur l'autre rive, ils lui dirent : "Rabbi, quand es-tu arrivé ici ?" 26 Jésus leur répondit : "Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez, non parc que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés. 27 Ne travaillez pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l'homme, lui que Dieu, le Père a marqué de son empreinte." 28 Ils lui dirent alors : "Que faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu ?" Jésus leur répondit : 29 "L'œuvre de Dieu, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé." 30 Ils lui dirent alors : "Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire ? Quelle œuvre vas-tu faire ? 31 Au désert, nos pères ont mangé la manne ; comme dit l'Ecriture : Il leur a donné à manger le pain venu du ciel." 32 Jésus leur répondit : "Amen, amen, je vous le dis : ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; c'est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel. 33 Le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde." 34 Ils lui dirent alors : "Seigneur, donne-nous de ce pain-là, toujours." 35 Jésus leur répondit : "Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n'aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n'aura plus jamais soif. 36 Mais je vous l'ai déjà dit : vous avez vu, et pourtant vous ne croyez pas. 37 Tous ceux que le Père me donne viendront à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. 38 Car je ne suis pas descendu du ciel pour faire ma volonté, mais pour faire la volonté du Père qui m'a envoyé. 39 Or, la volonté de mon Père qui m'a envoyé, c'est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite tous au dernier jour. 40 Car la volonté de mon Père, c'est que tout homme qui voit le Fils et croit en lui obtienne la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour." 41 Comme Jésus avait dit : "Moi, je suis le pain qui est descendu du ciel", les Juifs récriminaient contre lui : 42 "Cet homme-là n'est-il pas Jésus, le fils de Joseph ? Nous connaissons bien son père et sa mère. Alors comment peut-il dire : 'Je suis descendu du ciel' ?". 43 Jésus reprit la parole : "Ne récriminez pas entre vous. 44 Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire vers moi et moi, je le ressusciterai au dernier jour. 45 Il est écrit dans les prophètes : ils seront tous instruits par Dieu lui même. Tout homme qui écoute les enseignements du Père vient à moi. 46 Certes, personne n'a jamais vu le Père, sinon celui qui vient de Dieu : celui-là seul a vu le Père." 47 "Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi a la vie éternelle. 48 Moi je suis le pain de la vie. 49 Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; 50 mais ce pain-là, qui descend du ciel, celui qui en mange ne mourra pas. 51 je suis le pain vivant qui est descendu du ciel ; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie." 52 Les Juifs discutaient entre eux : "Comment cet homme-là peut-il donner sa chair à manger ?" 53 Jésus leur dit alors : "Amen, amen, je vous le dis : si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. 54 Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi je le ressusciterai au dernier jour. 55 En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. 56 Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi je demeure en lui. 57 De même que le Père, qui est vivant, m'a envoyé, et que moi, je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi. 58 Tel est le pain qui descend du ciel : il n'est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement." 59 Voilà ce que Jésus a dit, dans son enseignement à la synagogue de Capharnaüm. 60 Beaucoup de ses disciples, qui avaient entendu, s'écrièrent : "Ce qu'il dit là est intolérable, on ne peut pas continuer à l'écouter !" 61 Jésus connaissait par lui-même ces récriminations des disciples. Il leur dit : "Cela vous heurte ? 62 Et quand vous verrez le Fils de l'homme monter là où il était auparavant ?… 63 C'est l'esprit qui fait vivre, la chair n'est capable de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. 64 Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas." Jésus savait en effet depuis le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas, et celui qui le livrerait. 65 Il ajouta : "Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père." 66 A partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s'en allèrent et cessèrent de marcher avec lui. 67 Alors Jésus dit aux Douze : "Voulez-vous partir, vous aussi ?" 68 Simon-Pierre lui répondit : "Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie éternelle. 69 Quant à nous, nous croyons, et nous savons que tu es le Saint, le Saint de Dieu." 70 Jésus leur dit : "N'est-ce pas moi qui vous ai choisis tous les Douze ? Et l'un de vous est un démon !" 71 Il parlait de Judas, fils de Simon Iscariote, car celui-ci allait le livrer ; et c'était l'un des Douze.
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Dans le dernier numéro du "Blé qui Lève", nous avons proposé au lecteur le texte intégral du Discours du Pain de Vie (Jn 6, 22-71) avec une typographie diversifiée pour en faciliter la lecture. Nous proposons maintenant d'en souligner les principaux points, sachant que tout ne peut être dit dans un espace aussi restreint. Dans le chapitre 6 de Jean, ce texte se situe après la Multiplication des pains. Jésus a nourri une foule considérable, mais il s'est enfui en voyant qu'on voulait faire de lui un roi. Les gens le recherchent et, après la traversée de la mer de Tibériade et la tempête apaisée, ils se retrouvent à la Synagogue de Capharnaüm. Jésus a en face de lui quatre groupes d'interlocuteurs : la foule, ceux qui ont mangé le pain de la multiplication, qui en redemandent mais en restent à la nourriture matérielle ; les Juifs, c'est-à-dire, dans le langage de Jean, les autorités juives qui refusent de croire qu'il est descendu du ciel, d'auprès du Père ; les disciples, ceux qui l'ont suivi mais dont jean dit que Jésus savait ceux qui ne croyaient pas ; enfin le groupe des Douze, rassemblés par la profession de foi de Pierre, mais la mention de Judas montre combien ce groupe est fragile et annonce la Passion. Le discours est scandé par quatre affirmations solennelles : "Amen, amen, je vous le dis", une manière d'inviter à croire à sa parole. Jésus développe son message comme des vagues successives pour arriver au message eucharistique des versets 52 à 58. D'un bout à l'autre, tout le texte est centré sur la personne du Christ.
Jésus et le Père
Jésus, tout au long du discours, affirme sa relation unique avec le Père. Il est le Fils de l'homme envoyé par le Père. Il est le pain du ciel, le pain de la vie donné par le Père. Il n'est pas venu dans le monde pour faire sa volonté, mais celle du Père qui l'a envoyé, et il a le pouvoir de ressusciter ceux qui croient. Il se présente donc comme le maître de la vie, comme Dieu lui-même. Aux Juifs qui ne voient en lui que le fils de Joseph, il affirme que lui seul a vu le Père. Pour ces monothéistes que sont les Juifs, l'affirmation de cette intimité qui le met au rang de Dieu est inadmissible. C'est pour cela qu'ils le condamneront parce que, diront-ils (Jn 10, 33) "toi qui es un homme, tu te fais Dieu".
Jésus et le croyant
Un des mots qui revient le plus souvent est le mot "croire" et son équivalent "venir à moi". La nourriture du croyant c'est d'accomplir l'œuvre de Dieu : croire en celui qu'il a envoyé. Cette foi s'adresse à lui, Jésus, dont ses auditeurs connaissent le père et la mère. Il comblera la faim et la soif du croyant ; il ne le rejettera pas ; il lui donne déjà la vie éternelle. Mais cette foi en Jésus est un don du Père. Jésus le répète au moins à deux reprises pour en souligner l'importance (44 et 64). La foi est toujours liée à la vie et à la résurrection au dernier jour. Pierre, au nom de tous, ne dira pas autre chose : "Tu as les paroles de la vie éternelle". C'est bien un engagement définitif que Jésus prend à l'égard du croyant.
Jésus vrai pain de vie
Il est fait mention deux fois de la manne (30 et 49). Dans le désert, cette nourriture mystérieuse avait permis de subsister. Jésus fait comprendre à ses interlocuteurs que la manne n'est qu'une image provisoire du vrai pain venu du ciel, une nourriture de survie, pourrait-on dire, puisque les pères qui en ont mangé sont morts. Il est lui, Jésus, le vrai pain venu du ciel, le pain que donne le Père. Manger le pain de vie, c'est croire en lui, Jésus, et cette foi est porteuse de vie éternelle, c'est-à-dire la vie de Dieu : "Moi, je le ressusciterai au dernier jour" (40). Ce pain, c'est sa personne, comme il est dit au v. 51 : "le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde".
Corps et Sang : Jésus vraie nourriture
D'une certaine manière, nous comprenons les autorités juives : "Comment peut-il donner son corps à manger ?". Jésus semble insister lourdement : le terme utilisé trois fois (du v. 54 au v. 58) devrait se traduire par "mâcher". Corps et Sang désignent la personne tout entière, dans sa pleine réalité. Jésus veut nous dire qu'il n'est pas une idée que nous enregistrons dans notre cerveau, mais que c'est lui, sa personne même, qui est notre vie : "Celui qui mâche ce pain vivra pour l'éternité" (58). Paul nous dira la même chose : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vie en moi" (Galates 2, 20). Sous le signe (le sacrement) du pain et du vin, Jésus se fait, pour nous, nourriture.
Jésus Parole de vie
A partir du verset 60, il n'est plus question de pain, mais de paroles, soit dans la bouche des disciples pour les refuser, soit dans celle de Pierre pour les accueillir comme "paroles de vie éternelle", soit, surtout, par Jésus lui-même, pour dire qu'elles sont "esprit et vie". Il nous met en garde ainsi contre toute idée absurde de magie et d'anthropophagie. Nous sommes bien dans le domaine du sacrement - pain de vie… Paroles de vie : comment mieux dire qu'il y a équivalence ? C'est réellement lui, sa personne, tant par l'écoute de la Parole que par le partage du Pain eucharistique, que nous "consommons". Le sacrement de l'Eucharistie ne se réduit pas aux paroles de la consécration ; il comprend tout autant le partage de la Parole que celui du Pain.
Eucharistie et Eglise
On dit souvent : l'Eglise fait (célèbre) l'Eucharistie et l'Eucharistie fait (construit) l'Eglise. L'Eucharistie, sacrement de l'unité, n'est pas à proprement parler le thème du Discours du Pain de vie. Mais, à la fin de ces quelques lignes, pouvons-nous oublier que le Douze représentent l'Eglise à qui seront confiés la Parole et le Pain de vie ? Pouvons-nous oublier aussi ce que Paul disait aux Corinthiens (1 Co 10, 17) : "Parce qu'il y a un seul pain, nous, tout nombreux que nous sommes, nous ne formons qu'un seul corps, parce que nous participons tous à ce pain unique".
