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par Loïc Buthaud (Texte 1) par Jean-Luc Cravéro (Texte 2) par Stéphane Marcireau (Texte 3) par Bertrand Parisot (Texte 4) par Laurent Pérault (Texte 5)
Résumé (Loïc Buthaud)
Voilà trois concepts aussi lourds qu'universels, si universels qu'ils apparaissent un peu abstraits. Et pourtant: n'y a-t-il pas une expérience commune et intime où nous expérimentons à la fois le salut, le bonheur et la liberté? Nous voulons parler de l'amitié.
Résumé 2 (Jean-Luc Cravéro) Il y a là l’idée d’une sensation de bonheur à savourer simplement à chaque instant lorsqu’elle se présente, sans s’y attacher et en rendant grâce. Mais c’est un bonheur qui a été préparé comme le champ qui est retourné, fumé, semé et arrosé avant d’obtenir la récolte. Ce bonheur là est marqué au sceau d’une ouverture à l’Autre parvenue à un équilibre et à une maturité ainsi que le suggère la formule balancée du plus grand commandement "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force et ton prochain comme toi-même".
Résumé 3 (Stéphane Marcireau) L’homme moderne n’est-il pas malade du matérialisme, de la matière dont il n’émerge plus et dont il ne parvient plus à se séparer ? C’est en ce sens que la notion de dualisme nous semble salvatrice... Il semble nécessaire de retrouver un sens de l’au-delà, de l’ailleurs, du transcendant qui nous hisse hors de cette matière et permette de répondre à cette aspiration de perfection qui traverse (encore) l’homme. Mais l’homme doit retrouver la valeur de la solitude et de la vie intérieure...
Résumé 4 (Bertrand Parisot) Antigny, petit bourg au fond du Poitou. À deux pas des fresques célèbrissimes de Saint Savin, une peinture méconnue ornant les murs de la petite église : le Dict des trois morts et des trois vifs, ou une exhortation de la société, prétendument heureuse et libre, à se préoccuper de son salut. Comme un appel à l’Église à ne pas avoir peur de jouer le rôle peu attirant du mort décharné, pour mieux interroger chacun, l’inciter à mettre sa liberté au service d’une parfaite humanisation de soi-même et des autres.
Résumé 5 (Laurent Pérault) "La libération d'Egypte du peuple d'Israël, à travers le passage de la mer Rouge, est la figure permanente de la libération de tout mal, et l'entrée dans la Terre promise est déjà la préfiguration de l'entrée dans le royaume de Dieu pour une vie pleinement heureuse" (Catéchisme pour adultes des Evêques de France, n° 25). Le salut est d'abord une victoire sur le mal, sur la souffrance, sur le péché, sur la mort ; la liberté est intrinsèque à la condition de l'homme et le bonheur est promesse pour tous les hommes faite par le Dieu de l'Alliance.
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Salut, bonheur et liberté (Loïc Buthaud)
La triade est belle, trop belle même pour ne pas apparaître comme un slogan un peu creux, si abstrait qu'il n'a pas d'emblée de contenu effectif, sinon celui de signifier ce que nous n'obtiendrons pas en plénitude de l'existence. Certes, les rapports entre les termes semblent aller de soi, dans l'unité d'une espérance pour l'individu comme pour la collectivité. Il reste que la détermination des mots "salut, bonheur et liberté" est à construire; et comme, en caricaturant, on pourrait montrer que la pensée ancienne tourne autour de la question du bonheur, la pensée moderne autour de la liberté, et la théologie chrétienne autour de l'œuvre rédemptrice du Christ, autant dire que le poids du sujet est plus qu'écrasant.
Mais déjà nous pouvons constater des ruptures de sens. L'idée de salut implique le fait que nous soyons à sauver; et que par-là même nous devrions attendre de l'existence plus que ce que d'emblée elle donne. La notion de liberté, a contrario, suggère une existence qui se prend en charge elle-même et par elle-même. Entre les deux, la visée du bonheur est soit la fin que se donne la liberté et qu'elle détermine, soit au contraire le salut reçu et attendu d'un autre.
Il n'y a de salut que s'il y a quelque chose à sauver; à savoir la nature mortelle de l'existence. Le terme signifie au départ santé, et c'est bien cela que nous souhaitons quand nous nous saluons. Or, si c'est bien de la douleur que nous voulons être sauvés, c'est à l'ultime de la mort que nous espérons un sauvetage.
Nous sommes abandonnés au pouvoir de la mort; dès qu'un homme naît, il est assez vieux pour mourir, (Heidegger), et cette nécessité en nous du néant nous constitue comme des êtres dont l'existence prend sens à partir de cette négation finale. Le pouvoir de la mort, nous le subissons comme le pouvoir du temps qui passe, jusqu'à identifier les deux (mort et temps qui s'opposent à une même notion: celle de la vie éternelle). La vie étant ce combat perpétuel de la régénérescence luttant pour subsister et faire subsister l'espèce au-delà de la force destructrice du temps.
