Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu? |
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par Thomas Duranteau (Texte 1) par Carole Benoist (Texte 2) par Jean-Yves Meunier (Texte 3) par Loïc Buthaud (Texte 4) par Julie Duranteau (Texte 5 ) par Albert Rouet (Texte 6) par Bertrand Parisot (Texte 7) par Stéphane Marcireau (Texte 8) Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ? (Thomas Duranteau) Poser la question de la rencontre avec Dieu est complexe tant cette question est orientée par le prisme de notre héritage judéo-chrétien. En effet, elle sous entend d'abord l'existence d'un Dieu unique et ensuite un Dieu à la portée d'une relation directe, qui s'inscrit particulièrement dans notre contexte judéo-chrétien. Bien entendu, nous ne pouvons nous poser des questions que dans la langue et la culture qui est la nôtre. Dans ce contexte, c'est sur le terme de " rencontre " que l'on peut s'arrêter. C'est un mot ancien dont le sens a évolué. Sa polysémie oriente notre réflexion : quatre grands sens donnés au cours de l'histoire à ce mot nous indiquent les problèmes que pose cette rencontre avec Dieu.
1- Le problème de la distance : "trouver sur son chemin" Le premier sens que l'on donne au mot rencontre est celui de " trouver sur son chemin ", " se trouver en présence ". Cela pose la question de la distance à Dieu. Rencontrer Dieu, c'est dire que le face-à-face avec Dieu est possible. Cela n'est pas possible avec un Dieu lointain, perdu dans ses nuages. Les témoignages de cette rencontre sont assez multiples mais bien souvent symboliques. Ceux qui se présentent sous forme d'une vraie rencontre sont beaucoup moins nombreux que les diverses apparitions de saints, d'anges ou de morts dont les récits à sensation se font l'écho. A croire qu'il est plus difficile de penser ou de vivre une rencontre avec Dieu lui-même. C'est que le trouver sur nos chemins n'est pas une mince affaire ! A travers la personne du Christ, le christianisme a pourtant facilité la rencontre à travers cet homme, ce Dieu qui a traîné ces pieds dans la poussière de Judée. Il a clairement offert la possibilité d'une rencontre véritable à portée de l'Homme, mais rien n'est moins simple pour les chrétiens comme pour les premiers disciples. Face à cette difficulté, la rencontre avec Dieu est souvent présentée comme l'instant de vérité de la dernière heure où la mort ayant accompli son œuvre, le rideau se lèvera, comme dans un " réality schow ", devant Dieu. La rencontre avec Dieu est vécue alors comme l'ultime récompense, voire le paradis même. C'est alors que se pose le deuxième problème : celui de la rencontre de quelque chose. 2- Le problème de l'altérité : "affronter en combat" Si on tournait la question, avec humour, sous la forme d'un jeu de mot, on pourrait dire : " Que rencontre un thon quand un thon rencontre Dieu ? ". En effet, il est difficile de préciser les éléments de description de ce Dieu. Si on ne veut pas tomber dans l'humanisation, on ne devrait pas dire " Qui est-il ? " mais bien " Qu'est-ce que c'est ? ". Du buisson qui brûle au courant d'air, la Bible s'est faite l'écho d'images diverses de la rencontre avec Dieu. A chaque fois, la forme que prend Dieu trouble celui qui doit être rencontré. Ne voyons pas Dieu à l'image de Zeus prenant des formes diverses pour aller conquérir de nouvelles femmes. Peut-être devons-nous accepter que derrière ce jeu de piste ou de cache-cache, Dieu veuille nous révéler autre chose de sa présence. Cela se fait nécessairement dans l'épreuve, dans la confrontation des idées reçues, des schémas déjà tout faits. Il ne faut pas oublier le sens vieilli de rencontrer : " affronter au combat ", qui a laissé des traces encore aujourd'hui dans notre langue sur le plan sportif. Il y a un affrontement dans la rencontre. Comment ne pas penser alors au célèbre épisode du combat de Jacob avec l'ange. Jacob parle en ces termes de cette rencontre : " J'ai vu Dieu face à face et j'ai eu la vie sauve ". Il y a bien ici rencontre et celle-ci se fait dans un effort physique. Les enjeux sont réels et l'issue en est vitale, comme nous le rappelle après coup Jacob. Mais si la rencontre de Jacob se fait dans le contact, qu'en est-il de la rencontre de cœur et d'esprit, source d'un vrai partage. 3- Le problème de la compréhension : "avoir une entrevue" Pour qu'il y ait une vraie rencontre, il faut qu'il y ait partage. Le simple fait de trouver sur son chemin ou de se confronter ne suffit pas. Il faut qu'il y ait communication. Pour " avoir une entrevue ", cela ne nécessite pas forcément un langage, cela nécessite de se voir " dans les yeux ". C'est par le cœur que se fait ce partage. Il serait bien vain de chercher la langue liturgique qui correspondrait le mieux à Dieu. Que l'on soit bavard ou timide, Dieu doit certainement avoir une oreille en forme de cœur et ce n'est pas des erreurs de langage ou une grande éloquence qui changera la profondeur de la rencontre. La question que posait Bernard Pivot à tous ses invités (" Quelle est la première chose que vous diriez en arrivant devant Dieu ? ") en dit plus sur l'homme que sur Dieu. Cependant, pour qu'il y ait rencontre, il faut que l'on ait la possibilité de dire des choses en liberté et d'en entendre sans être seulement dans un bain d'amour comme certains peuvent imaginer cette rencontre. S'il y a fusion, il n'y a plus partage et il n'y a plus de rencontre. Seule solution alors : lâcher nos idées reçues et se laisser faire. 