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4- Le chemin d'Emmaüs
Nous continuons notre étude sur l'Eucharistie en projetant un regard peut-être inhabituel sur un des passages les plus connus de l'Evangile : la rencontre, sur la route d'Emmaüs, de deux disciples avec Jésus après sa résurrection. En voici d'abord le récit.
Évangile de Jésus Christ selon saint Luc (24, 13-35)
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13 Et voici que, ce même jour, deux d'entre eux se rendaient à un village du nom d'Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem. 14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements. 15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux ; 16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. 17 Il leur dit : "Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ?" Alors ils s'arrêtèrent, l'air sombre. 18 L'un d'eux, nommé Cléopas, lui répondit : "Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n'ait pas appris ce qui s'y est passé ces jours-ci !" 19 "Quoi donc ?" leur dit-il. Ils lui répondirent : "Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple : 20 comment nos grands prêtres et nos chefs l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié ; 21 et nous, nous espérions qu'il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés. 22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s'étant rendues de grand matin au tombeau 23 et n'ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu'elles ont même eu la vision d'anges qui le déclarent vivant. 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau et ce qu'ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l'ont pas vu." 25 Et lui leur dit : "Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu'ont déclaré les prophètes ! 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire ?" 27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Écritures ce qui le concernait. 28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d'aller plus loin. 29 Ils le pressèrent en disant : "Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée." Et il entra pour rester avec eux. 30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna. 31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible. 32 Et ils se dirent l'un à l'autre : "Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu'il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ?" 33 A l'instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem ; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, 34 qui leur dirent : "C'est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon." 35 Et eux racontèrent ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain.
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Commençons par rappeler le déroulement habituel de toute célébration eucharistique : 1- l'accueil et la préparation pénitentielle ; 2- la liturgie de la Parole ; 3- le mémorial du Repas du Seigneur (la Cène) ; 4- l'envoi, l'ouverture à toute l'Eglise.
1- L'accueil et la préparation pénitentielle
Du v 13 au v 24, Jésus va à la rencontre des deux disciples, et, à travers eux, de la communauté des disciples qu'ils représentent. Il les accompagne sur leur chemin de misère et de désespoir. Les disciples s'arrêtent pour le dire de façon pathétique : ils expriment leur immense espoir, qui est resté trop humain, dans un Messie triomphant, et leur anéantissement devant une mort incompréhensible. Ils ne tiennent pas compte de ce qu'ont pu rapporter les femmes, premiers témoins. Jésus les écoute, les accueille tels qu'ils sont.
Préparation pénitentielle : se reconnaître loin de Dieu, de ce qu'il veut pour nous.
2- La liturgie de la Parole
A partir de ce moment (v 25 à 27), il leur fait prendre conscience qu'ils se trompent de Messie. Pour les éclairer, il part de ce qu'ils connaissent le mieux : les Ecritures ("Moïse et les prophètes" = l'ensemble de ces Ecritures). Ce récit nous dit donc clairement que la Foi ne peut trouver d'autre éclairage, d'autre fondement, que dans ce que Dieu, au long des siècles, a révélé et fait consigner dans ce que nous appelons maintenant la Bible. Il est, Lui, la réalisation de tout ce que Dieu préparait à travers l'histoire de son peuple. Avant que les disciples en aient pris conscience, sa parole leur réchauffe le cœur.
Serions-nous plus malins que Jésus pour chercher ailleurs que dans les Ecritures le fondement de notre foi et de notre relation à Dieu ?
3- Le mémorial du Repas du Seigneur (la Cène)
Les versets 28 à 32 rappellent très fortement les paroles (bénédiction) et les gestes (fraction et don du pain) de Jésus lors de son dernier repas avant la Passion. Nous sommes vraiment dans la démarche sacramentelle. Jésus est toujours présent, avant, pendant et après, mais ses gestes et ses paroles font que les disciples en prennent conscience. Sa disparition signifie que sa présence est d'un autre ordre, radicalement différente d'avant sa mort. Comme Marie Madeleine au tombeau, ils ne peuvent mettre la main sur Jésus, l'enfermer dans le passé. Aucune nostalgie chez les disciples ; cette "présence - absence", au contraire, les comble de joie.
L'Eucharistie est-elle pour nous ce sacrement de la Présence du Christ sur nos routes d'hommes, Source de notre joie ?
4- L'envoi, l'ouverture à toute l'Eglise
Les disciples ne gardent pas pour eux ce qu'ils viennent de découvrir. En pleine nuit, ils reviennent à Jérusalem. Ils ont hâte de partager leur foi avec leurs compagnons. Mais, avant d'avoir dit quoi que ce soit, le témoignage des Onze et de leurs compagnons leur saute au visage. Le lecteur des premiers temps, comme ceux d'aujourd'hui, aura noté la mention de Simon, celui qui a renié Jésus. L'Eglise, dès le départ, se construit autour des Onze et de Simon, quelle qu'ait été leur faiblesse. Et l'Eucharistie construit cette Eglise : "eux racontèrent ce qui s'était passé sur la route et comment ils l'avaient reconnu à la fraction du pain."
L'Eucharistie nous ouvre-t-elle à tous nos frères croyants et, à travers eux, à tous nos frères les hommes ?
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5- Le partage du Pain dans les Actes des Apôtres
Notre recherche sur l'Eucharistie dans les Ecritures nous amène à voir ce que nous disent les Actes des Apôtres. En fait, à proprement parler, Il n'y a que deux textes où la fraction du pain correspond à l'Eucharistie (Ac 2, 42-47 et Ac 20, 7).
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Actes 2, 42-47 42 Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. 43 La crainte gagnait tout le monde : beaucoup de prodiges et de signes s'accomplissaient par les apôtres. 44 Tous ceux qui étaient devenus croyants étaient unis et mettaient tout en commun. 45 Ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, pour en partager le prix entre tous, selon les besoins de chacun. 46 Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au Temple ; ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l'allégresse et la simplicité de cœur. 47 Ils louaient Dieu et trouvaient un accueil favorable auprès du peuple tout entier. Et le Seigneur adjoignait chaque jour à la communauté ceux qui trouvaient le salut.
Actes 4, 32-37 32 La multitude de ceux qui étaient devenus croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme et nul ne considérait comme sa propriété l'un quelconque de ses biens ; au contraire, ils mettaient tout en commun. 33 Une grande puissance marquait le témoignage rendu par les apôtres à la résurrection du Seigneur Jésus et une grande grâce était à œuvre chez eux tous. 34 Nul parmi eux n'était indigent : en effet, ceux qui se trouvaient possesseurs de terrains ou de maisons les vendaient, apportaient le prix des biens qu'ils avaient cédés 35 et le déposaient aux pieds des apôtres. Chacun en recevait une part selon ses besoins.
Actes 20, 7-12 7 Le premier jour de la semaine, alors que nous étions réunis pour rompre le pain, Paul, qui devait partir le lendemain, adressait la parole aux frères et il avait prolongé l'entretien jusque vers minuit. 8 Les lampes ne manquaient pas dans la chambre haute où nous étions réunis. 9 Un jeune homme, nommé Eutyque, qui s'était assis sur le rebord de la fenêtre, a été pris d'un sommeil profond, tandis que Paul n'en finissait pas de parler. Sous l'emprise du sommeil, il est tombé du troisième étage et, quand on a voulu le relever, il était mort. 10 Paul est alors descendu, s'est précipité vers lui et l'a pris dans ses bras : "Ne vous agitez pas ! Il est vivant !" 11 Une fois remonté, Paul a rompu le pain et mangé ; puis il a prolongé l'entretien jusqu'à l'aube et alors il s'en est allé. 12 Quant au garçon, on l'a emmené vivant et ç'a été un immense réconfort.
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Eucharistie domestique
Dans la Bible, les repas familiaux ont une grande importance. Les premières communautés chrétiennes sont nées en milieu juif. Elles ont gardé longtemps les coutumes juives (ils rompaient le pain à domicile, prenant leur nourriture dans l'allégresse et la simplicité de cœur), en particulier les repas de fête, et c'est pendant ces repas qu'était commémoré ce que Jésus avait fait avec le pain et la coupe lors de son dernier repas. Les communautés d'origine "païenne" ont fait la même chose. Nous en avons le premier témoignage dans la 1ère lettre aux Corinthiens (voir Blé Qui Lève - ci-dessus). Elles étaient de dimension assez modeste pour pouvoir se réunir dans des maisons particulières. A partir que quel moment a-t-on célébré le Repas du Seigneur en-dehors d'un repas ordinaire ? Nous ne le savons pas précisément, pas plus que nous n'en savons les raisons. Peut-être à cause des abus dénoncés par Paul, ou aussi à cause du nombre grandissant des chrétiens. En tout cas, très vite l'Eucharistie n'a plus été célébrée dans les maisons, comme au début, mais dans des lieux particuliers qui sont devenus nos églises, et qui ne convenaient plus pour un repas familial.
Un "fait divers" riche de sens
Ce sous-titre est volontairement provocateur. En effet, Luc ne veut justement pas rapporter un fait divers. Il ne raconte jamais une histoire "gratuitement" ; il en a averti le destinataire de l'Evangile, et aussi des Actes puisque c'est une œuvre unique (Lc 1, 3-4), : "J'ai écrit pour toi un récit ordonné pour que tu puisses constater la solidité de l'enseignement que tu as reçu". A travers cet événement, il nous dit quelque chose de la foi chrétienne et de la vie de l'Eglise. Nous voyons cette communauté réunie dans une maison particulière (mention du 3ème étage), le 1er jour de la semaine (qui deviendra notre dimanche), pour rompre le pain. Il y a une "liturgie de la Parole" faite par Paul et qui se prolonge tellement qu'elle provoque l'endormissement et la chute du malheureux jeune homme. Luc met dans la bouche de Paul des paroles et des gestes qui font penser à ceux de Jésus à l'égard de la fille de Jaïre (Lc 8, 52). La mort et le retour à la vie du jeune homme est tressée avec la liturgie de la Parole et du Pain, liturgie qui, par elle-même, est ordonnée à la Vie. Et c'est sans doute l'enseignement que l'auteur invite le lecteur à recevoir.