Contre l'irréversibilité du temps, l'homme ne se sauve pas seulement par la génération. Le phénomène culturel peut être ainsi compris, en forçant le trait, comme cet effort, reins et muscles tendus, pour repousser l'empire du temps. Ainsi la médecine repousse l'instant du décès; la technique réduit le temps morbide de l'attente; l'art (Kierkegaard) comme la passion (Alquié), le libertinage (Molière, Laclos…) comme l'érotisme (Bataille) révèlent l'intention de réaliser dans la contingence et la corruption une œuvre qui ait valeur d'éternité -le pathos esthétique ou érotique échouant tragiquement dans la lucidité. La mémoire nostalgique recèle le lieu illusoire d'un temps qui cesserait son œuvre (Proust). L'oubli de la mort et l'exclusion de l'agonisant hors de la visibilité sociale repoussent même loin de nous la représentation de notre condition mortelle. L'espoir universel du salut produit ses signes à chaque coin de l'univers culturel, n'en doutons pas. Analysée par Pascal comme "divertissement", la fuite angoissée de notre condition mortelle par la science et la technique, l'art, l'oubli de la fin et la mémoire des regrets, la volupté, ou encore le jeu, ne nous permet pas d'échapper à terme au face à face (1).
L'espérance chrétienne du salut est-elle à mettre au compte de ces phénomènes culturels éloignant, sinon la mort, du moins l'angoisse que sa pensée provoque –comme le reprochent si aisément nos contemporains? La douleur nécessaire qu'implique le rapport au monde, aux autres et à notre finitude, s'apaise-t-elle un peu dans l'attente d'un salut, comme l'opium d'un peuple atténuant l'oppression, opium dont la consommation fait de nous des "hallucinés de l'arrière-monde"? (Nietzsche) Ou au contraire cette espérance assume-t-elle et résout-elle le paradoxe d'une existence toujours en même temps pour-la-vie, et pour-la-mort?
En bref, et nous retrouvons là notre sujet, si le salut a pour fruit de nous libérer de la mort dans un bonheur céleste, ne nous conduit-il pas à mépriser le bonheur terrestre et à subir les servitudes plutôt qu'à conquérir notre liberté? Voilà notre problématique. La réponse est certaine: L'homme étant créé libre et heureux, il serait contradictoire que l'espérance chrétienne vise l'aliénation et la souffrance. Rien pourtant de plus difficile que de comprendre cela, tant dans l'Evangile l'obéissance jusqu'à la souffrance et la mort semble la voie de réalisation du salut.
Plutôt que de reprendre à notre compte cette gigantomachie à laquelle nombre de grands esprits ont pris part, nous voulons simplement tenter de montrer que les trois notions ont partie liée avec une quatrième, qui est comme leur point de rencontre, à l'image des cercles olympiques. En effet, une condition d'existence du salut, du bonheur, comme de la liberté, est que pour chacun de ces termes, l'amitié est nécessaire. Ce que nous voulons rapidement manifester.
Le plus facile est de présenter les liens qui unissent bonheur et amitié. Quoique. Si nous nous référons à la pensée grecque, le sage est celui qui peut assumer son existence de manière autonome, qui est capable de mener par lui-même une vie juste. Le bonheur, conçu ainsi comme réalisation de soi, réalisation des facultés, réalisation des désirs dans un ordre harmonieux, semble ainsi le fait d'une sagesse individuelle. Seulement, Aristote le montre, même le sage a besoin d'amis, car l'amitié encourage la vertu, développe le plaisir, réalise la nature sociale de l'homme au meilleur point. Nous ne développons pas, sauf pour montrer qu'a contrario le mal contemporain de la dépression est vécue notamment comme la douleur incommunicable de la solitude, l'incapacité intérieure de sortir de soi pour aller vers l'autre, la destinée subie d'un îlot solitaire. Certes il ne suffit pas de dire qu'il faille des amis pour régler le problème collectif de la dépression; mais l'amitié entretenue, moins fusionnelle et complexe que les relations familiales, moins intéressée que les relations professionnelles, nous semble une protection à la dépression -à défaut d'en être le rempart- et le chemin incontournable de la joie.
Plus difficile est le rapport entre amitié et liberté. Au premier abord, la liberté, comme capacité de choisir par soi-même entre plusieurs possibilités, semble ne relever que de l'individu qui, exerçant sa liberté et sa responsabilité, s'individualise. Telle est, en caricaturant, la conception de la liberté qui a cours dans le libéralisme (couplée avec une certaine licence). L'amitié, et plus encore l'amitié conjugale, apparaissent ainsi comme une entrave à la liberté, une servitude imposée nuisible au plein épanouissement de soi. Si l'amitié aliène par les exigences qu'elle implique et l'engagement dans l'avenir qu'elle suppose, elle nous semble pourtant la condition sine qua non d'une existence réellement libre; en effet, la liberté individuelle conçue comme indépendance revendicative défendue face à tout ce qui peut l'entraver (collectivité, engagement, promesse, décision, projet, culture, autorité…) ne nous semble être qu'une conception valorisante du narcissisme. A l'inverse l'amitié, juste milieu entre individualisme atomisant et dépendance passionnelle, apparaît comme la seule voie pour sortir des sphères aliénantes du narcissisme; l'amitié construit l'autonomie affective de la personne, en même temps qu'elle le fait sortir des désirs infantiles. En cela l'amitié est libérante. Nous posons nos thèses assez arbitrairement, chaque étape exigerait une analyse plus fine, nous en convenons.
