Sur quoi le juste se fonde-t-il? |
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Par Stéphane Marcireau (texte1) Par Jean-Yves Meunier (texte3) Sur quoi le juste se fonde-t-il ? (Stéphane Marcireau) Le juste, le sage et la sainte… Le juste - du latin justus "conforme au droit " - n'est-il pas d'abord celui qui respecte le droit ? Dans ce cas, le juste fonderait sa conduite sur des principes qui le précèdent et dont il est rarement l'auteur. En effet, nous naissons dans une société déjà constituée de lois. Le juste pourrait donc être défini comme celui qui suit scrupuleusement la loi, " qui agit selon la justice ou dont la volonté est conforme à la loi morale " (Grand dictionnaire de la philosophie (Larousse). Salomon était-il un homme juste? Si l'on fait référence au passage de l'Ancien Testament (I Rois 3, 16) où Salomon doit départager deux femmes qui se disputent un enfant, on peut estimer que la première proposition de Salomon, qui consistait à couper le bébé en deux, relevait - en apparence - d'un strict principe de justice puisque chacune des deux femmes déclarait être la mère de l'enfant vivant. En l'absence de preuve déterminante, il ne restait qu'à couper l'enfant en deux : chacune ayant une part égale, comme on partage un gâteau et dans un souci de justice commutative (" caractère que prend la justice lorsqu'elle conçoit ce qui est dû à chacun comme devant être strictement équivalent, interchangeable " philosophie de A à Z, Hatier). Et au-delà du juste et du sage ? Reprenons ce passage de la Bible où Salomon rend son jugement. Il peut rendre son sage jugement parce que les deux femmes en présence se sont exprimées, lui permettant de dévoiler la vraie mère et l'usurpatrice. René Girard, dans Les origines de la culture (DDB p. 127) consacre un passage à ce jugement et montre que la différence de comportement entre les deux femmes est insurmontable : " Il ne fait aucun doute que la distance entre ces deux actions est la plus grande qui soit, et c'est la différence entre le sacrifice archaïque, qui détourne contre une victime tierce la violence de ceux qui se battent, et le sacrifice au sens chrétien, qui consiste à renoncer à toute revendication égoïste, à la vie s'il le faut, pour ne pas tuer ". " L'histoire morale de l'humanité est passage du premier sens au second, accompli par le Christ mais pas par l'humanité, qui fait tout pour échapper au dilemme, et surtout ne pas le voir " (Ibid., p. 128).La mère qui préférait que l'enfant vive, quitte à en être dépossédée incarne donc un sacrifice christique et Girard emploie à son propos le terme de figura christi. " Le Dieu de la Bible est d'abord le Dieu du sacré et, de plus en plus, le Dieu de sainteté étranger à toute violence, le Dieu des Evangiles " (Ibid., p. 131). Sur quoi le saint se fonde-t-il ? Si le Juste fait appel à un respect scrupuleux de la loi - en s'appuyant sur sa raison - et si la sagesse fait intervenir un don, qu'en est-il de la sainteté ? La liberté humaine consisterait à pouvoir sortir du mécanisme mimétique qui reproduit la violence : désirer ce que l'autre possède finirait par culminer dans un affrontement violent exigeant, symboliquement ou réellement, un bouc émissaire, c'est-à-dire le sacrifice d'un innocent. L'enfant du jugement de Salomon aurait pu être sacrifié pour apaiser les deux femmes si aucune n'avait abandonné sa requête. L'issue est heureuse parce qu'une des deux femmes agit avec sainteté.Par conséquent, la sortie du sacrifice, de la violence et de la mort exige l'intervention de la sainteté. Et la seule personne qui permette cette sortie, selon les Evangiles et Girard, c'est le Christ. Il s'agit alors d'imiter le Christ. Saint Paul (I Co 4, 16) déclare : " Montrez vous mes imitateurs " mais, à travers lui, il invite à imiter le Christ. C'est pourquoi " il fait simplement partie d'une chaine infinie de " bonne imitation ", d'imitation sans rivalité, que le christianisme cherche à constituer. Les " saints " sont les maillons de cette chaîne ." (Ibid., p. 137).La sainteté se fonderait donc sur l'imitation de Jésus Christ, seul modèle permettant à l'humanité de s'extraire de la violence. L'unicité du Christ - sa divinité - résidant dans ce que précise Christine Orsini dans René Girard et le problème du mal (Grasset, p. 47) : " La divinité du Christ, pour Girard, veut dire ceci : le régime de la violence est tel que sa révélation eût été impossible sans que surgisse un être qui ne lui doive rien, qui ne pense pas selon ses normes et qui soit cependant capable d'en révéler les mécanismes ". Il nous a semblé possible de montrer que l'homme juste est d'abord celui qui applique scrupuleusement la loi, ce qui est moral. Néanmoins l'homme juste peut être " trop juste " et dans son zèle produire l'injustice. Découper l'enfant en deux aurait permis à Salomon de départager deux mères se disputant un enfant vivant. Mais Salomon n'ira pas jusque là car, dans sa grande sagesse, il discerne la vérité, la sainteté de la figura christi. Une société humaine a certes besoin d'hommes justes et sages mais pour sortir du cycle de la violence, elle a surtout besoin de saints et de saintes. Il n'est pas demandé aux hommes d'êtres des justes ou des sages mais plutôt des saints. Il ne s'agit pas nous rappelle Girard d'une simple alternative mais du choix décisif. Dans " Achever Clausewitz, Carnets Nord, p. 149 " il estime que " le Christ impose une alternative terrible : ou le suivre en renonçant à la violence, ou accélérer la fin des temps. ". Il ne s'agit pas là d'un constat amer car Hölderlin n'indiquait-il pas qu' " aux lieux du péril croît aussi ce qui sauve " ?
Sur quoi le juste se fonde-t-il ? (Albert Rouet) La question est ambivalente : parle-t-elle de l'homme juste afin de préciser sur quoi, sur qui, il s'appuie, ce qui le justifie ? Ou vise-t-elle ce fondement sans lequel nulle justice ne se présente solidement ? Il me semble que la seconde signification fonde la première : savoir quelle justice établit la justification de l'homme juste reste préférable à l'estimation par laquelle un homme mesure sa moralité, avec ce mélange de vérité, d'illusion et d'inconscience des confidences sur soi. C'est à cause de ce mélange que parler de la justification de l'homme juste sans scruter d'abord le fondement de la justice, autorise les approximations aussi bien que les intégrismes. Car, dans la volonté de se justifier (cf. Luc 10, 29), chacun projette dans la justice ce qu'il escompte retrouver en lui ! Ce phénomène de miroir agit puissamment dans les relations sociales : " Vous tirez gloire les uns des autres (Jn5,44). Y a-t-il une juste justice? Sous la pression du besoin ou l'ardeur du désir, la liberté tend à occuper tout l'espace disponible. Comme un gaz. Occuper la savane, tenir les points d'eau, explorer les continents ou monopoliser les matières premières, sous les différences de moyens se cache une même volonté de prendre et de détenir. Avoir pour être, cruelle nécessité ! Etre ou avoir : le dilemme ne tient pas seul : n'ayez rien et vous ne serez plus ! La nature a horreur du vide où elle craint de disparaître. Avant la théorie de l'évolution, surgit le constat de la loi du plus fort : manger ou être mangé. Voilà qui rabaisse nos idéalismes ! Voilà aussi ce qui décrypte une bonne part de l'histoire de cette espèce, la plus fragile à sa naissance, la plus forte dans ses ambitions et qui se nomme l'humanité ! Son espace vital a besoin d'expansion : ce que tient un groupe, l'autre ne l'a pas. Cette concurrence sévère légitime les luttes pour la vie que régulent seules quelques obligations de sagesse. Elles s'acharnent à conserver ce que la coutume ou la force ont occupé. Une telle boulimie tempérée rappelle le stade illusoire où l'enfant-roi s'attache à " être-tout ". " Ce n'est pas juste ! " s'écrie t-il quand ses parents dressent une limite à ses débordements. La justice se donne donc, faute de mieux, pour celle qui pose des limites aux possessions et aux envies. Le roi (rex) trace, de sa