Un idéal de vie en Eglise
Les deux premiers textes cités présentent une image idyllique de la primitive Eglise. Nul doute qu'il y ait eu au début une ferveur extraordinaire. Mais l'auteur lui-même modère les enthousiasmes en mentionnant la tromperie d'Ananias et Saphira sur le prix du terrain qu'ils ont vendus (Ac 5, 1-11), et les dissensions entre Hellénistes et Hébreux qui vont amener la création du groupe des Sept (Ac 6, 1-6). Ecrits après une vie d'Eglise déjà longue (vers 85), ces textes sont certainement une proposition d'un idéal à poursuivre, plus qu'une description fidèle de la réalité. Ces communautés doivent affronter les persécutions. Elles sont sans doute confrontées à des divisions et aussi à une certaine tiédeur due à l'usure du temps. L'auteur veut les remettre dans la bonne direction, en rappelant la double dimension du repas du Seigneur : la foi au Christ ressuscité et l'amour fraternel.
Une Parole pour aujourd'hui
Ces textes restent pour nous d'une urgente actualité. Aujourd'hui encore l'Eucharistie doit garder pour nous ses dimensions de fête, de confession de foi (écoute de la Parole) et de partage fraternel (charité). L'idéal proposé par Luc doit rester notre boussole : le Christ vivant nourrit les croyants par sa Parole et son Pain ; il nous engage en même temps au service de nos frères. Voulons-nous ensemble prendre ce chemin ?
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6- L'Alliance
Nous continuons notre étude sur l'Eucharistie en abordant le thème de l'Alliance, qui est capital puisque nous reprenons ce mot au cœur même de la messe :
Prenez et buvez-en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l'Alliance nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés.
Comme nous l'avons fait pour d'autres thèmes, nous proposons, dans ce numéro du Blé Qui Lève, quelques textes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Ensuite, nous tenterons une réflexion sur ces textes et nous essayerons de découvrir combien ce thème de l'Alliance est le cœur même de notre relation avec le Dieu vivant. L'Eglise est ce peuple de croyants qui a pour mission de témoigner de l'amour infini de Dieu pour l'humanité : c'est cela, l'Alliance ! Nous garderons deux "textes phares" de l'Ancien Testament : l'Alliance du Sinaï et la Nouvelle Alliance annoncée par Jérémie. Cependant il est bon de se souvenir que la Bible insiste sur l'alliance avec l'humanité proposée par Dieu à travers Noé (Gn 9, 8-17). Le signe de cette première alliance est l'arc-en-ciel. On pourrait l'appeler l'alliance primordiale. Rappelons aussi que la première alliance historique est proposée par Dieu à Abraham (Gn 15, 19). Les bénéficiaires en sont les descendants d'Abraham, mais en lui toutes les nations sont bénies. Le signe de cette alliance est la circoncision. Nous retiendrons, dans le Nouveau Testament, le récit du dernier repas de Jésus avec ses disciples, selon Matthieu, en rappelant les textes parallèles de Marc (14, 22-25), de Luc (22, 15-20) et de Paul aux Corinthiens (1 Co 11, 23-26). Enfin nous retiendrons un texte de la Lettre aux Hébreux.
Alliance du Sinaï (Exode 24, 1-11)
1 Il avait dit à Moïse : "Monte vers le Seigneur, toi, Aaron, Nadav et Avihou, ainsi que soixante-dix des anciens d'Israël, et vous vous prosternerez de loin. 2 Mais Moïse seul approchera du Seigneur ; eux n'approcheront pas, et le peuple ne montera pas avec lui." 3 Moïse vint raconter au peuple toutes les paroles du Seigneur et toutes les règles. Tout le peuple répondit d'une seule voix : "Toutes les paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique." 4 Moïse écrivit toutes les paroles du Seigneur ; il se leva de bon matin et bâtit un autel au bas de la montagne, avec douze stèles pour les douze tribus d'Israël. 5 Puis il envoya les jeunes gens d'Israël ; ceux-ci offrirent des holocaustes et sacrifièrent des taureaux au Seigneur comme sacrifices de paix. 6 Moïse prit la moitié du sang et la mit dans les coupes ; avec le reste du sang, il aspergea l'autel. 7 Il prit le livre de l'alliance et en fit lecture au peuple. Celui-ci dit : "Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous l'entendrons." 8 Moïse prit le sang, en aspergea le peuple et dit : "Voici le sang de l'alliance que le Seigneur a conclue avec vous, sur la base de toutes ces paroles." 9 Et Moïse monta, ainsi qu'Aaron, Nadav et Avihou, et soixante-dix des anciens d'Israël. 10 Ils virent le Dieu d'Israël et sous ses pieds, c'était comme une sorte de pavement de lazulite, d'une limpidité semblable au fond du ciel. 11 Sur ces privilégiés des fils d'Israël, il ne porta pas la main ; ils contemplèrent Dieu, ils mangèrent et ils burent.
La Nouvelle Alliance selon Jérémie (Jr 31, 31-34)
31 Des jours viennent - oracle du Seigneur - où je conclurai avec la communauté d'Israël - et la communauté de Juda - une nouvelle alliance. 32 Elle sera différente de l'alliance que j'ai conclue avec leurs pères quand je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d'Egypte. Eux, ils ont rompu mon alliance ; mais moi, je reste le maître chez eux - oracle du Seigneur. 33 Voici donc l'alliance que je conclurai avec la communauté d'Israël après ces jours-là - oracle du Seigneur : je déposerai mes directives au fond d'eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi. 34 Ils ne s'instruiront plus entre compagnons, entre frères, répétant : "Apprenez à connaître le Seigneur", car ils me connaîtront tous, petits et grands - oracle du Seigneur. Je pardonne leur crime ; leur faute, je n'en parle plus.
Le dernier repas de Jésus (Matthieu 26, 26-29)
26 Pendant le repas, Jésus prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit ; puis, le donnant aux disciples, il dit : "Prenez, mangez, ceci est mon corps." 27 Puis il prit une coupe et, après avoir rendu grâce, il la leur donna en disant : "Buvez-en tous, 28 car ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, versé pour la multitude, pour le pardon des péchés. 29 Je vous le déclare : je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne jusqu'au jour où je le boirai, nouveau, avec vous dans le Royaume de mon Père."
L'Alliance en Christ selon la Lettre aux Hébreux (He 10, 9-18)
9 Il dit alors : Voici, je suis venu pour faire ta volonté. Il supprime le premier culte pour établir le second. 10 C'est dans cette volonté que nous avons été sanctifiés par l'offrande du corps de Jésus Christ, faite une fois pour toutes. 11 Et tandis que chaque prêtre* se tient chaque jour debout pour remplir ses fonctions et offre fréquemment les mêmes sacrifices, qui sont à jamais incapables d'enlever les péchés, 12 lui, par contre, après avoir offert pour les péchés un sacrifice unique, siège pour toujours à la droite de Dieu 13 et il attend désormais que ses ennemis en soient réduits à lui servir de marchepied. 14 Par une offrande unique, en effet, il a mené pour toujours à l'accomplissement ceux qu'il sanctifie. 15 C'est ce que l'Esprit Saint nous atteste, lui aussi. Car après avoir dit : 16 Voici l'alliance par laquelle je m'allierai avec eux après ces jours-là, le Seigneur a déclaré : en donnant mes lois, c'est dans leurs cœurs et dans leur pensée que je les inscrirai, 17 et de leurs péchés et de leurs iniquités je ne me souviendrai plus. 18 Or, là où il y a eu pardon, on ne fait plus d'offrande pour le péché. 19 Nous avons ainsi, frères, pleine assurance d'accéder au sanctuaire par le sang de Jésus.
* Pour une bonne compréhension de ce texte, il faut se souvenir que l'auteur parle du culte ancien, le culte du temple de Jérusalem. Il ne s'agit bien évidemment pas des prêtres d'aujourd'hui.
Pour dire la Relation de Dieu avec les hommes, la Bible utilise une réalité de la société civile : l'Alliance. Entre les nations sont signés des traités, souvent imposés par les vainqueurs aux vaincus. C'est un rapport de suzerain à vassal. Comme prix de la protection accordée par le premier, le second est tenu à un certain nombre de devoirs. De cette image de l'Alliance, la Bible évacue ce qui pourrait apparaître comme négatif (la relation vainqueur - vaincu), pour retenir le positif : Dieu prend l'initiative de la protection accordée à l'humanité entière (l'Alliance avec Noé - Gn 9, 8-17), à la descendance d'Abraham (Gn 15, 19), à son peuple qui vient de sortir d'Egypte sous la conduite de Moïse (Ex 24, 1-11). Mais, le plus souvent, le peuple est infidèle à l'Alliance. Cette infidélité conduit au drame de la ruine de Jérusalem en 587 av. J.C. Dieu, lui, reste fidèle, et annonce une Alliance Nouvelle, par le prophète Jérémie (Jr 31, 31-34). Cette Alliance Nouvelle, nous les chrétiens, nous croyons qu'elle est définitive (éternelle) par Jésus Christ. Nous le rappelons à chaque Eucharistie (cf. Mt 26, 26-29). La Lettre aux Hébreux (He 10, 9-18) nous en présente toute la portée. Nous allons revenir sur ces textes pour mieux les comprendre et en voir l'actualité pour nous aujourd'hui.