Reste la relation qui unit amitié et salut. On pourrait déjà affirmer que l'amitié divine pour l'humanité s'accomplit dans l'œuvre du salut qui la résume. Nous préférons partir de l'expérience de l'amitié, en ce qui nous semble être sa dimension la plus profonde. Les gestes seuls de l'amitié, dans la distance et la discrétion, redonnent une valeur à l'existence de celui qui en doute, octroient à l'autre le droit d'être lui-même; seule l'attention bienveillante peut replacer une existence vers l'avenir, renforcer la confiance, encourager la décision, éloigner du désespoir ou de la répétition; bref l'amitié déploie la vie. La banalité du propos frise la guimauve, mais nous voulons aller plus loin. Etre l'ami, c'est montrer à un autre par le seul fait d'être son ami, qu'il y a en lui quelque chose de sauvé, qu'en lui, et malgré ses résistances, tout ne cédera pas à la mort.
Voilà notre rapide conclusion; l'amitié est un point duquel le bonheur, la liberté et le salut peuvent être appréhendés ensemble, en tant que l'amitié est à la fois condition nécessaire du bonheur, contribution à la libération de soi, révélation intime du salut.
(1) Il y a un brin de mauvaise foi à ne poser, à l'instar de Pascal, l'alternative qu'entre divertissement et foi chrétienne ; nous passons ici outre toutes les sagesses athées (Epicure, Lucrèce, Nietzsche, d'une certaine façon Spinoza...) qui tentent de penser l'existence bonne indépendamment de toute idée d'au-delà, mais en assumant la finitude de notre être ou, pour le dire autrement, en regardant la mort en face (mais de loin?).
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Salut, bonheur et liberté (Laurent Pérault)
"La libération d'Egypte du peuple d'Israël, à travers le passage de la mer Rouge, est la figure permanente de la libération de tout mal, et l'entrée dans la Terre promise est déjà la préfiguration de l'entrée dans le royaume de Dieu pour une vie pleinement heureuse" (Catéchisme pour adultes des Evêques de France, n° 25).
Cette phrase relie parfaitement les trois termes de notre thème : le salut se joue à la fois comme libération et comme promesse de bonheur.
Le salut est d'abord une victoire sur le mal, sur la souffrance, sur le péché, sur la mort. Aux premiers temps, ceux de la Genèse et du Jardin d'Eden, le péché a triomphé de l'amour ; aux derniers temps, ceux du Jugement Dernier et de l'accomplissement des Ecritures, le bien l'emportera sur le mal. Le salut concernera alors l'homme dans sa totalité, dans son âme comme dans son corps : c'est bien ce que l'Eglise veut nous dire lorsqu'elle parle de résurrection de la chair.
Cette victoire sur le mal s'accompagnera d'une libération de tout ce qui est pour nous source d'esclavage, au sens propre comme au sens figuré. Nous serons dans une plénitude de vie : le don de la vie se manifestera alors pleinement dans la paix, le bonheur, la justice, l'amour...
D'ailleurs par Jésus, mort et ressuscité d'entre les morts, nous sommes déjà entrés ici-bas dans ce dynamisme du don de la vie, même si nous ne le découvrirons totalement qu'à la fin des temps. Jésus reste aujourd'hui pour chacun un médiateur, un chemin qui conduit au salut. L'Eglise, par les sacrements qu'elle célèbre, par les enseignements qu'elle professe et par les témoins qu'elle suggère constitue un creuset où se réalise le salut.
La liberté est intrinsèque à la condition de l'homme, créé librement par Dieu à son image, donc libre par création jusqu'à accepter l'amour de son créateur ou à le refuser ; c'est là toute la liberté de l'acte de foi. Cette liberté rend l'homme responsable de la création qu'il est chargé de faire fructifier. Mais si cette liberté est donnée à l'homme dès l'origine, celui-ci doit constamment la faire grandir, la développer car la paresse, les habitudes, les tentations sont toujours prêtes à l'enfermer. Il nous faut chaque jour naître un peu plus à la liberté des enfants de Dieu. Le baptême nous permet, par le passage qu'il opère, de naître à cette liberté, mais nous devons par la suite combattre pour ne pas succomber à la tentation ; nous devons grandir en ayant soin de convertir sans cesse cette liberté.
De nombreux pays sont soucieux des libertés de leurs ressortissants, et des associations et organisations internationales sont aujourd'hui attentives aux manquements en ce domaine. Sans doute tous ces progrès sont-ils signes du royaume de Dieu déjà parmi nous !
Le bonheur est promesse pour tous les hommes faite par le Dieu de l'Alliance, à travers un peuple élu, des commandements donnés et un Messie crucifié. "Choisis la vie et le bonheur" nous dit le livre du Deutéronome ; en d'autres termes, il nous faut tracer librement notre chemin de vie, l'orienter de façon à être sauvés en choisissant le bonheur. Ce bonheur ne se fera pas sans nous, il ne se fera pas en dehors de la loi d'amour que Dieu nous a donnée. C'est ce que le Christ est venu nous rappeler par les Béatitudes.
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Salut, bonheur et liberté (Bertrand Parisot)
À qui sait perdre un peu son temps pour flâner hors des sentiers battus peut être donné de découvrir des merveilles peu connues mais non moins dignes d’admiration que les sites les plus célèbres. Ainsi, non loin de Saint-Savin et de ses fresques classées, peut-on se laisser facilement conquérir par le charme faussement naïf d’une peinture murale de l’église du bourg d’Antigny : le Dict des trois morts et des trois vifs.