4- La solution de la conversion : "mettre la barre du gouvernail au bord opposé à celui qu'elle occupait antérieurement" (terme de marine) Un texte de Serge Wellens me revient concernant la rencontre avec Dieu après la mort : "L'araignée Quand l'araignée sut qu'elle allait mourir, l'hiver étant venu, elle invoqua le dieu des araignées. " Seigneur, dit-elle, je vais paraître devant toi. Or, ce qui m'attend ne m'inquiète guère. Je t'ai toujours servi avec humilité. Tes ennemis furent les miens. Que les mouches broyées en ton honneur me soient comptées… " Et l'araignée mourut. Elle vit Dieu. C'était une mouche. " (Serge Wellens) C'est non sans humour que l'auteur de ce poème nous renvoie à notre perception de Dieu, à l'image que l'on se fait de cette rencontre et qui est forcément à des années-lumière de ce qui pourra être vécu. Croyant, il faut accepter de changer notre point de vue de 180° au même titre que le sens donné dans la marine au mot " rencontrer " : " mettre la barre du gouvernail au bord opposé à celui qu'elle occupait antérieurement ". Voilà une belle image de la rencontre avec Dieu : accepter l'inattendu, le renversement, la conversion, accepter de ne pas rencontrer mais de se laisser rencontrer. Nous cherchons à rencontrer quelqu'un qui nous ressemble, laissons-nous plutôt transformer à l'image de Dieu pour que la communication (oserais-je dire la communion) puisse être possible. Laissons-nous transformer en mouche pour nous rendre compte à quel point notre sort est alors proche de celui des anges… Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ? (Carole Benoist) "Comme cette eau se mêle au vin, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité" cette formule liturgique prononcée lors de la consécration eucharistique, reflète cette attente du Peuple de Dieu qui demande dès à présent de participer à la divinité de Dieu. Pour les chrétiens le salut apporté à l'homme par le Christ dans l'Esprit est participation à la vie du Père dans la dynamique trinitaire. Selon les différentes traditions chrétiennes les modalités de notre participation à la vie de Dieu divergent un peu : de l'adoption filiale à la divinisation pleine et entière, là se joue la distance entre l'approche occidentale et orientale. Qu'importe au fond, au-delà de la sphère chrétienne, tout croyant ne peut que s'interroger sur la nature de la relation qui s'établit entre lui et Dieu. Toutes les religions, bien sûr, ne promettent pas la même rencontre, ni même qu'il puisse effectivement y avoir une relation à part entière en cette vie. Soyons fou, émettons l'hypothèse que nous puissions vivre dès à présent une rencontre, quelle que soit sa nature, avec Dieu, quelles seraient les implication de cette rencontre (inter-personnelle) ? - La première étape n'est-elle pas finalement de se rencontrer soi-même ? Et l'on pourrait rejoindre ici Feuerbach, pour qui l'homme projette sur la divinité les qualités qu'il n'a pas. Pire il extrait de son être le meilleur de lui-même pour le projeter sur Dieu : c'est dans se dessaisissement que réside l'aliénation. La psychanalyse aurait aussi un champ d'interprétation possible concernant cet acte qui stigmatise la fragilité humaine. Le désir de fusion avec Dieu, ou un grand tout, ou avec des forces naturelles ne nous illusionne t-il pas sur notre capacité à vivre une véritable altérité inhérente à toute relation ? Tous les mystiques passent par cette étape. Ignace de Loyola prend soin de la dépasser dans ses exercices, comme si la relation avec Dieu n'était possible qu'après une saine désillusion, voire une dé-construction. Humain trop humain, nos attentes et nos désirs profonds commencent par brouiller notre vue. Ils sont pourtant le moteur qui nous mène à Dieu : Dieu plus intime à nous que nous-même. Nous savons depuis Augustin que c'est Dieu lui-même qui nous pousse à rechercher l'absolu, mais notre humanité limitée se trompe trop souvent sur les modalités. - La seconde étape nous ramène justement à notre commune humanité. D'une démarche personnelle, voire narcissique, avec un peu d'attention nous pouvons nous inscrire dans la longue histoire spirituelle de l'humanité. L'homme n'a de cesse, c'est ce qui fait sa dignité, de dépasser ses propres limites pour appréhender un au-delà, loin de ses contingences dont la plus monstrueuse est celle de sa mort. Quand je rencontre Dieu, je prends conscience ipso facto de ma propre