Alliance du Sinaï (Exode 24, 1-11)
Dans ce récit, soulignons deux choses : - Dieu parle ; Moïse transcrit la parole et la transmet au peuple. C'est donc Dieu qui prend l'initiative de l'Alliance. Le peuple, lui s'engage à la respecter : "Toutes les paroles que le Seigneur a dites, nous les mettrons en pratique." - Le rite qui "signe" l'Alliance est celui du sang. Pourquoi le sang ? Pour les Israélites, c'est le "lieu" de la vie et seul Dieu est maître de la vie. Le fait d'asperger l'autel, puis le peuple, du sang des animaux offerts, établit un lien indissoluble entre Dieu et son peuple. Retenons aussi la place éminente de Moïse dans la conclusion de l'Alliance. Nous nous en souviendrons quand nous parlerons de Jésus.
La Nouvelle Alliance selon Jérémie (Jr 31, 31-34)
L'Histoire du peuple d'Israël est, le plus souvent, la longue Histoire de la désobéissance à l'Alliance (un peuple à la nuque raide). Jérémie interprète la chute de Jérusalem comme le châtiment à cette infidélité. Mais, de la part de Dieu, il annonce une Alliance Nouvelle. - Elle sera conclue avec la communauté du peuple réunifiée : Israël et Juda. - Elle ne sera plus inscrite sur un livre ou gravée sur la pierre. Elle sera dans le cœur même de chacun des membres de la communauté. - La connaissance dont parle Jérémie, ce n'est pas d'abord un savoir sur Dieu, mais la relation d'amour quasi charnelle entre Dieu et le croyant. C'est cette connaissance qui sera la base de l'Alliance. - Car Dieu fera table rase du passé : le pardon de Dieu ouvre désormais une route toute nouvelle. - Dans notre lecture chrétienne, nous y voyons l'annonce de l'Alliance éternelle en Jésus Christ.
Le dernier repas de Jésus (Matthieu 26, 26-29)
- Pour les sémites, donc pour Jésus, l'homme est corps et sang, qui, ensemble, représentent la vie, la personne entière. Pain et vin, corps et sang, c'est toute la personne de Jésus. - "…mon sang de l'Alliance" rappelle le sang répandu par Moïse sur l'autel et sur le peuple. Mais il y a ici infiniment plus que Moïse : c'est le propre sang de Jésus qui "signe" l'Alliance, une Alliance radicalement nouvelle, celle que Jérémie annonçait. - Pour Matthieu, seul le sang du Christ obtient "la rémission des péchés", ce que ne pouvaient obtenir les sacrifices du Temple ou le baptême de Jean Baptiste. - Ce sang du Christ est versé "pour la multitude", à l'image du Serviteur en Isaïe (Is 53, 12) qui prend sur lui le péché "des multitudes". Par là, nous dépassons le cadre du seul peuple d'Israël, pour étendre le bénéfice du sang versé à l'ensemble de l'humanité, qui est incluse à son tour dans la Nouvelle Alliance. - La réalisation complète et définitive s'accomplira à la fin des temps, et les disciples y seront pleinement associés (avec vous).
L'Alliance en Christ selon la Lettre aux Hébreux (He 10, 9-18)
Ce texte peut nous servir de résumé : - Nous passons de l'Alliance du Sinaï à l'Alliance par Jésus Christ (premier et second culte). - Jésus est le seul prêtre capable, par son sacrifice unique, d'enlever les péchés. L'image des ennemis lui servant de marchepied symbolise la victoire du Christ sur le mal et la mort. - Cette œuvre est définitive et jusqu'à la fin des temps : "il a mené pour toujours à l'accomplissement ceux qu'il sanctifie". - Cette Alliance ne sera plus inscrite sur les tables de pierre ou dans un livre : "En donnant mes lois, c'est dans leurs cœurs et dans leur pensée que je les inscrirai". - Jésus réalise définitivement ce que Jérémie annonçait : "Je pardonne leur crime ; leur faute, je n'en parle plus." - Par l'offrande du Christ, nous sommes sûrs d'entrer dans l'intimité même de Dieu : "Nous avons ainsi, frères, pleine assurance d'accéder au sanctuaire par le sang de Jésus."
Quel message pour les hommes d'aujourd'hui ?
- Dans un monde sans perspective, Dieu veut inscrire son action avec les hommes dans la durée. En Jésus Christ, par le sang de la croix, l'engagement est définitif, unilatéral et inconditionnel. L'Eucharistie est le rappel (mémorial) de ce qui a été acquis une fois pour toutes par l'acte unique du sacrifice de la croix, et l'annonce de ce qui sera définitivement accompli à la fin des temps. - Dans un monde du "prendre", de la possession, Dieu veut inscrire son action dans le don, la gratuité. "Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime" dit Jésus (Jn 15, 13). - Dans un monde du "paraître", Dieu veut inscrire son action au plus profond de l'être humain : "Je mettrai ma loi au dedans d'eux, je l'écrirai sur leur cœur". - Dans un monde où prime l'individualisme et le chacun pour soi, Dieu veut inscrire son action dans et par un peuple : "Je serai leur Dieu, et eux, ils seront mon peuple". C'est en tant que peuple que, par l'Eucharistie, nous rendons témoignage de l'amour infini de Dieu pour l'humanité.
(mai 2006)
Sommaire
P. Joseph Chesseron
Des événements récents ont attiré l'attention sur un courant "traditionaliste" dans l'Eglise. Il a semblé bon à l'équipe de rédaction de "Blé Qui Lève" de faire le point sur ce les chrétiens appellent la Tradition. Il s'agit de ne pas la confondre avec "les traditions", habitudes humaines qui naissent, grandissent et meurent, qui sont le reflet d'une époque souvent révolue. Pour plus de clarté, nous utiliserons ce mot avec un "T" majuscule. Après avoir défini rapidement ce que l'Eglise entend par Tradition, nous irons à la source et nous verrons, à travers quelques exemples, comment le Nouveau Testament et en particulier les quatre évangiles ont transmis diversement le message de Jésus.
La Tradition dans l'Eglise
Le mot Tradition vient d'un terme latin qui veut dire transmettre. Qu'est-ce que vraiment la Tradition pour un chrétien ? Pour le savoir, consultons la constitution "Dei Verbum" du Concile Vatican II (Ch. II, § 9) : "…la Sainte Tradition porte la Parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l'Esprit Saint aux apôtres, et la transmet intégralement à leurs successeurs pour qu'ils la gardent, l'exposent et la répandent avec fidélité…" Dans cette définition, nous voyons que - ce qui est à transmettre c'est la Parole de Dieu, - c'est le Christ et l'Esprit Saint qui donnent la charge de la transmettre, - ce sont les apôtres et leurs successeurs qui reçoivent cette mission.
La Pentecôte : diversité des langues
"Tous ces gens qui parlent ne sont-ils pas des Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa langue maternelle ?" (Actes 2, 7). Dès le départ, la Parole se diffuse dans la diversité. Tout le Nouveau Testament a été écrit, non dans la langue du Christ, l'araméen que parlaient sans doute les apôtres, mais en grec, la langue commune de l'empire romain, et non le latin. Mais un peu plus tard l'obligation de se faire comprendre de tous a imposé la nécessité de la traduction des textes. Contentons-nous ici de faire allusion aux multiples manuscrits syriaques, coptes, latins, qui témoignent dès les 2ème et 3ème siècles de cette volonté d'être compris de tous. En christianisme, il n'y a pas de langue sacrée, la langue latine pas plus qu'une autre. Seule est sacrée la Parole comprise et célébrée dans toutes les langues humaines. La traduction fait partie intégrante de la Tradition. En Christianisme, la traduction n'est pas une tolérance comme c'est le cas en Islam, mais une nécessité vitale à la mission.
Une Bonne Nouvelle à quatre voix
On constate la diversité d'abord dans le fait que la Bonne Nouvelle (c'est le sens du mot Evangile) s'exprime par quatre textes très différents. L'Eglise, dans sa sagesse, n'a jamais fait siennes les tentatives de faire un seul récit des quatre. L'évangile selon Jean, hormis le récit de la Passion, comporte peu de points communs avec les trois autres. Et même si les évangiles selon Matthieu, Marc et Luc sont appelés synoptiques (qu'on pourrait lire d'un même regard), ils ne sont pas superposables. Donnons quelques exemples. Les Béatitudes (Mt 5, 2-12 - Lc 6, 20-26) et la prière du "Notre Père" (Mt 6, 9-13 - Lc 11, 2-4) ne se trouvent que dans Matthieu et Luc et ils sont bien différents dans l'un et l'autre évangéliste. Chacun les présente à sa manière. Les évangélistes ne sont pas des magnétophones et n'ont pas la prétention de reproduire les paroles exactes du Seigneur. Les quatre récits de la Passion suivent la même trame, mais comportent des différences. Seul Matthieu parle de l'intervention de la femme de Pilate (27, 19) ; on ne trouve la présence du jeune homme s'enfuyant tout nu que dans Marc (14, 51-52) ; Luc seul parle de la comparution devant Hérode (23, 6-12), du "bon larron" (23, 40-43) et des spectateurs s'en retournant en se frappant la poitrine (23, 48) ; enfin seul Jean rapporte les paroles de Jésus à sa mère et au disciple bien-aimé (19, 25-27). Pourquoi avoir pris ces exemples ? Parce qu'ils faisaient partie de la liturgie des premiers temps. Pour le "Notre Père", c'est évident ; pour les récits de Passion, les spécialistes pensent que les premiers chrétiens, se réunissant pour la prière, se remémoraient les derniers instants du Maître et, naturellement, ces récits oraux ont été marqués par la diversité. Dès le départ, la liturgie, véhicule de la Bonne Nouvelle, a été diverse, et elle a continué à l'être au long des siècles.