Voici trois jeunes chevaliers, beaux et riches, bénéficiant semble-t-il de tous les bonheurs terrestres possibles, entourés de leurs animaux, chiens et surtout faucons, animaux considérés comme libres par excellence, en route pour une partie de chasse. À une croisée de chemins, ils se font interpeller par trois morts errants, tout rongés de vers et défigurés par un large rictus qui leur mange la face : " Nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes. .
Que l’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas seulement ici d’une énième illustration de la nécessité de jouir de chaque jour offert, face à la brièveté de la vie, mais d’une violente exhortation à se préoccuper sans tarder de son salut, sans pour autant en préciser la voie.
Quel est donc ce salut dont la recherche semble si importante ? Peut-on seulement y donner encore un sens aussi fort qu’au Moyen-Âge, où les idées de péché originel et de quête du Paradis de Dieu imprégnaient toute la société occidentale jusque dans la décoration des petites églises des campagnes les plus reculées, alors que le péché semble maintenant dissous dans le concept de faute, lui-même en cours d’absorption par la recherche systématique de responsabilité, au sens pénal du terme. Au jugement divin, dont on attend un jugement de chaque homme dans sa globalité et sur son humanité, est substitué de plus en plus le jugement par les hommes, sur des actes ponctuels. Notons qu’au plafond de l’église d’Antigny, la scène jouxtant le Dict est, quatre fois plus grande en taille, une représentation du Jugement dernier. De quoi peut-on maintenant être sauvés ? De quelle référence ultime pouvons-nous rapprocher notre idée de salut pour qu’elle parle à notre génération ?
De telles questions sémantiques se posent de manière encore plus aiguë aux termes de liberté et de bonheur, le développement forcené de la communication s’appuyant sur ces notions comme argument de poids, en particulier dans la publicité, entraînant une dérive non maîtrisée des définitions. À défaut d’en pouvoir retenir une seule, j’essaierai d’en dépeindre l’idée (les idées) la (les) plus communément répandue(s) dans la mosaïque de la société française.
Du bonheur, il suffit d’ouvrir ses oreilles pour en percevoir des idées aussi diverses que (parfois) contradictoires. Deux tendances me semblent particulièrement opposées, bien que parfois rencontrées simultanément chez certaines personnes : d’une part, l’attachement à certaines valeurs et leur accomplissement dans la vie quotidienne, comme une vie conjugale et familiale épanouie, sans trop de heurts, et équilibrée par le travail (certains placent d’abord le travail et la vie sociale en tête, cela reste une volonté d’accomplissement d’un idéal) ; d’autre part les dérives, caricatures ou recherche d’opposition aux premières, essentiellement par l’exacerbation d’un élément, la vie sexuelle tenant lieu de seule vie conjugale, basée sur la recherche de la jouissance, qui est à la fois possession de l’autre et dépossession de soi-même ; recherche du bien-être matériel, apporté par l’argent, et de son étalage — l’apparence est prise en si haute estime qu’elle devient élément de pouvoir sur autrui.
Dans tus les cas, il s’agit de la recherche de l’accomplissement d’une espérance, qu’elle soit idéale, ou plus prosaïquement instantanée (jouissance) ou matérielle. Comme le dit François Varillon, " l’homme espère parce qu’il croit qu’il peut ", ce qui appelle un pouvoir, une puissance qui rend possible la transformation de l’existence, qui est mise au service d’une libération (de contingences matérielles, d’une souffrance physique ou morale…). C’est toujours une libération visant à transformer sa propre condition humaine. Le sens de cette libération diverge alors suivant la conception de l’homme que chacun a.
Encore faut-il s’accorder sur le sens donné à la liberté. " Téléphoner en toute liberté ", dit la publicité sur tous les tons et toutes les ondes, généralisation de l’ordinateur, de la carte de crédit… le progrès technique permet de plus en plus facilement de faire ce que l’on veut quand on le veut. Est-ce pour autant être libre que de repousser certaines tâches ou s’en débarrasser en les confiant à d’autres ou à des machines ? Ce n’est qu’un pouvoir sur les choses, un pouvoir simplificateur de certains actes, qui dans leur essence, leur nécessité, ne sont pas évités. Seule la manière de les accomplir change. Quand on nous parle de liberté de choix (ou quand on emploie un de ces deux mots pour l’autre), il convient de corriger aussitôt et parler de pouvoir de choisir. C’est le libre arbitre.
" La liberté ne consiste pas à faire ce qu’on veut, mais à vouloir ce qu’on fait, c’est-à-dire à assumer la responsabilité de ses actes. ", insiste le Père Varillon. Si la liberté donne un pouvoir (et non le contraire), c’est uniquement celui de s’assumer. Être libre, c’est refuser ce qui me défigure et approfondir ce qui humanise. Ma liberté ne vient donc pas de la puissance, mais d’une capacité d’amour, d’amour de la condition humaine qui exige son accomplissement parfait.
Entendue ainsi, la liberté est donc le chemin de salut contre tout ce qui avilit l’homme dans son essence.
Plus concrètement, Bernard Sesboüé parle du salut comme du " besoin et nécessité de réussir sa vie de manière totale dès ici-bas et si possible pour l’éternité ". On retrouve avec ce verbe d’action celle présente dans la fresque du début, avec un sens moderne qui lui donne beaucoup de force : chacun est renvoyé à sa propre responsabilité et à sa capacité à assumer cette responsabilité. Cette action est véritablement personnelle. Il ne s’agit pas qu’on réussisse ma vie, le sujet ne peut en être que moi, entièrement et sans arrière-pensée. Cela ne veut pas dire que je dois être débarrassé de toute influence extérieure, il ne s’agit pas de vivre dans une bulle — un être humain sans relation n’a plus grand-chose d’humain —, mais d’en être libéré : que ces influences soient connues, reconnues, acceptées, assumées.
