Tout ce qui réussit doit-il être admis ?


par Stéphane Marcireau (Texte 1)

par Carole Benoist (Texte 2)

par Jean-Yves Meunier (Texte 3)

par Loïc Buthaud (Texte 4)


Tout ce qui réussit doit-il être admis ? (Stéphane Marcireau)

Cette question permet de rejoindre l’actualité à travers l’exemple de ce gynécologue italien qui prétend avoir cloné une enfant alors que la plupart des pays européens interdisent le clonage reproductif. Or, si ce clonage a réussi, doit-il être admis c’est-à-dire accepté, légalisé et devenir « monnaie courante » ? Est-il possible de rejeter le réel, quelque chose qui a fonctionné ?

Il y a deux approches préalables à mener

Commençons par postuler que réussir signifie « atteindre un résultat satisfaisant » et qu’être admis désigne le fait d’être accepté par la communauté et reconnu par la loi. A la question de savoir si tout ce qui réussit doit être admis, nous estimons qu’il y a deux approches préalables à mener : Tout d’abord, quels sont les critères de la réussite ? Ensuite, qui décide de ce qui est admis ?

Quels sont les critères de la réussite ?

Tout d’abord, ce qui réussit, ce qui procure un résultat doit être envisagé dans la durée au sens où il faut viser le long terme et envisager les retombées de « la pratique qui réussit ». S’il n’est pas possible de tout expérimenter et de connaître toutes les conséquences d’une expérimentation, il demeure fondamental de se poser l’initiale question du long terme, qui concerne l’avenir des générations futures.

Qui décide de ce qui est admis ?

La seconde question à poser est celle de savoir qui va admettre ou refuser. En effet, plus une décision concerne l’ensemble de la population et risque de bouleverser sa vie et ses mœurs, plus il faut une concertation large et intelligente. La question du clonage reproductif a un impact social et culturel plus important que celle d’un nouveau procédé pour la fabrication des micro-ondes… Mais qui consulter pour ces questions qui semblent cruciales, c’est-à-dire qui incarnent des choix décisifs concernant la nature de l’homme et son environnement ? Il ne s’agit pas ici d’invoquer l’usage systématique d’un référendum mais plutôt de rappeler que l’avenir du plus grand nombre devrait résider entre les mains de personnes honnêtes et compétentes, soucieuses d’associer à leur réflexion les représentants de la société civile. Maintenant, concernant le fait d’être retenu, reconnaissons qu’il peut y avoir au moins deux seuils : celui de l’admissibilité puis celui de l’admission. Si un doute persiste, une expérience qui réussit peut demeurer dans le sas que représente l’admissibilité.

Nous pouvons reprendre la question initiale en rappelant que le long terme et la plus large consultation doivent constituer des critères fondamentaux pour retenir ou refuser « quelque chose qui réussit ». Nous n’envisagerons pas ici les questions d’ordre moral qui sont sujettes à de longs développements. Examinons plutôt ce que révèle l’expression « tout ce qui réussit ».

La question de la « réussite »

Le verbe réussir contient une connotation positive qui laisse peu de place à la critique, et il se révèle intéressant car il suggère quelque chose de souhaitable. La réussite du clonage d’un enfant est « une réussite » car c’est une victoire de la science et il est souhaitable que la science progresse (du moins nous risquons-nous à l’admettre !).

Au contraire, il semble difficile d’évoquer, après du grand public, « des réussites » concernant des armes telles les mines anti-personnels qui pourtant étaient d’une efficacité redoutable …La notion de réussite ne paraît pas acceptable dans tous les domaines et il y aurait là matière à approfondir la réflexion. Retenons que certaines disciplines, comme la médecine, sont considérés positivement lorsqu’elles évoluent et sont donc marquées du sceau du progrès. De telles disciplines répondent certainement à de profondes aspirations humaines : les hommes ne veulent-ils pas la vie et la maîtrise de cette vie ?