charrue féconde, les limites de son territoire : il régit (regere) Son espace, il le protège, il l'agrandit. Il lui faut donc le peupler. Le roi possède les femmes : King vient de gignere, enfanter. Sa fécondité d'enfants, de guerriers, de moissons prouve sa vigueur, donc sa puissance. Ainsi la justice n'utilise la force que parce qu'elle en émane. Le pouvoir s'identifie avec la puissance et les canons portent l'inscription : " l'ultime raison des rois " (ultima ratio regum). Tant de grandes énergies pour conquérir, garder et procréer, se déploient dans le monde plein de la puissance sur les choses (territoire et or), les êtres (animaux et plantes) et les personnes humaines. La justice consiste à équilibrer ce monde plein en sorte que les brutalités, les oppressions, les violences indues, ne risquent de porter un groupe à l'implosion et à la disparition. L'équilibre des pouvoirs agence des antagonismes d'intérêts, inévitables par les divergences, grâce au droit de faire régner la force des lois sur l'intensité des aspirations. Le progrès vient ici de l'établissement des règles. Mais il s'agit toujours de la loi du plus fort ! Certes, ce n'est plus celle des armes et des cruautés, mais bien celle, policée, réfléchie donc calculée, de la raison sociale et de l'intérêt public. Un monde plein est mis en ordre. Le fondement de la justice tient dans la plénitude. Shalam, la paix, désigne d'abord cette abondance satisfaite. Voilà un a priori conséquent… Celui du " plein ". Il oblige la justice à garder. Garde des sceaux. L'a priori porte sur cette exigence que l'homme a plus besoin de vide que de plein, afin de déployer sa liberté et l'espace de la rencontre. Quand tout est plein, l'homme étouffe. Il n'accède à la ligne de départ d'un adulte qu'à la condition de faire le deuil d'avoir tout afin de pouvoir rêver d'être tout. Alors, la personne en arrive à être quelqu'un et non plus une chose perdue dans la masse. S. Augustin faisait déjà remarquer, dans l'expression " massa damnata " combien la damnation laissait plongé dans la masse, confondu, indistinct. Le baptême tirait de l'indistinction en permettant d'être connu par son nom. Les lois n'ont donc pas pour objet premier, ni la justice immédiate (pour autant qu'elle se confonde avec elles) ni d'offrir un cadre rassurant pour devenir un participant au groupe. Il ne s'agit pas seulement pour elles d'organiser un vivre ensemble sans heurt, mais de permettre l'apparition d'une humanité humanisante, c'est-à-dire de personnes également responsables d'elles-mêmes et de leur histoire. Ainsi ce qui est juste vise l'au-delà de ce qu'est un être, donc un espace libre. Le désir de justice consiste à tenir sa place, à être reconnu. Il investit le champ social de cette exigence. Dépassant le souci de " rendre justice ", l'objectif cherche à obtenir justice en sorte que chacun ose aller au bout de ce qu'il est. Le fondement de ce qui est juste ne se tient pas dans un plein déjà constitué, mais dans le vide de cette visée. Sinon, l'apparente objectivité des règles est subvertie par les choix subjectifs de ceux qui les établissent. Sans doute est-ce parce que notre société, livrée au pouvoir de l'émotion, se protège par un nombre indéfini de lois, que le principe de précaution tente de prévenir la moindre insécurité. Il dévoile la peur de l'avenir. En cela, il n'est pas juste, au sens où il rate sa cible en augmentant la frilosité. Est juste ce qui maintient l'écart entre ce qu'on est et ce qu'on peut devenir. La justification Un mot sur le débat qui a opposé catholiques et réformés : la justification. Deux mondes pleins s'y affrontent, pleins de foi ou d'œuvres… Or le baptême rend un être conforme au Christ. Le Christ part (Jn 16, 7) en retournant à son Père (Jn 20, 17). De ce fait, le baptisé se trouve placé devant un vide (qui est le contraire du néant), un espace infini. L'horizon de Dieu s'élargit devant lui, in-fini. Les Grecs aimaient le fini, le par-fait. Le Nouveau Testament leur offre de l'in-achevé : une alliance où s'adapter l'un à l'autre. Tel est le salut, comme une béance au côté. Une justice. " Oui, c'est le Verbe de Dieu, qui a habité en l'homme, et qui s'est fait fils de l'homme, pour habituer l'homme à recevoir Dieu, et à habituer Dieu à habiter en l'homme comme cela paraissait bon au Père ". (Irénée de Lyon : " Contre les Hérésies ", 3 - 20, 3). Sur quoi le juste se fonde-t-il ? (Jean-Yves Meunier) Même en écartant d'emblée les différents sèmes de " juste " compris comme adjectif (adéquat, ajusté, étriqué, strict…) au profit du substantif, il n'en apparaît pas moins qu'il nous faut en préciser le sens. Parlons-nous du juste en tant que promoteur de la justice ou du juste mis en valeur par les religions ? Le choix entre ces deux aspects n'est pas anodin car il renseigne alors sur le principe qui fonde ce juste. "On commence par vouloir la justice et on finit par organiser une police" (Albert Camus, "Les justes") Cette citation illustre bien toute la difficulté dans l'application de la justice, dans la possibilité d'être juste. Basiquement, être juste c'est appliquer la justice pour soi et pour les autres. Au-delà d'un droit individuel inaliénable, il en ressort une volonté de rendre justice en reconnaissant ce droit à tous. Or, Albert Camus nous questionne sur la radicalité d'une telle approche : l'idéal porteur de justice n'entraîne-t-il pas à terme une mise en application moins idéale, réaliste diraient certains ? Avec le risque que cette application défigure le principe de départ voire même le contredit. Combien de totalitarismes, souvent avec conviction, ont promu la justice parmi les valeurs les plus fortes de leur système tout en forgeant une police et une armée extrêmement répressives ? C'est malheureusement ce qui arrive lorsqu'on est tendu vers l'absolu, vers l'idéal, au point d'oublier l'homme. Et dans le même sac peuvent être rangés l'intégrisme, le communisme, le fascisme ou le terrorisme. Au nom de la Justice (ou de Dieu), tout est toléré, la fin justifiant les moyens. Alors comment éviter ces écueils tout en respectant le principe même de justice ? Comment une société peut s'organiser sans tenir ensemble la justice, comme principe actif, et son corollaire négatif, le jugement ? Balance et glaive ne sont-ils les deux symboles de la justice humaine ? Il paraît évident que " sans bras armé ", sans menace d'usage de la force, la justice est vaine puisqu'il y aura toujours des récalcitrants, des égoïstes ou des personnes dangereuses. Cependant, la justice doit tenir compte de garde-fous indispensables : présomption d'innocence, respect des droits fondamentaux de tout prisonnier, police des polices, indépendance des juges (aussi bien vis-à-vis des politiques que de l'opinion publique trop soumise aux émotions), etc. Seule une justice libre aux moyens régulés mérite d'être promue. "Tu es trop juste, Yahvé, pour que j'entre en contestation avec toi. Cependant je parlerai avec toi de questions de droit. Pourquoi la voie des méchants est-elle prospère ? Pourquoi tous les traîtres sont-ils en paix ?" (Jérémie 12, 1) Dans la Bible, le Juste est celui qui respecte avant tout la coutume ou la loi. Il observe les commandements divins. Ce premier courant de pensée s'apparente à du légalisme et traverse tout l'Ancien Testament (c'est le modèle de foi des pharisiens). Un autre courant de pensée préfère relier la foi du Juste à la miséricorde de Dieu. Ainsi, être injuste c'est outrager la sainteté de Dieu. A contrario, être juste c'est être promis à la bénédiction de Dieu (Noé est le type de l'homme juste échappant au châtiment et bénéficiant du salut). On entre là dans un des paradoxes sur la justice de Dieu : non seulement un juste comme Job peut être maltraité, par Dieu-même, mais encore les bienfaits de Dieu sont parfois envoyés à tous dans distinction, sans mérite particulier. Un passage doit alors s'opérer dans la compréhension de la justice. Cette dernière ne peut se contenter d'une simple forme passive (l'impartialité