Le terme " réussir " vient opposer le salut à l’échec, quel qu’il soit. Pour autant, va-t-on trouver le bonheur dans l’absence d’échec ? Il ne suffit pas de construire sa vie comme le lit d’un long fleuve tranquille, mais justement en sachant assumer tout ce qui est échec, apparemment. Quel échec plus flagrant, plus irrémédiable, plus pitoyable que la mort du Christ sur la croix ? Elle est pourtant le signe d’une humanité parfaite, du type même de l’homme libre qui met en conformité ses actes et ses paroles jusqu’à la mort. Voilà pourquoi " Jésus est dans sa propre personne à la fois le Sauveur et le salut offert à tous les hommes ", par le don total de soi-même à son Père et à ses frères, par amour. Le salut n’implique donc pas le bonheur terrestre, car il est au prix de la croix.
Le salut arrive comme point ultime de la liberté, celle de Jésus d’abord, promise ensuite à tout homme par sa résurrection. Voilà le salut que l’Église doit annoncer, celui d’une liberté qui est la liberté même du Christ, celle de l’amour parfait, une liberté mise en œuvre entièrement dans un sens d’humanisation parfaite de soi-même et des autres (et qui est plus parfaitement humain que le Christ ?). C’est en ce sens que l’Église, quitte à revêtir les traits peu attirants du mort de la fresque, que beaucoup sont contents de lui prêter, doit garder son rôle d’interpellateur de chacun : que fais-tu de tes biens, de ton pouvoir ? les mets-tu au service d’une réelle liberté humanisante ? Car les morts décharnés du Dict des trois morts et des trois vifs ne sont pas des démons, ni des victimes de quelque malédiction, ils sont ceux qui savent par expérience (l’Église par Révélation) ce qui est nécessaire au salut, et le partagent.
Salut, bonheur et liberté (Stéphane Marcireau)
Il est parfois plus facile, pour définir une chose, de cerner ce qu’elle n’est pas ou du moins ce dont on veut la différencier… Afin de formuler le rapport entre salut, bonheur et liberté, nous proposons d’étudier d’abord cette trilogie selon une approche contemporaine, s’inspirant de l’existentialisme et baignant dans ce que l’on appelle " New Age "
Bonheur, liberté et salut selon une approche contemporaine :
" Le bonheur " consisterait dans la satisfaction de nos désirs. Les désirs naturels ou besoins fondamentaux sont inscrits en tout homme. Selon Maslow , il y aurait cinq catégories de besoins formant une pyramide : la base est constituée par les besoins physiologiques (faim, soif, besoins sexuels…) puis viennent respectivement le besoin de sécurité, le besoin d’appartenance et d’affection, le besoin d’estime (estime de soi-même et de la part des autres) et enfin le besoin de s’accomplir.
Maslow dresse cette pyramide afin de comprendre et de prévoir le comportement des consommateurs, observant d’ailleurs qu’il faut qu’un besoin inférieur soit satisfait pour que l’on aspire à celui qui lui succède.
Cette pyramide ne préconise pas de comportement moral et chacun est libre de choisir sa conception du bonheur, ses valeurs morales (religion, opinion politique…) puisque l’important consiste à satisfaire ses besoins. Dans ce contexte, l’homme s’affranchit des tutelles religieuses et choisit ses valeurs.
Choisir d’être pécheur, fondamentalement écorché par un péché originel (justifiant la nécessité d’être sauvé) s’oppose à cette conception moderne de la liberté où selon Sartre " j’étais seul, seul j’ai décidé du bien et du mal ".
La volonté d’autrui peut se révéler un enfer (" l’enfer c’est les autre " huis clos) au sens où le jugement, l’action d’autrui peuvent contrecarrer mon cheminement vers le bonheur. D’une certaine façon, l’individualisme connaîtra l’épreuve de l’acceptation d’autrui, qui remet en question ce même individualisme : dans quelle mesure un individu acceptera-t-il de limiter sa liberté à cause d’un autre ?
L’individualisme moderne ouvre, théoriquement, la porte d’une liberté absolue, faisant entrevoir un bonheur matériel et spirituel dans lequel il s’agit de retrouver l’harmonie avec soi et avec la nature en jetant au loin toute idée de faute, et de salut lié à une entité supérieure.
Dans ce contexte, le salut étant une notion discréditée, il reste que le bonheur et la liberté résident dans l’individu, seul face à lui-même.
Or c’est bien cette question de la solitude qui nous semble déterminante.
En effet, c’est à la force du poignet que l’individu veut réaliser son bonheur, assuré d’être un individu libre. Cependant ne faut-il pas commencer par admettre l’illusion d’être soi-même son propre médecin ?
De la nécessité d ’accepter autrui :
Si le salut évoque la santé, qu’elle soit physique ou spirituelle, la présence d’une médiation, dans le corps médical par exemple, est communément admise : le médecin examine le patient, fait son bilan et le soigne. Ici le salut rime avec le bonheur (d’être en bonne santé) et la liberté réside dans l’acceptation de l’aide du médecin.