L’impossibilité de rejeter le réel

Par ailleurs, évoquer quelque chose qui réussit revient à désigner quelque chose qui a déjà réussi donc qui est réel, qui existe et il nous semble que ce qui est, par son existence, acquiert d’une certaine manière, droit de cité. Il est plus facile d’interdire quelque chose qui n’a pas été réalisé que de refuser quelque chose qui fonctionne. L’enfant cloné (s’il est viable) ne fait-il pas déjà partie de notre monde ?
L’homme a développé une science qui lui permet d’accomplir « des miracles ». Mais une fois ceux-ci réalisés, il n’est plus possible de les effacer : il faut en tenir compte. Le temps est irréversible et l’ « obligation d’admettre ce qui a été réalisé » pourrait bien apparaître comme une terrible condamnation, pour le meilleur comme pour le pire.

La présence du hasard, du chaos et de la liberté

Dans son ouvrage « La fin des certitudes », Ilya Prigogine montre qu’il y a une flèche du temps telle qu’il est impossible de concevoir des sciences qui puissent expliquer le passé et prévoir l’avenir avec certitude : le monde évolue et avec cette évolution apparaît l’incertitude. « Dès que l’instabilité est incorporée, la signification des lois de la nature prend un nouveau sens. Elles expriment désormais des possibilités ». Les notions de chaos et de hasard prennent donc place dans le champ des sciences… comme dans le champ social et culturel.
Prigogine montre d’ailleurs que cette incertitude des sciences donne une place à la liberté humaine puisque le déterminisme disparaît.

Les hommes sont donc libres -tel ce chercheur italien- de faire leurs recherches et d’introduire du hasard si ce n’est du chaos dans le monde des hommes. Mais il est aussi de la liberté des hommes de pouvoir décider si « telle réussite » est admise ou simplement admissible ou encore refusée.

L’humble devoir et le terrible fardeau de préparer le monde des générations futures

S’il est possible d’évoquer un progrès humain concernant les sciences, la médecine… Kant semble observer que les générations antérieures peinent pour celles qui suivront et qui récolteront les bienfaits : « seules les plus tardives auront le bonheur d’habiter le bâtiment auquel la longue série de leurs prédécesseurs (certes sans en avoir le dessein) a travaillé, sans pouvoir non plus partager le bonheur qu’ils préparaient » (idée d’une histoire universelle).

Dans ce monde qui se prépare, où apparaissent des expérimentations et des propositions, il est certainement du devoir des êtres raisonnables de poser des questions et de rappeler qu’il s’agit de préserver les générations futures, même si le hasard et le chaos accompagnent le progrès des sciences. La législation sur ce qui doit être admis ou refusée à propos des questions les plus cruciales peut donc dès aujourd’hui être considérée comme un terrible fardeau puisqu’il s’agit d’un héritage que nous léguerons et à l’aune duquel nous serons, à notre tour jugés.




Tout ce qui réussit doit-il être admis ? (Carole Benoist)



Une réflexion sur les fondements de la transgression sociale

Cette question est, entre autres, posée par le financier G. Soros qui s'interrogeait sur la crise actuelle du capitalisme : et si la réussite, ici certains types de profits, pouvait être le signe d'un dysfonctionnement des marchés? Comme si ce pour quoi est conçu un système pouvait finir par le faire éclater. On reconnaît ici l'influence que K. Popper (le concept de l' "open society") a pu avoir sur Soros. Cette question est intéressante dans la mesure où elle remet en cause un système, un consensus ou une société qui a établit des règles qui en viennent à se contredirent elles-mêmes au moment où justement le succès semble évident. Cette critique du système capitaliste faite par Soros met en exergue notre capacité à remettre en question un système au nom même de ses propres valeurs. Ainsi dire qu'une réussite est en fait un échec est extrêmement subversif. Demander à une société de ne pas admettre la réussite du système qu'elle a élaboré est révolutionnaire. Il faut alors admettre une réforme de l'ensemble des structures, et s'interroger sur leur sens car ce système éclate de lui-même au nom d'une force ou d'une vision plus pertinente du monde.