Au cœur de la vie de l'Eglise, les récits du dernier repas de Jésus
1 Co 11, 23-26 - Mt 26, 26-29 - Mc 14, 22-25 - Lc 22, 14-20 Faisons une place spéciale à ce qui est au cœur même de la vie de l'Eglise : le mémorial du Repas du Seigneur. Le texte qui est dit par le célébrant à la messe catholique n'est la reproduction intégrale d'aucun des quatre récits contenus dans le Nouveau Testament. Le plus ancien est celui de Paul dans sa première lettre aux Corinthiens. Il est témoin d'une tradition qu'il fait remonter directement au Seigneur. Son récit est proche de celui de Luc, avec quelques différences. Ceux de Matthieu et de Marc sont très proches l'un de l'autre, et différent sensiblement de ceux de Paul et de Luc. Ces quatre récits ont bien sûr le même contenu : c'est bien à la personne même du Christ (son corps et son sang) que le chrétien est appelé à communier sous le signe du pain et du vin. Mais l'expression liturgique, dès le départ, comporte des différences dont, une fois de plus, il ne faut pas s'étonner. La diffusion orale est propice à cette diversité et les communautés appelées à célébrer le mystère du Seigneur étaient très différentes à Jérusalem, Samarie, Césarée, Antioche, Ephèse, Athènes, Corinthe ou Rome. Dans la primitive Eglise l'unité ne s'opposait pas à la diversité.
La Tradition une et diverse
L'unité de la Tradition est assurée par celui qui est la Source : le Seigneur Jésus lui-même. C'est lui qui, par son Esprit, fait cette unité à l'intérieur de l'Eglise. Mais cette Eglise est, dès le départ, faite d'hommes venant d'univers très divers et elle s'adresse à des communautés très différentes. Il est donc normal que le message évangélique se coule dans la variété des expressions humaines. Plus profondément, aucune expression humaine fût-elle évangélique ne rendra compte en une seule fois de tout le mystère de Dieu, justement parce que cette expression est limitée et que le mystère de Dieu est sans limite ; c'est bien pour cela que, dès le départ, le message évangélique est divers et présenté sous différentes facettes, et demande à être livré dans sa diversité.
Puisse notre Eglise, forte de son unité donnée par l'Esprit, accueillir la diversité de l'humanité et traduire dans les mots de notre temps l'unique message du Christ.
(avril 2007)
Sommaire
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La Bible, une histoire d'eau
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P. Joseph Chesseron
L'histoire de l'eau dans la Bible
Dis, Papy, toi qui es si vieux, c'était comment, l'eau, avant qu'elle coule du robinet ?
Tu sais, pour les hommes, l'eau a toujours eu la plus grande d'importance. On dit même que c'est le plus grave problème pour les années à venir, autant que celui des sources d'énergie. Dans le passé, c'était surtout les femmes qui allaient chercher l'eau à la fontaine ou au puits. C'était vrai chez nous, et il ne fallait pas la gaspiller. C'est vrai encore dans bien des pays. Tu as sans doute vu des photos de ces femmes africaines portant l'eau sur leur tête dans des calebasses. Rude travail que connaissaient bien les femmes de la Bible !
Papy, raconte-moi l'histoire de l'eau dans la Bible ?
De l'eau, il y en a partout, dans la plupart des récits, du début jusqu'à la fin. Il est dit, dans le 1er chapitre de la Genèse, que l'Esprit de Dieu planait sur les eaux et que Dieu sépara les eaux d'en dessus et les eaux d'en dessous. Les gens de la Bible s'imaginaient la terre comme une galette surmontée d'une voûte d'où sortaient les eaux d'en dessus (la pluie). Sous cette galette, il y avait les eaux d'en dessous (les sources alimentant les fleuves et la mer). Ce qu'il faut surtout retenir de ce poème, c'est que Dieu veut un monde organisé, à l'opposé du chaos du début. Et ce monde est fait pour l'homme, qui doit le respecter, vivre en harmonie avec lui. Malheureusement, ce n'est pas toujours vrai. Le récit de la Bible le dit à sa façon : Dieu voit le mal fait par l'homme, se met en colère et, par le Déluge, il veut revenir au chaos initial pour repartir à zéro.
Tu y crois, toi, Papy, à cette histoire de Déluge ?
Sans doute pas comme c'est raconté ! On sait bien aujourd'hui que, de l'eau par-dessus les plus hautes montagnes, ce n'est pas possible ! Mais je crois à ce que ce récit veut dire. Dieu n'accepte pas que le mal domine le monde. C'est comme s'il avait envie de tout détruire. Mais, malgré tout, il aime l'humanité, en la personne de Noé et de sa famille. Avec lui, c'est comme une nouvelle Création qu'il réalise. La vie triomphe : c'est le symbole de la colombe au rameau d'olivier, symbole de la vie avant de devenir celui de la paix. L'arc-en-ciel sera le signe de l'Alliance de Dieu avec les hommes. Cette Alliance, Dieu va la préciser, dans le récit biblique, à travers des hommes qu'il aura choisis, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse. On reparlera plus tard de ces belles histoires qui se déroulent auprès des puits pour certains de ces personnages. Mais puisque tu veux que je te parle de l'eau dans la Bible, je voudrais te rappeler comment Moïse à fait passer les Hébreux à travers la mer à pied sec.
Papy, tu rigoles ! La mer à pied sec ? C'est pas possible !
Avant de t'énerver, commence par ouvrir ta Bible et prends le récit tel qu'il est, en essayant de comprendre ce qu'il veut te dire. Note au passage que le nom de Moïse signifie "sauvé des eaux". Dans ce grand récit de l'Exode, il commence par vivre lui-même ce qu'il réalisera avec le Seigneur pour le peuple d'Israël. Tu remarqueras que ce passage de la mer est raconté de deux façons très différentes. Dans l'une, c'est Moïse, avec son bâton, qui fait surgir le sec (Ex 14, 16), un peu comme dans le poème de la Création (Gn 1, 10). Dans l'autre, c'est le Seigneur lui-même qui repousse l'eau avec un vent violent (Ex 14, 21). Ceux qui ont rédigé le récit final, en rassemblant les deux traditions, veulent lancer un appel à faire confiance (avoir foi) à la Parole de Dieu, en toutes circonstances, même les plus désespérées. L'eau, ici, c'est la force de Dieu qui détruit le mal symbolisé par les Egyptiens, et c'est en même temps la force de vie pour le Peuple qui met en Dieu son espérance.
Après le passage de la mer, tout a bien marché ?
Oh non ! La foi du peuple a été mise à rude épreuve. Il s'est souvent révolté. A la prière de Moïse, Dieu lui a donné la manne à manger. Mais le plus grave, c'était le manque d'eau ! Moïse lui-même, d'après ce qu'en dit le livre des Nombres (ch. 20), aurait manqué de confiance en frappant le rocher deux fois au lieu d'une avec son bâton pour faire jaillir l'eau. C'est pourquoi, Dieu ne lui permettra pas de conduire le peuple dans la Terre Promise. Il mourra avant. C'est Josué son serviteur qui le fera. Ce passage du Jourdain est raconté de façon très solennelle au ch.3 du livre de Josué ; c'est comme une nouvelle traversée de la mer. A vrai dire, au niveau de Jéricho, le Jourdain, aujourd'hui encore, n'est qu'une toute petite rivière, mais dans la Bible ce franchissement solennel représente la prise de possession de la Terre promise et donnée par Dieu.
Papy, c'est bien le même Jourdain où Jésus a été baptisé ?
Tu veux sans doute que je te parle de l'eau dans le Nouveau Testament. Je n'ai plus beaucoup de place pour le faire. C'est pourquoi je reprendrai un jour la conversation avec toi sur ce sujet : le baptême de Jésus, la tempête apaisée, la marche sur les eaux, la pêche miraculeuse (celle des Synoptiques et celle de Jean), la guérison du paralysé de la piscine de Bethzatha et celle de l'aveugle de naissance, le lavement des pieds, l'eau et le sang coulant du côté transpercé de Jésus après sa mort. Tu vois qu'il y a matière à parler ! Entre temps, comme promis, nous aurons regardé de près ce qui se passe autour des puits dans la Bible. Je voudrais simplement terminer mon entretien avec toi en citant deux versets du dernier chapitre du dernier livre de la Bible chrétienne, l'Apocalypse, et tu vas voir combien c'est idiot de traduire ce mot par "catastrophe" (Ap 22, 17 et 20) :
L'Esprit et l'épouse disent : Viens ! Que celui qui entend dise : Viens ! Que celui qui a soif vienne, Que celui qui le veut reçoive de l'eau vive, gratuitement… Celui qui atteste cela dit : Oui, je viens bientôt. Amen, viens, Seigneur Jésus !
Au fond du puits, la Vérité ? Les puits dans la Bible
Dans le dernier numéro du "Blé Qui Lève", nous avons évoqué l'histoire de l'eau dans la Bible, en particulier dans l'Ancien Testament. Nous y revenons en focalisant notre regard sur "Les puits dans la Bible". Dans ce numéro de septembre, nous proposons au lecteur quatre textes où il se passe des choses importantes autour du puits. Nous recommandons aux lecteurs qui le peuvent de lire l'intégralité des chapitres d'où sont extraits ces passages. Dans le numéro d'octobre, nous essayerons d'en découvrir toute la portée symbolique (l'eau vive, la femme, la vie…). Par la suite, comme nous l'avons annoncé, nous reparlerons de l'eau dans le Nouveau Testament.
Une femme pour Isaac (Gn 24, 15-21)
15 Or, il n'avait pas fini de parler que Rébecca-elle était la fille de Betouël fils de Milka, elle-même femme de Nahor, le frère d'Abraham - sortit avec une cruche sur l'épaule. 16 La jeune fille était très charmante à voir ; elle était vierge et nul homme ne l'avait connue. Elle descendit vers la source, remplit sa cruche et remonta. 17 Le serviteur courut à sa rencontre et dit : "De grâce, donne-moi à boire une gorgée d'eau de ta cruche." - 18 "Bois, mon seigneur" , répondit-elle et, de la main, elle abaissa la cruche au plus vite pour le désaltérer. 19 Quand elle eut fini de le faire boire, elle dit : "Pour tes chameaux aussi j'irai puiser jusqu'à ce qu'ils aient bu à leur soif." 20 Elle s'empressa de vider la cruche dans l'abreuvoir et courut de nouveau chercher de l'eau au puits ; elle puisa pour tous les chameaux. 21 Cet homme la suivait des yeux, silencieux, pour savoir si oui ou non le Seigneur avait fait réussir son voyage.