Dire que l’on a besoin du médecin, c’est reconnaître que nous ne pouvons pas être, par nous-mêmes, les seuls artisans de notre santé, de notre " bonheur ".
Ce constat serait à élargir : le bonheur familial, par exemple, ne dépend pas seulement de la bonne volonté, de la liberté des parents. Ce bonheur est enserré dans un réseau complexe (influence de la télévision, de l’école… sur les enfants, et qui dérangent cet ordre intérieur soigneusement organisé) qui échappe aux parents.
A l’échelle de la planète, remarquons qu’un pays développé comme la France ne peut plus organiser seul son " bonheur " puisque celui-ci dépend aussi des autres pays (catastrophe nucléaire en Ukraine, politique commerciale américaine…)
Ce constat, amenant à accepter qu’autrui, quel qu’il soit, ait une influence sur le bonheur que nous voulons construire (et finalement sur notre liberté) est amer. Cependant cette acceptation amènera aussi à pouvoir accueillir et choisir l’aide d’autrui.
Remarquons qu’un idéal de pureté et d’indépendance s’effondre ici. La maturité ou la sagesses (à moins que ce ne soit de la résignation…) consistera à reconnaître cela avec lucidité.
S’il faut prendre en compte la présence d’autrui dans l’exercice de notre liberté et notre atteinte du bonheur, il nous est possible de nous dissocier puisque nous prenons du recul par rapport à nous-mêmes et nous ouvrons sur l’universel : le médecin est un autre qui m’observe et qui incarne une médiation me renvoyant à moi-même tout en m’inscrivant dans une connaissance universelle concernant le corps humain. Selon Hannah Arendt, Socrate reflétait cette démarche du " deux en un " où notre conscience s’accompagne et s’examine elle-même. La santé morale (spirituelle et intellectuelle) résiderait alors dans cette attitude où nous sommes à la fois sujet et objet, à la fois " le législateur " et le " sujet " (pour faire référence à Kant…) de la loi morale que nous nous donnons et suivons. Etre malade reviendrait alors à être absolument seul avec soi alors qu’être en bonne santé consisterait à avoir conscience de soi-même et d’être ouvert sur l’altérité (la notre …et celle d’autrui).
Nous entrons cependant sur une voie où apparaît la question d’une santé morale, que l’on pourrait aussi qualifier de spirituelle ou d’intellectuelle. Ne faut-il pas alors évoquer une distinction radicale entre un bonheur " physique " (matérialiste) et un bonheur moral (spirituel) ?
Retrouver la dissociation entre le corps et l’esprit :
Dans une société matérialiste et individualiste, pour vendre du bonheur, il faut le rendre accessible, l’inscrire dans la matière qui n’est pas volatile et qui peut donc donner lieu à un échange, à une vente. Le bonheur résiderait ainsi dans une pure approche matérialiste : le téléphone portable, le lecteur DVD, la procréation médicalement assistée, la maîtrise de l’énergie solaire sont autant de projets matérialistes et accessibles… Mais pris dans ce mouvement où tourbillonnent technologie et économie, l’homme se rend vite compte que si toute matière est exploitable, explicable (car fonctionnant selon des lois identifiables) et monnayable… alors il en sera de même pour… lui-même…
Contre ce deuxième constat amer, un sursaut de conscience pourrait apparaître, une révolte éclatera peut-être si la conscience s’accompagne, estimant qu’elle vaut plus que la matière (le corps périssable qui la contient, par exemple) et les objets monnayables qui sont figés et statiques.
Cette conscience dynamique nous apparaît réfractaire à la matière qui serait alors considérée comme statique. (Nous nous inspirons ici de la théorie bergsonienne sur la matière et le vivant).
L’homme moderne n’est-il pas malade du matérialisme, de la matière dont il n’émerge plus et dont il ne parvient plus à se séparer ? C’est en ce sens que la notion de dualisme nous semble salvatrice…
Il semble nécessaire de retrouver un sens de l’au-delà, de l’ailleurs, du transcendant qui nous hisse hors de cette matière et permette de répondre à cette aspiration de perfection qui traverse (encore) l’homme.
Dans la radicalisation de ce mouvement se trouvent les ascèses corporelles. Cependant, implicitement, reconnaître que le bonheur ne réside pas dans la santé " physique ", c’est dissocier la santé physique et la santé morale et les hiérarchiser. En ce sens, contre l’ère du New Age, il pourrait être pertinent de réaffirmer que le bonheur physique et matériel ne représente pas l’aboutissement ou l’achèvement du bonheur. Ainsi croire systématiquement que " ce qui est bon pour le corps est bon pour l’esprit " constituerait une erreur.
Terminons notre réflexion avec l’idée de salut : si la notion de transcendance est retrouvée, l’idée d’un salut peut être restaurée, s’appuyant sur la prise de conscience de l’altérité et de son aide.
Cependant ce salut ne devrait plus se fonder sur la culpabilité mais plutôt sur l’aspiration à la perfection de la conscience s’accompagnant et reconnaissant son exigence (son besoin ? ) de transcendance : celle-ci étant alors l’Autre qui permet à la conscience de se surpasser, d’accepter sa relativité (puisque nous dépendons des autres hommes pour construire notre bonheur) tout en envisageant un horizon, celui de la vie spirituelle (ou intellectuelle), où se déploierait pleinement notre liberté.