finitude. Les hébreux s'interrogeaient beaucoup sur la possibilité même de rencontrer sans Dieu sans mourir immédiatement tant la distance est infranchissable entre YHWEH et l'homme. Ils finirent par conclure que l'humanité pouvait survivre à cette rencontre dans la mesure où elle ne voyait pas Dieu face à face. Comme si le visage de Dieu était l'icône d'une altérité transcendantale et le visage de l'homme la marque de sa fragile condition. Levinas en bon talmudiste nous en a livré les clefs. Dans notre relation à Dieu nous prenons pleinement conscience que nous appartenons à la fraternité humaine, en Dieu c'est finalement à notre humanité que nous nous confrontons tous. Pour beaucoup cette confrontation est éminemment redoutable. - La dernière étape, que bien peu vivent pleinement sur cette terre, ne serait-elle pas une esquisse de notre participation à la vie éternelle ? Dans la foi, nous chrétiens qui croyons en l'Incarnation du Verbe puis en sa mort et sa résurrection pour notre rédemption, nous affirmons que Dieu c'est rendu entièrement et réellement présent au plus intime de nous même. Lorsque nous faisons mémoire de cela nous revivons nous-même, ensemble, quelque chose de cette manifestation divine. La rencontre avec Dieu est donc possible ; à la question que rencontre t-on quand on rencontre Dieu nous pouvons répondre Dieu lui-même, dans la mesure où il a pris l'initiative de se révéler. Cependant, en ces temps, nous ne rencontrons Dieu que médiatement : par l'incarnation, les sacrements, la Parole… le face à face avec Dieu, notre participation à la vie divine, notre divinisation bien qu'en voie d'achèvement, n'est pas encore. Seule la parousie nous permettra à tous de voir Dieu. "Je veux voir Dieu", disait une chanson de mon enfance. C'est une requête on ne peut plus humaine qui ne nous garantie rien sur l'effectivité de la rencontre. Notre désir humain, même s'il est la marque intrinsèque de Dieu, ne suffit pas à lui seul. Seul Dieu, par amour répond au désir de sa créature qu'il a déjà conformé à l'amour et à la rencontre. Si nous ne laissons pas de place à Dieu pour qu'il se révèle selon l'inouïe ses propres modalités (ah la folie de Dieu !), nous ne rencontrons que nous même. Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ? (Jean-Yves Meunier) Esquisses empiriques Quand nous disons que nous rencontrons Dieu, qu'entendons-nous par là ? Certains affirment que Dieu est rencontrable, d'autres nient cette possibilité. Devant un tel désaccord, nous sommes obligés de suspendre notre consentement. De plus, il apparait que ces deux alternatives n'emportent pas le jugement. En effet, si nous parlons de rencontre entre deux êtres, il nous faut définir ce que sont ces deux êtres. D'un côté, l'humain est obvie : personne ne discute de sa réalité puisque ce serait se nier soi-même. Nier son existence par la pensée est impossible ; rien que le fait de penser justifie de mon existence (cogito ergo sum). De l'autre côté, Dieu… Son existence n'est pas obvie. Sextus Empiricus, chantre du scepticisme, nous le rappelle : "Or, puisque parmi les dogmatiques [il faut entendre par-là les philosophes de l'antiquité tels les platoniciens, les aristotéliciens, les épicuriens, les stoïciens et d'autres encore qui décrètent des vérités] les uns disent que le dieu est un corps, les autres qu'il est incorporel, que les uns disent qu'il a forme humaine, les autres non, que les uns disent qu'il occupe un lieu, pour les uns que c'est à l'intérieur de l'univers et pour les autres à l'extérieur, comment pourrons-nous saisir la notion du dieu si nous ne sommes d'accord ni sur sa substance, ni sur sa forme, ni sur le lieu dans lequel il se trouve ?" (Esquisses pyrrhoniennes). Selon la terminologie sceptique, l'existence de Dieu est obscure, non pas dans le sens où elle est niée indubitablement mais dans le sens où elle n'est pas démontrée. Son existence (ou sa non existence) est insaisissable. Mais supposons réelle l'existence de Dieu afin d'avancer dans l'énoncé de cette problématique. Est-il pour le moins rencontrable ? Certains assurent que Dieu est transcendant et distant, d'autres qu'il intervient dans nos vies. Là encore, il n'est pas aisé de trancher devant un tel désaccord et cela nous amène à suspendre notre assentiment quant à la problématique. En effet, si Dieu est dit transcendant et distant alors il n'a pas part avec nous puisque au-delà de nos possibilités intellectuelles et sensorielles. Sa supériorité absolue nous interdit tout effort de compréhension. Ce dieu non relatif à nous est donc coupé de nous et aucune rencontre n'est possible. A contrario, un dieu interventionniste de par sa providence fait problème. Ou bien sa providence est pour tous, ou bien pour certains. Si elle est pour tous, le mal ou la souffrance n'existerait pas dans le monde. Or, la réalité montre que ce n'est pas le cas. Si la providence est exclusive à certains, alors c'est soit par volonté du dieu