On ne peux s'empêcher de faire l'analogie avec la critique que Paul fait du judaïsme à la lumière de l'échec de la croix : si les prêtres et les pharisiens ont fait mourir le Christ au nom de la Loi juive, qui n'a de raison d'être que dans l'attente messianique, alors la Loi ne suffit pas en elle-même pour nous permettre de comprendre et de vivre notre relation à Dieu. La réussite de la compréhension sociale de la Torah empêche le judaïsme de reconnaître le messie qu'il attend. C'est l'échec de la prédication du Christ qui questionne profondément Paul et le pousse à une autre compréhension du rapport à la Loi : la Loi (outre sa fonction sociale) n'existe que pour montrer son incapacité à satisfaire par elle-même la quête de l'homme vers Dieu. Cette révolution marque l'inscription dans la Nouvelle Alliance et établi une rupture avec une certaine compréhension de Dieu. La croix subvertie la Loi donnée par Dieu aux hommes.

Comment demander à une société de transgresser ses propres règles ? Voire de renverser son système de compréhension du monde au nom même des fondements qui l'on amené à l'établir ? La réussite d'un système devient alors le signe de la défaillance de ce système. Comment sortir du paradoxe ? Au nom de quelle force pouvons-nous opérer cette critique ?
Ne pas admettre une réussite, n'est-ce pas rompre avec un consensus social au nom de valeurs qui ne peuvent être qu'universelles ? Encore faut-il trouver en soi la force existentielle ou rationnelle qui permette cette rupture. La société indienne est exemplaire de ce point de vue. On ne peux qu'admirer la stabilité d'une société fondée il y a maintenant 3000 ans et qui a donné au patrimoine universel une telle richesse artistique (sculptures, arts décoratifs, littérature…), philosophique et spirituelle. La réussite d'un point de vue politique et culturel est indiscutable. L'avenir économique lui-même est source d'espérance. Mais quel désastre en ce qui concerne le respect de la dignité humaine ! Ce qui fonde et fait perdurer la réussite de cette société, ce sont les castes : la force de production qui permet à la société de se développer, ce sont les intouchables (qui ne sont pas considérés comme des hommes à part entière) qui la fournissent. C'est une société parfaitement close (au sens bergsonien) qui trouve dans la religion la justification de ses injustices. Le corps social équivaut au corps de la triade divine et ceux qui ne lui appartiennent pas (les intouchables) ne sont pas des hommes. En Inde, on ne se bat pas pour les droits de l'homme mais pour que l'on reconnaisse que l'on est un homme. Le droit qui a abolit le système depuis 50 ans n'est pas respecté dans les faits car il est perçu comme trop abstrait. Personne ne peut se rebeller sans mettre en péril sa propre conception de son rapport au monde et à Dieu. L'éthique est subordonnée totalement au cultuel (il faut rester pur). La conception occidentale de la dignité humaine même si elle est reconnue rationnellement ne peut être appliquée dans l'état actuel des choses car elle rompt le lien social, c'est à dire la culture ancestrale et donc le sens même de notre vie. La révolte est inconcevable car cela remettrait en cause une vie sociale dont la réussite est admise par ceux-là même qui subissent le poids de son déséquilibre. Le culte et ses nécessaires règles de pureté induisent une éthique particulière. C'est la position du courant sacerdotal dans la Torah : on n'accueille et on n'assimile le ger (l'étranger résidant) conformément au décalogue, uniquement parce que cette démarche permet à la communauté de rester sainte (non-impure) et donc de pouvoir rendre un culte à Dieu.

Quelle est cette religion qui fonde le lien social en l'asservissant à un culte, à une représentation du monde qui permet de sauvegarder un groupe dans la durée en asservissant une partie de ses membres ? Le système à subvertir, au fond, n'est-ce pas en premier lieu ce type de religion fondement d'une vie sociale qui ne trouve sa raison d'être qu'en se niant elle-même?

Si la raison ne suffit pas, car trop abstraite pour certaines cultures, à subvertir un système, sur quel élan s'appuyer ? Quel ressort existentiel peut transformer nos vies et la société ? quelle compréhension de notre action, et de notre raison d'être peut permettre cet arrachement ? Si ceux qui vivent avec nous ne nous donnent pas à vivre dignement où chercher un espoir ?