Cet horizon représenterait le salut, accepter la dualité entre la matière et l’esprit notre liberté, le bonheur résidant alors dans une sagesse nous ouvrant sur nous-mêmes et sur les autres dans l’horizon d’un Universel.
Salut, bonheur et liberté (Jean-Luc Cravéro)
Aussi loin que nous remontions dans le temps grâce à l’histoire et la préhistoire, nous voyons l’Homme habité, de manière plus ou moins latente selon les époques, par une angoisse face à son devenir. Né sans l’avoir voulu, il est promis à une mort dont la date et les modalités ne lui appartiennent pas. Il expérimente aussi que le sens de son existence lui échappe. Confronté à une dépossession aussi radicale de lui-même, son intelligence est démunie.
Ne faut il pas tout simplement jouir de la vie tant qu’elle est là ? Et pourtant, il y a quelque chose de mystérieux au fond de l’Homme qui le pousse à s’interroger, à chercher, à ne pas se satisfaire d’une existence végétative. Mais que chercher ? Toutes les philosophies et toutes les religions sont écartelées entre ces deux pôles, peut-être est-ce là d’ailleurs que se noue la condition humaine, chaque personne, chaque groupe, chaque société y répondant à sa façon qui peut varier dans le temps.
Le bonheur est devenu l’Horizon indépassable de nos sociétés occidentales modernes. Evidence pour les personnes, il constitue désormais le but obligé de toute idéologie politique depuis la phrase fameuse prononcée sous la Révolution française : " Le bonheur est une idée neuve en Europe ". D’ailleurs, le droit à la poursuite du bonheur est défendu par la Constitution des Etats-Unis.
Point de programme sans recherche du bonheur pour tous, au besoin par la libération contre les oppressions de tous types. Même les régimes dictatoriaux ou totalitaires se doivent d’être perçus comme en route vers cet état.
Etat, venons nous de dire. Qu’est ce que le bonheur au fait ?
Il pourrait se caractériser par l’absence de souffrance, la sensation de plaisir et la joie de vivre, une impression de facilité dans l’existence. Cela est très proche de la notion de bien être qui définit la santé au sens large selon l’organisation mondiale de la santé.
Le point commun de toutes ces approches est que le bonheur est perçu comme une suite de sensations agréables et un sentiment immédiat et tranquille de posséder une sorte de plénitude. Etat, plénitude, nous sentons bien là qu’il est facile de passer insensiblement de la jouissance de l’instant à une volonté de prolonger en un éternel présent un état si agréable. Il devient alors légitime de consacrer son temps et son énergie à ce but. Et pour ceux qui n’éprouvent pas ce sentiment pour différentes raisons, il reste à tout consacrer pour l’obtenir sachant que depuis deux siècles notre monde a trouvé deux voies :
La voie libérale, celle des chercheurs d’or, consiste à passer toute sa vie dans des efforts et des privations pour trouver enfin le trésor qui permettra de jouir du monde sans plus rien faire. Sachant que la fortune ne sourit qu’aux meilleurs, il faut sans cesse se remettre en cause sous peine d’être éliminé de la course. Quand elle va jusqu’à la caricature, cette voie consiste à perdre sa vie pour la gagner.
La voie socialiste, elle, consiste à travailler pour mobiliser tous les exploités ou aliénés en vue de préparer le grand soir de la Révolution où le monde changera enfin, et où chaque homme pourra jouir sans fin de l’abondance et de la justice, là encore sans n’avoir plus rien à faire. Une vie passée à servir une chimère.
Ne nous y trompons pas, un certain christianisme fonctionne de la même façon ; il promet un paradis qui n’est certes pas aussi matérialiste que celui des musulmans (avoir pour l’éternité des concubines à volonté dans un oasis perpétuel) mais qui repose sur la jouissance permanente de la vision de Dieu dans un effacement de la personne. Contre cela, c’est sainte Thérèse de Lisieux qui avait raison en déclarant qu’elle " passerait son ciel à faire du bien sur la terre ".
Ce type de comportement est insatisfaisant pour l’âme humaine. Chacun de nous a fait l’expérience d’un bonheur qui échappe ou qui disparaît chaque fois que nous voulons le posséder. La tentation est alors de se figer dans ce désir en l’absolutisant pour le rendre tout puissant, la tradition chrétienne ayant nommé ces tendances en termes de péché capital qui marque un enfermement : gourmandise, luxure, avarice, envie.
Enfermement car chercher son bonheur à toute force et à tout prix devient alors un esclavage, une dépendance, une drogue c’est à dire au fond une privation de liberté. Pour maintenir le sentiment de satisfaction, il faut en effet sans cesse augmenter la consommation d’un objet, d’une relation, d’une situation. Ce faisant toutes les autres réalités de la personne sont négligées et crient famine (les différents besoins élémentaires, les talents, les aspirations …).
La question se pose alors :
Vaut-il la peine de tout sacrifier pour une satisfaction si éphémère qui se termine immanquablement par un sentiment aigu de frustration et de manque ? Peut-on trouver le bonheur en utilisant une partie de sa personnalité comme combustible pour nourrir l’autre ? Cette consécration de l’âme à un appétit respecte-t’elle bien mes aspirations les plus profondes, les plus fines, les plus intimes, là où se noue mon être même ?