soit par impossibilité et nous sommes confrontés respectivement à une méchanceté ou à une faiblesse. Attributs contraires à la bonté et à la toute-puissance habituellement concédées à Dieu. Mais certains objecteront que Dieu n'intervient pas de notre vivant et qu'il ne se donne à " voir " qu'à notre mort. Par-là, ils posent comme postulat que dieu est incorporel et que donc notre corporalité empêche en effet toute relation directe. Qu'à notre mort, seule l'âme, incorporelle, subsiste et autorise ce qui était inenvisageable auparavant. D'esprit à esprit, la rencontre est potentielle selon eux. D'une part, c'est oublié que par la destruction de notre corps, nous perdons nos capacités sensorielles et que, orphelines, nos capacités intellectuelles et finies peuvent rencontrer des difficultés à appréhender l'infini et ce qui est au-delà de ce qui fut la compréhension " humainement terrestre ". D'autre part, la subsistance de l'âme après la mort n'est pas acquise puisque, par définition, personne ne peut en témoigner. Mais admettons malgré cela l'hypothèse que dieu est rencontrable de son vivant ou après sa mort. Sur quels plans cela va-t-il se jouer ? Certains estiment que nous rencontrons l'Amour avec un a majuscule puisque Dieu est Amour. Mais de quel amour parlent-ils ? S'il s'agit de l'amour humain, certes porté à son paroxysme, il n'en reste pas moins humain. En ce sens, c'est un amour difficile mais atteignable ce qui retire la pertinence de la rencontre avec un Dieu Amour. S'il s'agit de l'amour divin, totalement supérieur à l'amour humain, il reste inaccessible pour nous tous et si Dieu est Amour, alors Dieu est aussi inaccessible et la rencontre impossible. Cette même argumentation fonctionne pour tous les autres attributs (bonté, force, toute-puissance, etc.) accordés à Dieu. D'autres s'accordent pour énoncer que Dieu est le Tout-Autre c'est-à-dire qu'Il est au-delà de nos concepts humains, qu'Il ne peut être enfermé dans des cadres et des catégories humains. C'est une vision qui plaît aux sceptiques au premier abord puisque ils se refusent à donner une définition dogmatique à l'entité Dieu dans sa nature intrinsèque. Enfermer Dieu dans une image, c'est s'enfermer soi-même dans une représentation quelque peu anthropomorphique de la divinité. Mais au second abord, il apparaît que cette conception n'est pas évidente dans la problématique d'une rencontre divino-humaine. Si Dieu est Tout-Autre, en dehors de notre compréhension humaine, la rencontre ne pourra être puisque hors du champ de l'intelligibilité (les humains étant déjà privés lors de leur mort des perceptions sensorielles). Pour en terminer avec cette rencontre improbable, il y a finalement plus de chances d'une rencontre avec soi-même ou avec le néant qu'avec Dieu. La problématique eut été peut-être plus adéquate si les termes avaient été renversés : Qu'est-ce que Dieu nous donne à rencontrer lorsqu'Il nous rencontre ? Si on laisse à Dieu l'initiative de la rencontre, c'est à lui de déterminer les possibilités de cette rencontre et les voies (impénétrables) qui la rendent intelligibles pour l'Homme. La foi n'est-elle finalement pas la confiance en un Dieu qui s'offre à nous mais toujours en dehors de nos chemins battus ? Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ? (Loïc Buthaud) "Nous méritons toutes nos rencontres". La phrase de Mauriac rend compte de l'impression que laisse sur nos existences les rencontres, qui fondent et jalonnent notre histoire propre, la balisent et lui donnent sens. Mais la citation est en même temps un paradoxe pour qui voudrait la penser. En effet, comment la rencontre, fruit des entrelacs chaotiques des circonstances casuelles et des chaînes de causalité, pourrait être la récompense d'un mérite ? Comment discerner une juste cohérence dans le caractère imprévisible et improbable qu'a toute rencontre ? Le propos semble absurde. On peut cependant attribuer un sens à l'énoncé de Mauriac à la condition de ne pas considérer nos rencontres comme le fait du hasard mais comme l'effet d'une logique. Celle-ci pourrait être la logique d'une destinée, d'une dive providence écrite à l'avance, que nous subirions même malgré nous. L'allusion au destin est d'ailleurs implicite dans la citation. Mais peut-être est-il possible d'entendre autrement la proposition, indépendamment du sentiment mystérieux de la fatalité. Si, quand nous relisons le récit de notre existence, nos rencontres les plus diverses semblent tisser un fil cohérent, c'est peut-être que nous en sommes nous-mêmes le lien logique, le lieu commun, le moyen terme. Une rencontre humaine n'est pas seulement le point convergent de deux trajectoires différentes, comme on le dirait de la rencontre d'une météorite et d'une planète. Pour que le face-à-face fasse rencontre il faut autre chose : croiser une personne n'est pas la rencontrer ; vivre une rencontre implique l'impression d'honorer un rendez-vous que pourtant on