Jacob va prendre femme chez son oncle Laban (Gn 29, 1-14)
1 Jacob se mit en marche et partit pour le pays des fils de Qèdèm. 2 Il regarda, et voici qu'il y avait un puits dans la campagne. Il y avait là trois troupeaux de moutons, couchés près du puits car les troupeaux s'y abreuvaient. Une grande pierre fermait l'orifice du puits. 3 Quand tous les troupeaux y étaient rassemblés, on roulait la pierre de dessus l'orifice du puits, on faisait boire le petit bétail et l'on remettait la pierre en place sur l'orifice du puits. 4 Jacob dit aux gens : "Mes frères, d'où êtes-vous ?" - "Nous sommes de Harrân", répondirent-ils. 5 Il leur dit : "Connaissez-vous Laban, fils de Nahor ?" - "Nous le connaissons", répondirent-ils. 6 Il leur dit : "Va-t-il bien ?" - "Il va bien, répondirent-ils, voici sa fille Rachel qui arrive avec les moutons." 7 Il reprit : "Voyez ! il fait encore grand jour ; ce n'est pas le moment de rassembler le bétail. Faites boire les moutons et allez les faire paître." 8 Ils répondirent : "Nous ne le pouvons pas tant que les troupeaux ne sont pas tous rassemblés ; alors on roule la pierre de dessus l'orifice du puits et nous abreuvons les moutons." 9 Il parlait encore avec eux lorsque Rachel arriva avec les moutons qui appartenaient à son père, car elle était bergère. 10 Dès que Jacob vit Rachel, la fille de Laban frère de sa mère, et les moutons de Laban frère de sa mère, il s'avança, roula la pierre de dessus l'orifice du puits et fit boire les moutons de Laban, frère de sa mère. 11 Jacob embrassa Rachel, il éleva la voix et pleura. 12 Jacob apprit à Rachel qu'il était le parent de son père et le fils de Rébecca. Elle courut en informer son père. 13 Dès que Laban entendit parler de Jacob, fils de sa soeur, il courut à sa rencontre. Il l'étreignit, l'embrassa, l'amena chez lui ; Jacob lui raconta toute l'affaire. 14 Laban lui dit : "Tu es sûrement mes os et ma chair", et Jacob habita pendant un mois avec lui.
Moïse fuyant l'Egypte se marie au pays de Madian (Ex 16, 22)
16 Le prêtre de Madian avait sept filles. Elles vinrent puiser et remplir les auges pour abreuver le troupeau de leur père. 17 Les bergers vinrent les chasser. Alors Moïse se leva pour les secourir et il abreuva leur troupeau. 18 Elles revinrent près de Réouël, leur père, qui leur dit : "Pourquoi êtes-vous revenues si tôt, aujourd'hui ?" 19 Elles dirent : "Un Égyptien nous a délivrées de la main des bergers ; c'est même lui qui a puisé pour nous et qui a abreuvé le troupeau !" 20 Il dit à ses filles : "Mais, où est-il ? Pourquoi avez-vous laissé là cet homme ? Appelez-le ! Qu'il mange !" 21 Et Moïse accepta de s'établir près de cet homme, qui lui donna Cippora, sa fille. 22 Elle enfanta un fils ; il lui donna le nom de Guershôm - Émigré-là, "car, dit-il : Je suis devenu un émigré en terre étrangère !"
Jésus et la samaritaine au puits de Sychar (Jn, 4, 5-14)
5 C'est ainsi qu'il parvint dans une ville de Samarie appelée Sychar, non loin de la terre donnée par Jacob à son fils Joseph, 6 là même où se trouve le puits de Jacob. Fatigué du chemin, Jésus était assis tout simplement au bord du puits. C'était environ la sixième heure. 7 Arrive une femme de Samarie pour puiser de l'eau. Jésus lui dit : "Donne-moi à boire." 8 Ses disciples, en effet, étaient allés à la ville pour acheter de quoi manger. 9 Mais cette femme, cette Samaritaine, lui dit : "Comment ? Toi, un Juif, tu me demandes à boire à moi, une femme samaritaine !" Les Juifs, en effet, ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. 10 Jésus lui répondit : "Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : "Donne-moi à boire ", c'est toi qui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive." 11 La femme lui dit : "Seigneur, tu n'as pas même un seau et le puits est profond ; d'où la tiens-tu donc, cette eau vive ? 12 Serais-tu plus grand, toi, que notre père Jacob qui nous a donné le puits et qui, lui-même, y a bu ainsi que ses fils et ses bêtes ?" 13 Jésus lui répondit : "Quiconque boit de cette eau-ci aura encore soif ; 14 mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; au contraire, l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissant en vie éternelle."
Dans le dernier numéro du "Blé Qui Lève", nous avons présenté quatre scènes bibliques qui se passent autour d'un puits. Dans un passé encore récent, le puits avait une grande importance : il influait sur la répartition de l'habitat dans la mesure où on pouvait ou non trouver de l'eau facilement. C'était le plus souvent le travail de la femme d'aller chercher l'eau au puits, travail pénible et quotidien, mais aussi occasion de rencontres. Le puits avait pour ainsi dire un rôle social.
Le problème de l'eau dans le monde et en particulier dans les pays du Tiers-Monde, reste un des problèmes majeurs de notre temps. Cette simple évocation nous renvoie à la Bible, témoin d'une histoire qui s'inscrit dans l'humain le plus concret, au ras du sol… et même en-dessous, puisqu'il s'agit de puits ! Rappelons que ces récits ne sont pas des reportages journalistiques. Pour autant, ils prennent un caractère d'humanité qui sonne juste. Ces personnages sont bien de la même pâte humaine que nous ! Nous parlerons d'abord des trois textes de l'Ancien Testament pour en voir les points communs et les différences. Puis nous essayerons de découvrir les rapprochements et les différences, ou, pour mieux dire, la différence, entre ces récits et celui de la rencontre de Jésus et de la Samaritaine au puits de Sychar.
Les trois récits de l'Ancien Testament
Les ressemblances Dans les trois récits, nous sommes dans un monde de bergers avec leurs troupeaux. Ces rencontres auprès d'un puits comportent un certain nombre de "personnages" communs. L'homme (en tant que masculin) étranger passe presque par hasard, mais ce hasard est comme la trace de la main invisible de Dieu qui semble diriger les événements pour faire advenir un mariage. Cette main de Dieu met sur la route de l'étranger une bergère pour qu'elle devienne porteuse de la vie. Enfin il y a l'incontournable patriarche qui décide de l'avenir de ses filles. Pour Rébecca, c'est son frère Laban qui joue ce rôle. Le lieu lui-même est chargé de symboles ; l'eau du puits est porteuse de vie et de fécondité pour les troupeaux. Symbole de fécondité aussi pour les humains : le serviteur d'Abraham y rencontre Rébecca qui deviendra la femme d'Isaac, Jacob tombe amoureux fou de Rachel qu'il épousera après bien des difficultés ; Moïse recevra comme femme Siphora, une des sept filles du prêtre Réouel qu'il a défendues contre des bergers.
Les différences Malgré un fond commun, ces récits sont bien différents les uns des autres. Dans le premier, Rébecca est seule et réalise point par point ce que demande la prière du serviteur d'Abraham ; l'auteur nous montre quasiment en direct l'action de Dieu : tout semble se dérouler comme il l'a prévu, même si, dans la suite du récit, on demandera, presque pour la forme, à Rébecca si elle accepte de devenir la femme d'Isaac. Dans le second récit, les bergers s'entendent pour que tous les troupeaux soient réunis pour ouvrir le puits, et la bergère qui se présente se trouve par hasard (quel hasard !) celle qui deviendra la femme préférée de Jacob. Cependant, déjà, Rachel, désignée comme cadette, porte en germe une partie du drame futur de Jacob (ses démêlés avec son futur beau-père Laban). On sent l'action de Dieu, mais elle est plus voilée et se déroule dans une histoire humaine plus vraisemblable. Dans le récit dont Moïse est le héros, au contraire, les bergers font des misères aux filles de Réouel ; prêtre de Madiân. Moïse apparaît déjà comme le défenseur, le libérateur qu'il deviendra pour son peuple, au nom de Dieu. Son mariage avec l'une des bergères est secondaire par rapport à sa propre histoire. Sa descendance n'aura pratiquement pas d'importance dans la suite de son histoire, ce qui n'est pas le cas pour les deux autres récits.
Dans ces récits, nous sommes loin des cultes de fécondité si importants dans le Proche Orient ancien. En définitive, Le puits n'est qu'un élément matériel, laissant deviner celui qui, seul, est maître de la vie : le Seigneur Dieu.
Jésus et la Samaritaine au puits de Sychar
Ce récit s'enracine bien dans la tradition biblique ! Le cadre semble le même : on est auprès d'un puits ; même impression d'une rencontre apparemment fortuite, mais en réalité dirigée par Dieu ; même rencontre homme-femme ; même focalisation sur l'eau symbole de vie. Il y est même question de mariage : la Samaritaine a eu cinq maris. Cependant, le contenu est différent. Dans ces textes de l'Ancien Testament, Dieu intervient par personnes interposées. Ici, c'est Dieu lui-même qui intervient en la personne de Jésus. Une phrase fait tout basculer : "Si tu connaissais le don de Dieu et qui est celui qui te dit : "Donne-moi à boire ", c'est toi qui aurais demandé et il t'aurait donné de l'eau vive."
Jésus, source de l'eau vive C'est vraiment la personne de Jésus qui est au centre du récit. Il se désigne lui-même comme source de la vie. Mais cette eau porteuse de vie qu'il se propose de donner, c'est bien autre chose que cette eau matérielle qu'il faut sans cesse revenir puiser. Il s'agit de la vie même de Dieu, que lui, Jésus, cet homme fatigué et assoiffé, est seul à pouvoir donner. Comme tout se tient dans l'évangile de Jean, le lecteur averti pensera tout de suite à la mort de Jésus et au coup de lance qui fera sortir de son côté du sang et de l'eau : la croix symbole de mort devient, de façon définitive, symbole de vie.