Dans mon intérêt bien compris, il n’est pas souhaitable d’opter pour cette liberté qui consiste à faire ce que je veux, quand je le veux et comme je le veux parce qu’elle repose sur une absence de discernement et de hiérarchisation des désirs. C’est en ce sens là que Jésus demande très souvent à ceux qui lui sont amenés pour être guéris : " Que veux-tu ?". C’est à dire quel est ton plus cher désir ?
Car il n’est pas de vraie liberté sans intériorité c’est à dire sans confrontation avec soi à la lumière de la parole de Dieu qui nous parvient par les autres, par Jésus Christ, par les situations ou les événements de la vie.
L’Autre m’oblige à sortir de mon enfermement sur moi-même parce qu’il est une limite à ma toute puissance.
Je dois me rendre compte que j’ai un désir de donner et de recevoir de lui et qu’il peut me refuser cette relation. Je suis alors obligé d’apprendre comment respecter les désirs de l’Autre tout en vivant les miens et, au delà de cette conciliation je fais le constat que j’entre dans une dynamique où j’évolue.
Ma liberté devient alors une aventure où toutes les dimensions de ma personnalité coopèrent sans s’écraser entre elles et en s’adaptant à l’environnement extérieur, à l’Autre.
Reste que cette liberté-là n’est pas innée.
C’est ici que nous redécouvrons le rôle du temps pour la façonner. La recherche du bonheur consiste à obtenir un éternel présent basé sur une jouissance passive. Introduire le temps et l’histoire, c’est faire le constat que la personne humaine est incomplète, inachevée ; qu’elle a besoin de se libérer de ses enfermements ; qu‘elle a besoin du salut. Non pas comme d’un projet à réaliser et dont on peut jouir après une bonne fois pour toutes, mais comme d’une dynamique de changement où l’on devient toujours plus soi même. Le salut n’est pas un pays où l’on doit se rendre mais le fait même de se lever et de marcher pour s’y rendre. Est sauvé celui qui vit la parole du Christ : " Lève toi et marche ".
A l’échelle de l’humanité et de l’histoire c’est prendre sa part au processus d’hominisation, toujours en cours, tel qu’il est décrit par Teilhard de Chardin dans le phénomène humain.
C’est bien ainsi que procède Dieu avec son peuple. Aux hébreux enlisés en Egypte dans leurs contradictions, perte de liberté politique mais assurance de manger à leur faim en permanence, il propose de se lever et de marcher, tout simplement. Il marchent pendant 40 ans dans le désert et découvrent alors l'ampleur de l’ambiguïté qui possédait leurs cœurs : il voulaient bien être délivrés de Pharaon qui leur imposait sa tyrannie mais ils ne savaient pas quelle aventure mener ensemble et en même temps, ils regrettaient l’abondance de biens matériels qu’ils possédaient, et l’esclavage des sens qui en découlait. Or, par le désert, Moïse sous l’inspiration de Dieu leur apprend à se détacher à la fois de l’esclavage des sens et d’une fausse vision de la liberté politique. Ils découvrent au fond d’eux qu’il y a plus de liberté à subordonner la vie individuelle et la vie collective à la recherche de la sainteté.
C’est pour cela qu’à ceux qui veulent le salut Jésus conseille de renoncer à leur vie de petit bonheur tranquille et limité pour prendre leur croix. Et dans ce que nous appelons " les béatitudes ", il ne nous dit pas autre chose. La traduction de Chouraqui est d’ailleurs plutôt " En marche les cœurs purs… En marche les artisans de paix… " que " Bienheureux… ".
Par le salut, je suis amené peu à peu à faire le constat d’un mystère : il y a une voie préparée pour chacun. Un faisceau d’activités, de relations, de lieux, de situations qui permettent un rayonnement maximum et qui développent un état de paix et de joie intérieures. Cet état n’est pas recherché pour lui-même mais il est donné à ceux qui sont dans leur voie ; ce fait, remarqué par Saint Ignace de Loyola, a permis la formulation des règles de discernement de la spiritualité ignatienne. Sainte Thérèse d’Avila, quant à elle, note qu’une âme ne parvient pas d’emblée à cet état fondamental de paix intérieure. Elle prend, pour suggérer son idée, l’image du chemin de la vie qui est tout d’abord pentu, ardu et bordé d’épines tandis que le chemin de la perdition s’offre comme une promenade agréable et charmante. Au fur et à mesure de la progression dans la vie spirituelle, le chemin du salut s’adoucit et devient une allée large et droite bordée d’arbres.
Il y a là l’idée d’une sensation de bonheur à savourer simplement à chaque instant lorsqu’elle se présente, sans s’y attacher et en rendant grâce. Mais c’est un bonheur qui a été préparé comme le champ qui est retourné, fumé, semé et arrosé avant d’obtenir la récolte.
Ce bonheur là est marqué au sceau d’une ouverture à l’Autre parvenue à un équilibre et à une maturité ainsi que la suggère la formule balancée du plus grand commandement " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force et ton prochain comme toi-même ".
Ensuite, il dépend de chacun de nous que le bonheur ne soit pas simplement une science c’est à dire un ensemble de savoirs logiques, intellectuels et abstraits mais devienne aussi une connaissance , une expérience concrète au sens de la Bible. Ceci est affaire de liberté et de salut, chacun doit mener cette aventure pour son propre compte, l’expérience des autres ne pouvant remplacer sa responsabilité.
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