La voie à suivre ne serait-elle pas celle du Christ qui seul subordonne le cultuel à l'éthique ? Si Dieu est du côté des forts, alors effectivement tout ce qui réussit doit être admis puisque le fort est alors comme l'image de Dieu. Si il y a abondance d'eau, l'arbre ne donne que des feuilles, il faut de l'aridité pour qu'il y ait des fruits. Considérer que tout système porte intrinsèquement les prémices de sa propre faillite, c'est reconnaître la fragilité de l'homme dans la mesure où il n'a pas en lui la capacité de donner pleinement du sens à ce qu'il vit. Seule une vérité existentielle d'un autre ordre peut lui donner la force d'une transgression humanisante. Fumée des fumées, tout n'est que fumée… seule reste une parole qui appelle. Un Verbe fait chair ?




Tout ce qui réussit doit-il être admis ? (Jean-Yves Meunier)



Répondre par l'affirmative à cette question entraîne chacun et la collectivité sociale sur une voie sans issue. A contrario, radicaliser un "Non" absolu face à une telle problématique frise le ridicule et l'irréalisme. Comme dans de nombreux domaines, la pondération, respectant les capacités d'innovation et les besoins de stabilité de l'Homme, se veut être une solution viable.

S'il fallait interdire la réussite sous toutes ses formes sous prétexte qu'elle impose un sentiment d'échec ou une hiérarchie au regard des résultats, nous tuerions ce qui forme l'une des caractéristiques principales de l'être humain à savoir sa capacité d'innovation, sa volonté de changement et son besoin d'émulation. Ce fut malheureusement la tentative du régime soviétique d'étouffer toute initiative individuelle soi-disant au profit de la collectivité sociale. L'Histoire a démontré que cette perspective était non seulement erronée mais aussi dangereuse pour terminer par un échec retentissant. Pour être objectif, il nous faut reconnaître que toutes les dictatures tendent vers un effacement de l'individu (à l'exclusion du dictateur bien entendu mais représenté comme archétype des membres de la collectivité, comme icône du peuple…) : si elle n'est pas censurée, la réussite individuelle est alors interceptée au bénéfice du régime totalitaire.

Abattre les barrières pouvant entraver toute réussite, au nom d'un "Progrès" forcément bon, est une illusion qui risque de se retourner contre l'humanité même. Les exemples sont pléthoriques : l'élevage industriel qui amène de nouvelles maladies pour les animaux et donc pour l'homme ; le programme nucléaire qui entraîne des déchets extrêmement toxiques ; le clonage qui met à mal l'identité humaine ; etc. Ces exemples visaient et atteignaient une vraie réussite, respectivement : de la nourriture à bas prix pour la multitude des consommateurs ; de l'électricité pour tous et en grande quantité garantissant une indépendance énergétique nationale ; des soins thérapeutiques efficaces sans risque de rejet.

La question est alors de savoir et reconnaître où sont les limites à fixer puisque tout progrès entraîne son lot de conséquences plus ou moins désagréables. Le principe de précaution semble être alors une sage mesure visant à interdire (ou tout du moins à mettre entre parenthèse par l'application d'un moratoire) une avancée scientifique, technique ou technologique au regard des risques importants qu'elle comporte. La difficulté est l'accord général sur la mise en place du principe de précaution. Ainsi, les scientifiques sont partagés sur les dangers éventuels des O.G.M., sur le clonage thérapeutique ou sur le changement de climat. Faut-il interdire dès que retentit une sonnette d'alarme, au détriment éventuel des intérêts économiques et financiers, sources d'emplois ? Il apparaît plus sage en tous cas d'étudier de très près et en amont les conséquences prévisibles sur l'environnement, la nature humaine ou le lien social de telle ou telle réussite. Connaître à l'avance les désordres potentiels, c'est pouvoir les corriger ou les amenuiser sans empêcher des avancées réelles de se concrétiser.