ignorait l'instant d'avant. C'est dans ce sentiment même que réside le plaisir de rencontrer. L'alchimie mystérieuse et étonnante de la rencontre opère ainsi. Certes alors on invoque après coup la chance pour satisfaire notre étonnement, comme si la personne rencontrée était venue vers nous, guidée par une improbable providence. Sans doute en fait l'avons-nous trouvé parce que déjà nous la cherchions. C'est en ce sens que nous méritons nos rencontres, parce que sans le savoir (ou feignant d'ignorer) nous en sommes responsables. Nous ne rencontrons jamais que ceux que nous désirons rencontrer. Nous rencontrons, parmi la foule désordonnée des personnes croisées, à la fois l'objet de notre désir confus (reconnaissance, puissance, notoriété, etc.), et ce qui va donner une forme concrète à notre désir. La rencontre est heureuse dans sa réciprocité, elle est pourtant toujours frustrante tant l'autre ne correspond jamais pleinement à notre désir ; nous avons ainsi tort de le lui reprocher. Qu'espérer alors rencontrer dans la rencontre avec Dieu, sinon l'objet de notre désir ? Comment croire y trouver autre chose qu'une projection idolâtrique de nous-même ? Dieu ne se laisse pas rencontrer. Pour que ce soit vraiment de Dieu qu'il s'agisse dans la rencontre, il faudrait que cela soit indépendamment de notre désir. Autant dire en notre absence. Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ? (Julie Duranteau) Notre démarche de foi nous invite à une ouverture, à garder le cœur disponible à la rencontre, sous diverses formes : rencontre avec un autre, avec l'Autre, rencontre avec Dieu. Mais au-delà de cette invitation, rien ne nous est dit sur les conditions et les modalités de la rencontre, ni sur ce que l'on rencontre, ni même qui l'on rencontre quand on rencontre Dieu. Tout nous est ainsi laissé en l'état et les questions surgissent : de cette rencontre au corps à corps, ne serait-ce finalement pas l'épreuve essentielle d'un cœur à cœur. Lequel fera le pas vers l'autre ? Brûlants à l'idée de cette rencontre, oublierons-nous la condition d'une rencontre en vérité : la re-connaissance. 1- R-en-contre : corps à corps avec l'inconnu Le terme de " rencontre ", tant au niveau du sens que de la sonorité, propose l'idée de l'adversité. Il en irait de la rencontre comme d'aller à l'encontre de quelqu'un ou de quelque chose. Cela nécessite de se sortir de soi-même, de notre rassurante intimité pour accepter un déplacement vers un extérieur, parfois un inconnu. Cette rencontre de l'inconnu - et Dieu, ne serait-ce pas cet immense inconnu ? - peut nous mettre en face à face avec une adversité insurmontable par sa violence, le dépouillement qu'elle exige, la perte totale de repères qu'elle sous-entend. A l'image de la rencontre et de la lutte de Jacob avec l'ange, notre rencontre à Dieu n'est pas uniquement celle que nous aimerions, une communion extatique : nous y sommes confrontés comme lors d'une bataille dont nous ne connaissons pas l'issue. Jacob laisse derrière lui femmes, enfants, tous ses biens et fait la rencontre de cet Autre. Il semble que ses meilleures armes pour vivre ce corps à corps avec l'Inconnu soient ses propres ressources. Nu, dépouillé de tout, Jacob entre en lutte, rencontre au creux de sa chair ce qu'il ne connaît pas. Il n'en est plus aux questions du doute ou de la peur. La question est : acceptera-t-il de lutter jusqu'au bout pour vivre. Vivre, oui, mais de quelle manière ? Jacob se préparait à rencontrer son frère avant cette nuit terrible, il ne peut plus se présenter à Esaül de la même manière : ce passage a tout transformé en lui. On comprend alors que la rencontre à Dieu exige peut-être ce dépouillement extrême, manière d'entrer dans ce corps à corps. Tout perdre au prix du doute, de la peur, parfois au prix même du corps. Tout perdre et tout révéler : voilà peut-être ce que Dieu nous invite à vivre et à revivre, un cadeau fait pour nous. Adversité qui travaille au corps, r-encontre qui nous fait perdre les mots, rencontre de cet Inconnu à qui l'on ne sait pas parler, Inconnu questionnant notre essence même Epreuve du dehors explorant notre "espace du dedans". 2- Rencontrer Dieu : exploration de notre espace du dedans La confrontation à un autre ouvre à un questionnement sur soi-même, sur ce qui est essentiel pour nous. Cependant, rencontrer Dieu semble placer les exigences à un niveau différent. Dieu est celui qui entre en dialogue avec nous, ce n'est pas une simple introspection permettant d'ouvrir de nouveaux pans de réflexion. Dieu sait aller nous chercher au plus intime de nous-mêmes et nous déplace, nous arrache à tout cela. Il est temps de poser différemment la question : est-ce nous qui allons à la rencontre de Dieu ou n'est-ce pas Lui qui vient nous chercher au cœur de là où nous sommes ? Pour illustrer cette idée avec un texte contemporain, nous pouvons faire appel au Visiteur d'Eric-Emmanuel Schmitt. L'Inconnu - qui semble être Dieu en