Source de vie au cœur du croyant Jésus va plus loin : "L'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle." Il va faire en sorte que chaque croyant porte en lui la source même de la vie, suivant la parole tirée du livre des proverbes (Pr 5, 15) : "Bois l'eau de ta propre citerne, l'eau jaillissante de ton propre puits." L'évangéliste, manifestement, parle du baptême. Quand nous avons été baptisés au nom de Jésus Christ, Dieu a creusé en nous la source même du salut.
On peut dire en conclusion que Jésus réalise, par sa personne et toute sa vie, la promesse du prophète Jérémie (31, 33) :
" Voici donc l'alliance que je conclurai avec la communauté d'Israël après ces jours-là, oracle du Seigneur : je déposerai mes directives au fond d'eux-mêmes, les inscrivant dans leur être ; je deviendrai Dieu pour eux, et eux, ils deviendront un peuple pour moi."
L'histoire de l'eau dans l'Evangile
Papy, tu m'as promis de me raconter l'histoire de l'eau dans l'Evangile
Si tu veux bien, je vais commencer par te donner la liste des moments les plus importants où il est question d'eau dans les quatre évangiles. Je te donnerai en même temps le moyen de les retrouver. Au cas où tu l'aurais oublié ou que tu en entendrais parler pour la première fois, je te rappelle que l'on nomme cela des références. On indique d'abord le nom de l'évangile : Matthieu = Mt ; Marc = Mc ; Luc = Lc ; Jean = Jn . Puis on note le numéro du chapitre suivi d'une virgule, enfin les versets. Pour chaque épisode, je ne te citerai qu'un évangile : toutes les bonnes bibles te renverront aux passages parallèles dans les autres évangiles. Le baptême de Jésus (Mt 3, 13-17) - La tempête apaisée (8, 23-27) - La marche sur la mer (Mt 14, 22-33) - La pêche miraculeuse (Lc 5, 4-11) - La guérison à la piscine de Bethzatha (Jn 5, 1-18) - La guérison de l'aveugle de naissance (Jn 9, 1-41) - Le lavement des pieds - L'eau et le sang coulant du côté transpercé de Jésus après sa mort.
Guérison de l'aveugle de naissance (Jean 9, 1-41)
A la fin de l'an dernier, nous avons abordé la question de l'eau dans la Bible et sa symbolique. En ce temps de carême, nous y revenons avec un des grands textes baptismaux de l'Evangile selon Jean : la guérison de l'aveugle de naissance. Nous en donnons le texte intégral avec des sous-titres pour aider la lecture. Nous y reviendrons dans le numéro de Pâques.
La guérison elle-même 1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. 2 Ses disciples lui posèrent cette question : "Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents ?" 3 Jésus répondit : "Ni lui ni ses parents. Mais c'est pour que les oeuvres de Dieu se manifestent en lui ! 4 Tant qu'il fait jour, il nous faut travailler aux oeuvres de Celui qui m'a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; 5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde." 6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l'appliqua sur les yeux de l'aveugle ; 7 et il lui dit : "Va te laver à la piscine de Siloé" - ce qui signifie Envoyé -. L'aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.
Les réactions des voisins 8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l'habitude de le voir - car c'était un mendiant - disaient : "N'est-ce pas celui qui était assis à mendier ?" 9 Les uns disaient : "C'est bien lui !" D'autres disaient : "Mais non, c'est quelqu'un qui lui ressemble." Mais l'aveugle affirmait : "C'est bien moi." 10 Ils lui dirent donc : "Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts ?" 11 Il répondit : "L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, m'en a frotté les yeux et m'a dit : "Va à Siloé et lave-toi." Alors moi, j'y suis allé, je me suis lavé et j'ai retrouvé la vue." 2 Ils lui dirent : "Où est-il, celui-là ?" Il répondit : "Je n'en sais rien."
Première rencontre avec les pharisiens 13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle. 14 Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. 15 A leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit : "Il m'a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois." 16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient : "Cet individu n'observe pas le sabbat, il n'est donc pas de Dieu." Mais d'autres disaient : "Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d'opérer de tels signes ?" Et c'était la division entre eux. 17 Alors, ils s'adressèrent à nouveau à l'aveugle : "Et toi, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux ?" Il répondit : "C'est un prophète." 18 Mais tant qu'ils n'eurent pas convoqué ses parents, les Juifs refusèrent de croire qu'il avait été aveugle et qu'il avait recouvré la vue.
La réaction des parents 19 Ils posèrent cette question aux parents : "Cet homme est-il bien votre fils dont vous prétendez qu'il est né aveugle ? Alors comment voit-il maintenant ?" 20 Les parents leur répondirent : "Nous sommes certains que c'est bien notre fils et qu'il est né aveugle. 21 Comment maintenant il voit, nous l'ignorons. Qui lui a ouvert les yeux ? Nous l'ignorons. Interrogez-le, il est assez grand, qu'il s'explique lui-même à son sujet !" 22 Ses parents parlèrent ainsi parce qu'ils avaient peur des Juifs. Ceux-ci étaient déjà convenus d'exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Christ. 23 Voilà pourquoi les parents dirent : "Il est assez grand, interrogez-le."
Deuxième rencontre avec les pharisiens 24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l'homme qui avait été aveugle et ils lui dirent : "Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur." 25 Il leur répondit : "Je ne sais si c'est un pécheur ; je ne sais qu'une chose : j'étais aveugle et maintenant je vois." 26 Ils lui dirent : "Que t'a-t-il fait ? Comment t'a-t-il ouvert les yeux ?" 27 Il leur répondit : "Je vous l'ai déjà raconté, mais vous n'avez pas écouté ! Pourquoi voulez-vous l'entendre encore une fois ? N'auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi ?" 28 Les Pharisiens se mirent alors à l'injurier et ils disaient : "C'est toi qui es son disciple ! Nous, nous sommes disciples de Moïse. 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse tandis que celui-là, nous ne savons pas d'où il est !" 30 L'homme leur répondit : "C'est bien là, en effet, l'étonnant : que vous ne sachiez pas d'où il est, alors qu'il m'a ouvert les yeux ! 31 Dieu, nous le savons, n'exauce pas les pécheurs ; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l'exauce. 32 Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance. 33 Si cet homme n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire." 34 Ils ripostèrent : "Tu n'es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon !" ; et ils le jetèrent dehors.
Profession de foi de l'homme guéri 35 Jésus apprit qu'ils l'avaient chassé. Il vint alors le trouver et lui dit : "Crois-tu, toi, au Fils de l'homme ?" 36 Et lui de répondre : "Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ?" 37 Jésus lui dit : "Eh bien ! Tu l'as vu, c'est celui qui te parle." 38 L'homme dit : "Je crois, Seigneur" et il se prosterna devant lui.
Qui est aveugle ? 39 Et Jésus dit alors : "C'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles." 40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : "Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ?" 41 Jésus leur répondit : "Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais à présent vous dites "nous voyons " : votre péché demeure."
(mai 2007)
Sommaire
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La montagne dans la Bible
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P. Joseph Chesseron
Dans les derniers numéros du "Blé Qui Lève", nous avons réfléchi à la valeur symbolique de l'eau dans la Bible. Nous reprendrons ce thème au moment du Carême, avec le récit de la guérison de l'aveugle de naissance dans l'Evangile selon Jean.
1- La montagne dans l'Ancien Testament
La Bible connaît d'autres gestes ou lieux symboliques : les repas, les sacrifices, l'onction royale… Un lieu va maintenant retenir notre attention : la montagne. Mais auparavant, prenons conscience de la présence universelle des symboles et de leur valeur.
Les symboles aujourd'hui
Chaque univers humain possède ses propres symboles et, pour comprendre l'univers de l'autre, il faut faire un effort d'ouverture d'esprit. Si je vais visiter le musée des Arts Premiers inauguré récemment, j'ai besoin d'une notice explicative détaillée, sinon je passe à côté de la signification de ces milliers d'objets. Un masque africain est tellement loin de ma civilisation ! Une église romane est un vrai livre sacré, mais il me reste fermé si je ne peux pas entrer dans l'esprit de ceux qui l'ont édifiée, sculptée. Tout récemment, un professeur demande à un étudiant ce qu'est un crucifix. Il lui est répondu : "une sorte de tournevis". Cet étudiant vit dans un autre univers symbolique que celui dans lequel nous avons été formés. En effet, dans notre monde d'aujourd'hui, la symbolique existe toujours, mais elle est différente. Elle prend un caractère quasi religieux dans des domaines où on ne l'attend pas. Par exemple, tout un rituel accompagne les matchs internationaux de football : hymnes nationaux, poignées de mains, échange de fanions… ou écroulement délirant de joueurs les uns sur les autres quand un but a été marqué ! Pensons au doigt levé vers le ciel d'un coureur cycliste célèbre dédiant sa victoire à un ami récemment décédé. De même, vous comprenez mieux la signification d'une poignée de mains quand vous tendez votre main et qu'on vous la refuse. Voyons maintenant, dans la Bible, quelques moments importants où la montagne prend toute sa dimension symbolique.
Abraham au mont Moriyya
Dans l'histoire du peuple hébreu, la première mention d'une montagne se trouve dans le récit du sacrifice interrompu d'Isaac par son père Abraham (Gen 22, 1-19). Nous n'entrerons pas dans le fond du problème que pose ce récit. Nous retenons seulement le fait que Dieu demande à Abraham de monter sur la montagne pour le sacrifice. En effet, le fait de monter est sensé rapprocher de Dieu. Plus tard, sans trop de certitude, on identifiera ce mont Moriyya à la colline de Sion à Jérusalem, où fut construit le Temple, lieu privilégié pour le peuple de la rencontre avec Dieu. C'est vers ce lieu que l'on monte en pèlerinage. Les musulmans pensent que c'est de ce lieu que le prophète Mohammed a été emporté au ciel.