Qu'en dit la Bible ? Dans l'Ancien Testament, la notion de réussite n'est pas dévalorisée mais est encadrée par le respect de la Loi et de la volonté de Dieu : "Que ce livre de la loi ne s'éloigne point de ta bouche; médite-le jour et nuit, pour agir fidèlement selon tout ce qui y est écrit; car c'est alors que tu auras du succès dans tes entreprises, c'est alors que tu réussiras." (Josué 1). "Obéis et fais ce que tu veux" serait le pendant avant-gardiste de la célèbre citation de St Augustin. Ce mode de pensée hébraïque est liée à une autre conception qui stipule que le juste se voit forcément récompensé de sa fidélité envers Dieu. Bien entendu, des justes persécutés, Job, les martyrs des Maccabées, etc, creusèrent une brèche dans cette première certitude. Le juste ne sera pas forcément récompensé de son vivant, il sera éprouvé afin que Dieu connaisse son véritable cœur. La réussite n'est plus alors le critère ultime du juste.
Plus encore, dans le Nouveau Testament, les "Sans réussite", les exclus, les pauvres sont appelés au Royaume de Dieu. Ainsi, les effets visuels de la réussite (richesse, sagesse, pouvoir, etc.) n'entrent plus en considération pour le Christ. Ce dernier relève ceux qui sont tombés, guérit les malades, soulage les infirmes dans le souci d'une radicalité nouvelle : "Car il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu." (Luc 18). La réussite sociale n'est plus le critère déterminant mais bien plutôt la conversion du cœur, l'amour du prochain et par voie de conséquence le souci de la promotion de l'autre. Dans ce sens, réussir peut être envisageable mais à condition que cela n'entraîne pas de frein à la foi et que cela soit dans la perspective d'une réussite pour tous : partage, accompagnement, communauté deviennent les critères d'une réussite personnelle.





Tout ce qui réussit doit-il être admis ? (Loïc Buthaud)