personne visitant Freud, mais dont l'identité reste un mystère jusqu'à la fin de la pièce - fait irruption chez le docteur. Freud ne peut faire que deux hypothèses pour expliquer l'irruption de cet individu : il est soit un voleur, soit un malade. " Bourreau " ou " victime ", rencontrer Dieu, c'est aussi accepter de sortir de cette ambivalence. Et Freud ne veut pas se risquer à admettre l'existence de Dieu. Au fur et à mesure de la pièce, on ne sait plus qui est le praticien de l'autre. Le dialogue va, d'étape en étape, visiter les recoins les plus douloureux, les doutes et les peurs les plus reculées de Freud. Cet Inconnu vient rejoindre Freud dans ses failles les plus secrètes, les fouille de son doigt et tente de les réparer aussi. Il remet à jour les couleurs les plus intenses et les joies les plus simples. En une nuit, en dialogue permanent avec cet Inconnu, Freud explore son intérieur, souvent malgré lui, y découvre ce qui le retient, ce qui le torture, mais aussi ce pour quoi il accepte de partir. L'extraordinaire dans la rencontre à Dieu est que l'on ne soit jamais sûr de rien : est-ce vraiment Lui ? Est-ce pure construction, pure coïncidence ? Accepterons-nous que ce qui était de l'ordre de notre foi vienne nous interpeller dans notre réalité ? Là où il nous semblait avoir saisi quelques réponses, tout est laissé à notre liberté. Nous sommes libres de L'entendre, libres d'aller plus loin, libres de faire fructifier, libres de partager… 3- Rencontre en vérité : la re-connaissance Si on a pu parler de la rencontre à Dieu comme d'une adversité ou comme d'un dialogue explorant notre espace du dedans, on suppose que nous puissions reconnaître Dieu dans cette rencontre. Dans le Visiteur, le problème est posé : Freud n'admet pas la présence de Dieu et remet tout en question à la moindre occasion. Nous avons dit que l'Inconnu tentait d'apporter quelques réponses à Freud, mais toutes les tentatives avortent. Même si l'Inconnu était bel et bien Dieu en personne, il ne pourrait y avoir de rencontre véritable, parce que ni l'Inconnu, ni Freud ne veulent reconnaître l'identité du mystère. Peut-on parler de rencontre en vérité lorsqu'il n'y a pas de reconnaissance ? On se rappelle les deux disciples d'Emmaüs : ils ont bien rencontré un homme sur le chemin, mais lorsque leurs yeux voient enfin clair, ils comprennent qu'ils n'ont pas su reconnaître la présence du Christ. Sans le signe de la fraction du pain, ils n'auraient pas saisi la vraie nature de leur rencontre ; ils seraient passés à côté, pour ainsi dire. Dans le Nouveau Testament, le verbe traduit par " rencontrer " est eu(ri/skw. Il nous faut revenir à la version grecque pour comprendre que l'idée de " rencontrer " est liée à celle de " reconnaître ", puisque le verbe eu(ri/skw qui veut dire au premier sens " trouver par hasard ", au second sens " trouver en cherchant " d'où " trouver après réflexion, reconnaître après examen ". Nathanaël en fait l'expérience (Evangile Jean, 1, 45-50) : "Philippe trouve Nathanaël et lui dit : " Celui dont Moïse a écrit dans la Loi, ainsi que les prophètes, nous l'avons trouvé ! C'est Jésus, le fils de Joseph de Nazareth. " Nathanaël lui dit : " De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? " Philippe lui dit : " Viens et vois. " Jésus vit Nathanaël venir vers lui et il dit de lui : " Voici vraiment un Israélite sans détour. " Nathanaël lui dit : " D'où me connais-tu ? " Jésus lui répondit : " Avant que Philippe t'appelât, quand tu étais sous le figuier, je t'ai vu. " Nathanaël reprit : " Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d'Israël. " Jésus lui répondit : " Parce que je t'ai dit : " Je t'ai vu sous le figuier ", tu crois ! Tu verras mieux encore." Il n'a pas suffi à Nathanaël de " trouver " Jésus pour accepter de le suivre, il lui a fallu un " signe " pour le reconnaître Fils de Dieu. Comme l'annonce le Christ, Nathanaël n'est qu'au début de leur rencontre. Il ne sera plus seulement question de croyance sur un signe, mais qu'il devra être question de foi en la Bonne Nouvelle. Entre rencontre-altérité, rencontre-intimité, ce que nous rencontrons quand nous rencontrons Dieu est tellement lié à ce que l'on est appelé à vivre, à entendre, à comprendre du monde, des autres et de nous-mêmes qu'il serait impossible d'en prévoir le contenu, ni d'en faire l'inventaire. C'est, sans doute, en cela que cette rencontre est si déroutante, si fondamentale aussi. Comment rencontrer Dieu, le reconnaître au milieu de nos vies ? Comment accepter les voies/voix nouvelles qu'Il nous propose ? Saint Benoît dirait : "Ecoute la voix du Seigneur, prête l'oreille de ton cœur…" Gardant en nous la flamme vive que le Seigneur sait mettre à jour, nous veillons le coeur réjoui, disponible à cette rencontre toujours renouvelée. Nous voulons être prêts à répondre à son amour d'un seul élan, à l'écoute d'un seul cri : "Voici l'époux ! Sortez à sa rencontre !" (Evangile de Matthieu, 