Moïse au Sinaï
Dans les récits de l'Exode, la montagne tient une place prépondérante. Il est assez difficile de suivre les différentes montées de Moïse sur la montagne du Sinaï. Il semble que le texte que nous avons en mains soit le rassemblement de différentes traditions. Peu importe pour nous : la montagne est présentée comme le lieu de la rencontre avec Dieu. Moïse y monte seul à la demande du Seigneur. Tout un univers symbolique se déploie : le tonnerre terrifiant (Ex 19, 19), la montagne fumante (Ex, 2018), le nuage noir (Ex 20, 21), autant d'images pour indiquer la force, la grandeur d'un Dieu qu'on ne peut atteindre par ses propres moyens. Par contre, sur cette montagne, ce Dieu inaccessible veut se révéler. Il fait de Moïse à la fois son confident et son intermédiaire avec le peuple. C'est lui qui prend l'initiative du dialogue avec Moïse, dialogue qui aboutit au don de la Loi, exprimée dans le code de l'Alliance (Ex 20, 1-17) : ce que nous appelons improprement les Dix commandements, le Décalogue, les Dix Paroles. La manifestation de Dieu (Ex 20, 18-21) provoque crainte et tremblement dans le peuple : "Parle-nous toi-même… Que Dieu ne nous parle pas, ce serait notre mort". Mais Moïse rassure : "Ne craignez pas ! Car c'est pour vous éprouver que Dieu est venu…" Nous retrouverons plus tard dans l'évangile (à la transfiguration) cette expression de crainte et la voix qui rassure, autre signe, autre "marqueur", de la présence mystérieuse de Dieu. A sa descente de la montagne, Moïse constate que, déjà, le peuple s'est détourné de Dieu. C'est le fameux épisode du Veau d'or (Ex 32, 1-35). En signe de colère, il brise les tables de la Loi, mais également il se fait intercesseur du peuple auprès de Dieu ; il remonte sur la montagne pour réécrire la loi sur de nouvelles tables, c'est-à-dire pour renouveler l'Alliance. L'image de Dieu que nous retirons de ces récits est celle d'un Dieu majestueux, qui maintient ses distances entre l'homme et lui. Cette image va se transformer avec l'épisode d'Elie à l'Horeb.
Elie au mont Horeb (1R 19, 1-18)
Situons d'abord cette montée d'Elie à l'Horeb (autre nom du Sinaï). Elie vient de se confronter aux prêtres du dieu Baal, s'est moqué d'eux et a fini par les massacrer. Elie apparaît sûr de lui, sûr de sa force appuyée sur Dieu. Puis il a dû affronter les foudres de la reine Jézabel, cette femme païenne qui entraîne son mari le roi Achab sur le mauvais chemin. Elie se sent menacé et fuit au désert. Ce n'est plus le prophète triomphant. Il appelle la mort, mais l'ange de Dieu vient le réconforter et le voilà parti vers la montagne. Nous qui avons en tête la manifestation terrifiante de Dieu à Moïse sur le Sinaï, nous voilà déroutés. Le Dieu qui veut se manifester à Elie ne le fait pas dans le vent de tempête, le tremblement de terre ou le feu. Voilà que survient "le bruissement d'un souffle ténu" (v 12). A ce moment, Elie pressent la présence mystérieuse de Dieu et prend une attitude de profonde vénération. Son zèle pour Dieu reste le même, mais son attitude va être différente, comme si sa rencontre avec Dieu l'avait rendu plus humble. Le Seigneur l'envoie en mission. Bientôt, il va de nouveau affronter Achab et Jézabel, et dans l'épisode de la vigne de Naboth, son zèle pour Dieu fera de lui le défenseur des petits et des faibles.
Dans un prochain article, nous parlerons de la montagne dans l'Evangile. Nous y retrouverons en particulier Moïse et Elie avec Jésus à la transfiguration. En conclusion nous essaierons de voir quelle est pour nous la valeur symbolique de la montagne au cœur de notre foi.
2- La montagne dans l'Evangile
Après avoir réfléchi sur la "montagne dans l'Ancien Testament", nous allons voir quelle place elle teint dans l'Evangile et quelle nouveauté radicale se révèle à son propos. Rappelons une fois de plus que les récits évangéliques ne sont pas des reportages journalistiques et que les lieux sont le plus souvent à comprendre sous leur aspect symbolique. Dans un article précédent, nous avons évoqué la mer comme lieu symbolisant le mal : la marche de jésus sur les eaux, c'est le symbole de sa victoire contre le mal et le péché. Ou encore la multiplication des pains dans un endroit désert, spécialement en Jean, est l'annonce symbolique d'une nourriture bien plus importante que la manne au désert : Jésus est le vrai pain de vie, nourriture pour la vie éternelle.
La montagne comme lieu de prière
Tout d'abord, comme dans l'Ancien Testament, la montagne est le lieu de la rencontre avec Dieu. A plusieurs reprises, nous voyons Jésus se retirer dans la montagne pour prier (Mc 6, 46). Jérusalem elle-même peut être considérée comme une montagne puisque c'est vers elle que l'on monte pour la Pâque. Comme tout bon Juif, Jésus y monte pour la Pâque quand il a douze ans (Lc 2, 41-42) ou encore en Jean 2, 14 : "La Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem." A l'approche de la Passion, Jésus aimera prier sur le Mont des Oliviers, et, si on peut considérer le Calvaire comme une montagne, ce sera le lieu ultime de sa prière. A partir de cet instant, Jérusalem perd sont statut de lieu privilégié de la prière du peuple, selon ce que Jésus avait dit à la Samaritaine : "Crois-moi, femme, l'heure vient où ce n'est plus sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez… Les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité" (Jn 4, 21…)
La montagne comme lieu du don de la Loi nouvelle
Jésus a-t-il prononcé le "Sermon sur la montagne" au Mont des Béatitudes près du Lac de Tibériade, comme l'indique al tradition ? Ce n'est pas certain ; Matthieu ne donne aucune précision géographique. Gardons à ce terme sa valeur symbolique. Moïse a reçu la Loi sur la Montagne du Sinaï. Jésus, lui, donne lui-même la Loi du Royaume sur la montagne (5, 1). Cette loi est chemin de bonheur : les Béatitudes (5, 3-12). Jésus ne vient pas abolir l'ancienne Loi mais l'accomplir (5, 17) : à cinq reprises, il invite à aller au-delà : "Vous avez appris… moi, je vous dis…". Il passe en revue l'ensemble des relations de l'être humain avec ses semblables et avec Dieu, y apportant à chaque fois sa marque personnelle, si bien que "les foules étaient frappées de son enseignement, car il enseignait en homme qui a autorité et non pas comme leurs scribes" (7, 28-29). Cette montagne inconnue est le nouveau Sinaï, et Jésus en est le nouveau Moïse… infiniment plus grand que Moïse !
La montagne comme lieu de la révélation de Jésus, le Fils du Père
Là aussi, une tradition situe la transfiguration sur une montagne connue : le Mont Thabor. Les textes évangéliques ne la nomment pas. Matthieu, Marc et Luc rapportent tous les trois, chacun à sa manière, cet épisode hautement symbolique. Il serait intéressant de noter les différences entre les trois, mais là n'est pas notre propos. De nouveau, la montagne apparaît comme le lieu de la prière. Mais ici, nous sommes à un moment crucial de la vie de Jésus. Il commence à parler à ses disciples de sa passion et de sa mort. Leur apparaissant dans sa splendeur, il veut les préparer à la grande épreuve ; il est montré s'entretenant avec Moïse et Elie, une manière de dire qu'il y a continuité dans l'histoire du salut. Mais il y a aussi une radicale nouveauté. La voix sortie de la nuée le présente comme le Fils : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. Ecoutez-le !". Puis il apparaît seul à ses disciples apeurés : Moïse et Elie ont disparu, les temps nouveaux sont arrivés. Mais les disciples ne le comprendront pleinement qu'au matin de Pâques : "Ne dites mot à personne de cette vision, jusqu'à ce que le Fils de l'homme ne se soit réveillé d'entre les morts." Comme pour sur le Sermon sur la montagne, toute l'attention est centrée sur la personne de Jésus. Il ne s'agit plus seulement de croire en Dieu. Il s'agit d'écouter celui qui est "le Fils". Dieu s'est révélé mystérieusement et partiellement à Elie à l'Horeb ; Jésus se révèle mystérieusement mais pleinement à ses disciples sur cette montagne qui n'a pas besoin de nom.
Notre montagne intérieure : la prière
Nous venons de voir que la prière de Jésus est intimement liée à l'image de la montagne. A notre tour, nous sommes invités à "monter à la montagne du Seigneur". L'alpiniste, ou simplement le randonneur en montagne, sait la somme d'efforts qu'il devra fournir mais la vision du sommet l'habite déjà. Il sait aussi qu'il devra se charger le moins possible et qu'il devra emporter des vivres peu encombrants mais hautement énergétiques. Il sait enfin qu'il a besoin d'un guide en qui il aura pleine confiance. Il en va de même pour celui qui s'engage sur le chemin de la prière. Il sait que c'est un chemin difficile, mais la contemplation du Dieu vivant, toujours imparfaite, déjà le remplit de bonheur. De quoi devra-t-il se décharger pour être plus léger ? Certainement pas du poids de ses frères les hommes ; sa prière ne serait pas chrétienne. Chacun saura découvrir en lui-même ce qui l'encombre, ce qui entrave sa marche en avant. Le pain de sa route, c'est la communion, au pain eucharistique bien évidemment, mais, en même temps, à tous ses frères, car toute prière comporte une dimension communautaire. Enfin, notre guide, notre accompagnateur, c'est le Christ lui-même : "Je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde" (Mt 28, 20). Plus encore il est le sommet vers lequel nous tendons. Ce n'est pas pour rien que la Bible chrétienne se termine par ce cri et ce souhait de l'Apocalypse. "Amen, viens, Seigneur Jésus ! La grâce du Seigneur Jésus soit avec vous tous !"
(mai 2007)
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