Comment savoir avec certitude ce qu'il faut admettre comme vrai, comme beau ou comme légitime ? Rien, à moins d'avoir un critère permettant de distinguer le vrai du faux, le juste de l'injuste. Or que fait la science, sinon d'admettre comme vraie la théorie qui permet de réussir une expérience probante ? Que fait le législateur, sinon d'évaluer la valeur d'une loi selon qu'elle réussit ou non à améliorer la justice civile, la protection des citoyens, ou le respect des droits fondamentaux… ? Qu'apprécions-nous dans une sonate ou dans un tableau sinon le fait que l'œuvre réussisse à susciter en nous une émotion esthétique ? Il semble ainsi que la quête scientifique, philosophique, esthétique, politique ou juridique doit être jugée à l'aune du critère de la réussite.
En ce sens, le modèle de toute recherche apparaît comme la technique, dont le critère par excellence est à l'évidence la réussite. En effet, nous jugeons la valeur d'un objet ou d'un procédé technique non seulement parce qu'il comble un besoin, remplit un intérêt, mais aussi selon sa capacité à réaliser efficacement ce pourquoi il est fait, à savoir ce besoin, cet intérêt, bref, son utilité. Autant dire que le critère technique est la réussite de l'action.
Doit-on conclure de cela que la réussite, dans sa signification technique, est le critère absolu de tout ce qui doit être admis comme vrai, comme juste ou comme beau ? Ne faut-il pas voir là le dernier aboutissement du règne de notre culture technique ? De la défaite définitive de la theoria face à la praxis ? En effet, non seulement nos existences semblent comme immergées au milieu d'une multitude d'objets techniques, ce qui faisait dire à un sociologue que l'homme contemporain ne faisait que quitter une machine pour en retrouver une autre. Mais cette omniprésence de l'environnement technique imprègne aussi nos vies jusqu'à déterminer nos consciences. En effet, le principe suprême de notre système de valeurs semble être la réussite technique : n'a de la valeur que ce qui me permet de réussir quelque chose ; inutile d'apprécier ce qui n'a aucune fonction ; à quoi bon faire quelque chose qui n'a pas d'intérêt.
Il n'est donc pas étonnant que cette philosophie pragmatique et familière de la réussite ait suscité nombre critiques, de Heidegger à Arendt en passant par Bergson ou Gandhi. Dans la critique de la culture technique que prononcent ces derniers, on voit toujours plus ou moins poindre le regret d'une culture perdue où la recherche gratuite de la vérité, la quête désintéressée de la beauté, l'espérance non-lucrative d'un monde plus juste ou plus pacifique, faisaient figure d'idéal collectif et de critère de la valeur. En d'autres termes, n'avaient véritablement de valeur que l'inutile et le gratuit : l'honneur, l'esprit, la contemplation, la générosité, la sainteté, l'utopie politique du progrès, etc. Le sens de l'existence tenait moins à la réussite de l'intérêt subjectif individuel qu'à la poursuite d'une idée objective qui dépassait les vies en en transfigurant le sens. La réussite, l'efficacité, le profitable, l'intérêt, la performance, la fonctionnalité technique, n'étaient que valeurs relatives liées au monde subalterne du travail des classes laborieuses. Et pour qui donnerait de la valeur à la gratuité, du sens au désintéressement, il serait sans doute difficile de ne pas sentir poindre le regret d'un monde aristocratique.
A l'inverse, il n'est donc pas étonnant qu'une société fondé sur la production technique du travail et la consommation intéressée de ses fruits porte en elle pour valeur la notion de réussite. Il n'en reste pas moins qu'il est maladroit de comparer culture aristocratique de la gratuité et culture démocratique libérale de la réussite. Tout d'abord parce que le système de valeurs aristocratiques est un mythe qui ne s'est jamais véritablement incarné dans l'histoire. De plus, ce mythe n'est jamais qu'un luxe, luxe de celui qui n'a justement pas à réussir la réalisation de son intérêt individuel puisque d'autres, les membres la grande masse laborieuse, s'en occupent pour lui.
Nous interroger sur la valeur de la notion de réussite exige donc que nous pensions les deux idées qui lui sont inhérentes, et qui sont en même temps les axes de nos sociétés modernes : L'idée de réussite implique la notion d'efficacité, qui renvoie au champ de la technique ; l'idée de réussite implique aussi la notion d'intérêt individuel, de profit ou d'utilité, qui renvoie au domaine de la démocratie libérale (considérée comme système permettant de réaliser l'intérêt individuel du plus grand nombre).
Comment peut-on alors imaginer qu'une société marquée par sa technique et son système démocratique libéral puisse vouloir autre chose que la réussite, puisse attribuer du sens à la gratuité, au désintéressement, puisse se donner un idéal transcendant au delà de l'individualisme ego-centré de ses membres, puisse aimer l'inutile, le temps perdu, la conversation libre ? Comme disent les élèves : on peut pas juger celui qui a une religion ; si ça lui fait du bien d'y croire, il a bien raison, pourquoi s'en priverait-il ? A quoi cela me servira dans mon boulot de connaître Descartes ou Flaubert ? Ou dernièrement devant la Dentellière de Vermeer, fruit de deux ans de travail : il avait vraiment que ça à foutre ? En gros, faire œuvre philosophique, artistique, scientifique, sans application pratique, ce n'est pas réussir, mais bien rater sa vie.
S'il est évident qu'on ne peut se satisfaire du pur pragmatisme d'un système de valeurs fondé sur la réussite (puisqu'on peut aussi bien réussir dans le mal que dans le bien), il reste que ce n'est pas en se réfugiant dans la quête d'idéaux transcendants à la mode platonicienne, aussi inoffensifs qu'inefficaces, que l'on pourra échapper à la conception technicienne de l'existence. Il faut donner à la valeur de la réussite le crédit de pousser à ne pas seulement se payer de mots, mais à aller jusqu'à l'action, à rendre effective nos pensées, nos croyances ou nos espérances. A ne pas jouer Antigone face à Créon ou Sainte Blandine dans la fosse aux lions. Que vaut une pensée pure méprisant les basses contingences de l'action ? Ou l'adhésion à une foi qui ne porterait aucun fruit dans l'existence ? S'il ne faut évidemment pas juger une opinion à la lumière seule de la réussite opératoire qu'elle permet, sans doute faut-il y voir malgré tout une limite si cette opinion ne nourrit en rien l'existence en action. A moins de devenir comme ces idéalistes désintéressés que raillait Péguy : "Ils ont les mains purs, mais ils n'ont pas de mains."

 

Haut de page