du juge vis-à-vis du jugé) dont Abel est la figure emblématique, symbole de rectitude intérieure, mais doit atteindre un degré supérieur et actif où chacun est invité à trouver envers autrui l'attitude exacte qui convient. La difficulté consiste à déterminer cette attitude exacte. Or, pour le croyant, juif ou chrétien, Dieu est le modèle à suivre. Dans Jérémie 12, 1, Dieu est juste car il n'est jamais dans son tort et nul ne peut se disputer avec lui. Nous dirions " intègre " aujourd'hui. Mais surtout Dieu donne la possibilité à l'Homme de se présenter devant Lui et de demander à être justifié c'est-à-dire reconnu comme un être juste. Là encore, le pharisien croit que le respect intégral de la loi entraîne de facto sa justification. C'est Jésus, fidèle en toutes choses, qui accomplit toute justice et glorifie Dieu. Lui a été justifié et son œuvre reconnue par Dieu. Le mouvement de retournement, de conversion, est de passer d'une justice qui nous est propre, celle qui vient de la loi, à la réception de la justice de Dieu par la foi. Ce qui apparaît au final c'est que le juste doit aller au-delà d'une forme de justice passive (respect des lois) même si cela représente le socle d'une société. Se fonder sur un principe abstrait de justice c'est engendrer les causes de sa déchéance. Pour le moins, l'homme doit intégrer à la Justice ce qui va lui permettre de s'épanouir. Pour le chrétien, le modèle Jésus-Christ nous pousse à œuvrer pour toute justice, à se fonder sur Dieu par la foi afin d'être juste par rapport à soi et aux autres c'est-à-dire trouver la bonne distance vis-à-vis de soi (se décentrer) et vis-à-vis d'autrui (aimer). Sur quoi le juste se fonde-t-il ? (Loïc Buthaud) La définition classique du juste est : " rendre à chacun ce qui lui est dû " ; définition purement nominale, puisqu'elle ne dit justement pas ce qu'il faut rendre à chacun, ni sur quoi se fonder pour déterminer ce qui est dû à autrui. Définition purement nominale, certes, mais qui ne dit pas rien. A partir d'elle on peut déjà noter que : d'une part, la possibilité d'être juste implique autrui, et que cette définition suppose un dû, une dette, vis-à-vis de lui, que nous devons honorer. En matière de justice, autrui nous ferait crédit. Pour autant, si la définition de la justice est assez creuse, du moins lui donnons-nous un contenu concret dans la pratique : il n'est pas juste de voler, de mentir, de trahir, de tromper, de faire souffrir, etc. Sur quoi nous fondons-nous alors pour rendre compte de nos principes de justice ? Principalement sur deux faits : la coutume et le sentiment (en premier lieu la pitié). Seulement, bien qu'il soit difficile de faire comme si nous n'étions ni héritier d'une coutume, ni poussé dans nos jugements moraux par notre affectivité, la coutume comme le sentiment ne peuvent constituer des fondements de la justice, puisqu'ils sont particuliers, multiples, soumis au devenir, subjectifs, etc. Critique habituelle. Nous en sommes au constat que fait Platon (Eutyphron, 7d) : le juste et l'injuste est un domaine où il n'y a ni " critère suffisant ", ni " arbitre ". De là la nécessité de réfléchir pour tenter de trouver un fondement universel à la morale, à moins de tomber dans l'amoralisme. Sur quoi le juste se fonde-t-il ? (Carole Benoist) J'ai choisi de comprendre dans la question formulée par le sujet, le terme « juste » non pas comme étant un concept mais une personne. Le questionnement ne porte plus alors sur les critères de validité de la justice mais sur ce qui fonde la praxis d'une personne reconnue comme « juste ». Qu'en est-il donc du juste ? Couramment l'on pourrait comprendre que le juste est celui qui a la volonté constante de rendre à chacun son dû dans une distribution équitable. La bible, et notamment l'ancien testament, a une approche plus fine du juste, qui devient le paradigme de l'humanité parfaite, puisque celui qui juge justement ne peut être que le reflet de la volonté divine. Le juste est celui dont la conduite est conforme à la Loi, il est le serviteur irréprochable et l'ami de Dieu, celui qui se soucie particulièrement des petits et des pauvres. On se souviendra du récit de l'intercession d'Abraham (Gn 18, 16) : Dieu veut détruire Sodome et Gomorrhe mais Abraham marchande: on ne peut traiter le juste comme le pêcheur: dix justes dans la ville suffiraient à l'épargner. YHWH considère alors que la présence des justes (les saints) est salvifique en elle-même. On apprendra en Is 53, que la souffrance d'un seul peut sauver tout un peuple, ce qui sera réalisé en Christ. YHWH dans un oracle recueilli par Ezéquiel (Ez 18, 5) définit qui est juste :
Le lien existant entre le juste et celui qui est fidèle à la Loi est intéressant, car la Loi (cf le Deutéronome) a été donnée par Dieu pour que les hommes puissent vivre. Se dessine alors une approche vitaliste du juste : c'est celui qui vit pleinement de ce qui fait vivre l'humanité, la justice divine. La conception sémite est bien éloignée de la compréhension grecque qui considère le juste comme étant celui qui a sa place dans un ordre préétabli (cf Aristote). Platon place aussi le juste au sommet de sa société car il soumet ses passions à la raison. C'est pour cela qu'il est appelé à gouverner. La raison comme fondement de la praxis du juste ?Les chrétiens, comme souvent, réinterpréteront ces deux approches culturelles : la justice divine est le principe qui permet de juger nos conceptions humaines de la justice et des relations humaines puisque l'humanité doit être le reflet de la justice de Dieu. Mt 5, 48 « soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ». L'adoption filiale de l'homme par Dieu réalisée en Christ est le moyen et la réalisation de la justification salvifique. L'homme selon Paul ne peut être juste par ses propres efforts même lorsqu'il obéit à la Loi mosaïque. C'est là l'échec du judaïsme. La Loi donnée par Dieu n'est pas suffisante pour que l'homme soit juste. Le fondement du juste n'est pas dans la Loi, fût-elle donnée par Dieu. Il est dans la grâce que Dieu donne au juste qui a foi en Christ (Rm 5, 1-11). Ainsi pour Paul, c'est la foi en la personne du Christ, qui participe et reçoit la Grâce, qui fonde l'être même du juste. Ce dernier dans la foi et par grâce divine participe de l'être même de Dieu. Le fondement du juste, c'est sa possible divinisation à la fois en acte et en espérance. Saint Augustin théorisera davantage le rapport entre justification et grâce : justifier un être humain, c'est le faire vivre en accord avec le principe rationnel en lui : la volonté de Dieu. C'est pour cela que la justice humaine ne peut-être qu'imparfaite et transitoire puisqu'elle ne participe qu'incomplètement à la grâce souveraine de Dieu. St Thomas se positionnera différemment d'Augustin, puisqu'il reconnaitra une justice naturelle même chez les non-chrétiens (germes divins dans la création). Il lira étroitement justice (une des 4 vertus cardinales avec la prudence, la tempérance et la force) et volonté. La dissociant en partie d'une philosophie de l'être. Ouvrant la porte à une compréhension moderniste d'un législateur rationnel, peut-être tenté, comme le montrera Rawls par une conception utilitariste de l'ordre social. Faut-il nécessairement un voile d'ignorance posé sur la réalité sociale pour que le juste puisse fonder sa justice ? La Grâce aurait-elle oublié la raison ? Faut-il avec Habermas penser l'universel dans la praxis linguistique et sociale du juste ? Le logos partagé serait-il alors le nouveau principe herméneutique du juste dans un monde sans transcendance ? La conception sémite du rapport de l'homme à Dieu axée sur une Loi permettant de vivre ensemble est d'autant plus intéressante que le Christ en montre la limite : la Loi, la Justice n'est salvifique, ne permet à l'homme de vivre « divinement » que s'il accepte de vivre de la Grâce de Dieu, c'est-à-dire de son amour. Le juste n'est juste que parce qu'il se reçoit d'un autre.
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