25, 6) Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ? (Albert Rouet) Ce n'est pas la rencontre qui me fait problème, mais la prétention à connaitre ce qu'on rencontre. Si je glisse et me heurte à un mur, je sais bien que j'ai rencontré un mur. Si je rencontre une personne, je connais son nom, son état civil, un peu de son histoire. Mais que sais-je vraiment du mystère qui l'habite ? Que puis-je souder de cette source d'inépuisable découverte ? Des gens que je connais, je peux certes disserter longuement. Tous les mots ne sont que prélude à une plus profonde ignorance. En ses extrêmes, l'amour se tait. Dans rencontre, il y a " contre ". Contre quoi cette résistance ? Comme ad-versus, se tourné vers, a donné l'adversaire. Quel ennemi se tapit au creux de la rencontre ? Et quelle violence se cache dans le plus doux entretien ? Qui désarmera le désir de connaître, de scruter, de tout savoir, jusqu'aux intimités ? Quelle brise adoucira le droit ou la licence d'empiéter sur le terrain de l'autre ? Au moins la Bible joue cartes sur table. Qui s'aventure en ces domaines perd ses atlas. Les portulans indiquent la rade d'embarquement, mais barrent les courants et les hâvres où accoster. Rien à savoir de plus, sinon l'impérieux désir de partir. On ne sait que son élan, son attirance à courir au loin, mais que d'ignorance sur les rencontres de la route… Une violente houle protège les équateurs infranchissables et ramène à terre. Le Buisson danse des flammes devant Moïse aux pieds nus qui se prosterne, visage à terre, sans rien voir. Parce que ses yeux clos caressent le sol, aveugle, il se laisse trouver. Elie regarde les rochers qui volent en éclats, les tonnerres qui zèbrent la montagne, la bourrasque fendre les nuages. Quand souffle le fin murmure et qu'ondulent les herbes rares, il enfouit son visage aux plis de son manteau et l'invisible parle. "Nul ne peut voir Dieu sans mourir" (Ex 33, 20). Il reste la parole, à croire sans voir. Comment reconnaitre qu'il parle ? A un ton de voix (" les brebis entendent sa voix "), la voix connue et aimée : (Jn 10, 3), donc avec une expression, un timbre, déjà connus. Quand on rencontre, on reconnaît. A quoi reconnaitre ? A l'impossibilité de connaître. On ne connaît que l'inconnaissable. Maxime le Confesseur : "Mais arrivé à Dieu, l'ardeur de son désir lui fait chercher d'abord ce qu'est l'essence divine, car il ne trouve de consolation en rien de ce qui lui ressemble. Mais c'est une entreprise impossible et la connaissance de l'essence de Dieu est également inaccessible à toute nature créée" (1ère Centurie sur la charité, 100). Plus sobrement, St Paul aux Ephésiens : "Connaitre l'amour du Christ, qui surpasse toute connaissance" (3, 19). Savoir alors qu'on ne sait pas. Une "docte ignorance" (Nicolas de Cues). Ce qui rejoint l'Evangile par le plus immatériel des sens, la vue : " Qui me voit, voit le Père " (Jn 14, 9). Et le texte précise : " Je suis dans le Père et le Père est en moi ". Ce qui n'a peut-être pas beaucoup éclairé Philippe. Voir l'invisible, écrit l'épître aux Hébreux (11, 28). Quand l'apôtre contemple de ses yeux, il m'a devant lui qu'un corps écartelé, exsangue et mort (Jn 19,37). Il n'y a plus rien à voir, circulez jusqu'au tombeau. Et les yeux des marcheurs d'Emmaüs " sont empêchés de le reconnaitre " (Lc 24, 16). Heureuse cécité qui s'éclaircit par la fente entre les morceaux d'un pain, fente où il disparaît, fente où ils le reconnaissent en train de partir. On le reconnaît à son départ, à son envol. Distance de toute connaissance vraie. " Il est bon pour vous que je parte " (Jn 16, 7). Insaisissable et fuyant, tel le bien-aimé qui saute de colline en colline. L'au-delà même d'un désir inassouvi. Silencieusement. Ils ont bien de la chance ceux qui savent si c'est lui ou non ! Souvent ils prennent leur désir pour la réalité. " On vous dira : le voilà ! le voilà ! N'y courez pas " (Lc 17, 23). Il arrive de nuit, en voleur inattendu. Et qui part à la pointe du jour, à la barbe des veilleurs. Rien de ce que je sais n'est lui : " Celui qui est connu dans l'ignorance " (Maxime le Confesseur : 3ème Centurie sur la Charité, 45). Il résiste, il s'esquive, il s'efface. Violence de la non-possession qui laisse abandonné et ravi. Aurais-je l'illusion de penser que je touche l'impalpable et rejoins le fuyard ? Je ne ressens jamais que les émois de croire que j'atteins le Tout-Autre, alors que je suis pris par un désir qui jouit d'être lui-même. Je profite de cette jouissance de penser à l'autre en tenant à moi. L'éloignement de l'horizon interdit de le prendre en ses bras. Il renforce la certitude de ma petitesse, fascinant et lointain. L'impossibilité de l'embrasser confirme que c'est bien lui, dans la certitude de son inaccessibilité. Lui m'englobe de toutes parts, quand je n'en fixe qu'un point, de mon étroit regard. Je sais que c'est lui en ce qu'il m'échappe. Je l'aime ainsi, sinon il n'est plus l'espace infini. St Paul aux Galates : " Maintenant vous avez connu Dieu ou plutôt vous avez été connus de lui. " (4, 9). Il me communique en me révélant à moi-même. En ce déchirement, il se dit. Très proche, humble et si grand. La rencontre se dresse contre toute possession. Il me reste que l'acte gratuit d'une donation qui m'emporte. Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ? (Bertrand Parisot) Inventaire - un filament de tungstène - le tétragramme - une œuvre d'art - un télescope - une prière inlassablement répétée - 5 000 voix portant un même refrain - un(e) marié(e) - le sourire d'une maman De l'ontologie… " Qui rencontre-t-on… ", voilà la question qui n'est pas posée, même si c'est elle que l'on entend spontanément ; voilà pourtant ce qui permet d'éviter le piège classique. Vouloir définir Dieu, circonscrire son être en une définition, fût-elle aussi volumineuse que celles de tous les théologiens passés et présents réunis. Évitons donc avec soulagement le risque du traité ontologique, du cours universitaire sur la Trinité et la double essence du Christ. Seul le regard d'un artiste peut ici mériter quelque indulgence… Dieu a donné à l'homme de nommer toutes les créatures vivantes, en les faisant défiler devant lui (Gn 2, 19) à l'exception de lui-même, l'Incréé. Parce que pour nommer Dieu, il faut d'abord le rencontrer, de personne à Personne. C'est dans la rencontre que se révèle à chacun l'identité profonde de l'autre, juste dans ce moment. Et après… après il n'est plus besoin de définir ni de décrire. Comme l'amoureux ne sait pas décrire sa belle ; il ne dit pas qu'elle a les yeux de telle couleur, les cheveux ainsi coiffés, mais " elle est tellement… tellement… " et les mots lui manquent pour décrire l'être aimé, tant il est en elle et elle en lui, en esprit. Le reste du discours n'est plus que poésie. …à la médiation… " …Quand on rencontre Dieu ", voilà le hic : pour parler d'une rencontre, il faut qu'elle se fasse et la rencontre du Tout-Autre ne peut pas être directe, comme l'on rencontrerait son voisin. Il y a nécessité d'une médiation. Quand on rencontre Dieu, c'est peut-être d'abord son médiateur que l'on rencontre, qu'elle qu'en soit la nature. Petit kaléidoscope de médiateurs de Dieu, dont j'ai pu avoir témoignage : - une ampoule éteinte, puis rallumée par la main d'un ami, pour symboliser le cœur de la foi : Christ est ressuscité ; - les si complexes et si belles lois mathématiques gouvernant les étoiles : les chercheurs sont émerveillés de la perfection de la Création et par l'apparition de son fruit le plus improbable, l'homme ; - le catéchuménat d'une étudiante qui bouscule ses parents et les mène à demander le sacrement de mariage, une fiancée faisant découvrir à son futur époux à Taizé la force et la portée universelle de la prière : le souffle léger de l'Esprit se mêlant aux murmures d'une personne aimée ; - l'oraison quotidienne qui peu à peu fait découvrir et accepter que la prière puisse ne pas être que demande à un Tout-Puissant mais relation de personne à personne où la parole s'échange même dans le silence ; - toutes les rencontres dont on n'a pas conscience, parce que, si le médiateur a bien été croisé (et Dieu en envoie sans cesse, là où chacun est), il n'a pas été reconnu comme tel : pour une rencontre, il faut être deux. Dans tout cela revient toujours l'expérience de la découverte d'un regard d'amour, d'une relation qui se crée et se découvre si forte que la vie devient impossible. L'ancienne vie. " À moins de naître de nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu " (Jn 3, 3) …et la conversion " Que rencontre-t-on… ", c'est la question du fruit de la rencontre. Même si toutes les rencontres avec Dieu ne sont pas si spectaculaires que celles de saint Paul ou de Moïse (YHVH), même si elles n'ont pas le souffle mystique de Paul Claudel ou Simone Weil, la même radicalité de changement de vie que saint François d'Assise, chaque rencontre personnelle avec Dieu a forcément un retentissement au quotidien. À chacun d'en discerner les fruits dans sa vie. Sagesse, science, foi, prophétie… si l'on en croit saint Paul, tout cela doit être d'abord relié à l'amour (1 Co 12 et 13), c'est-à-dire à la rencontre de l'autre (sans majuscule), car la rencontre de Dieu n'enlève personne du monde. Elle nous y replonge au contraire, nous renvoie à la rencontre quotidienne. Pour que, comme un de mes amis cadre en entreprise, la prière matutinale ouvre pour toute la journée un regard à toutes les rencontres, qui ne soit pas qu'un regard de supérieur hiérarchique, mais garde un peu du regard échangé avec Dieu lors de la prière. Si les choses et les êtres sont tous potentiellement médiateurs de Dieu, permettant de le révéler, Dieu lui-même se fait médiateur entre les êtres pour instaurer une relation véritable. C'est, selon la méthode ignatienne, " en regardant l'autre avec le regard aimant de Dieu " que l'on découvre son être profond et qu'on apprend à mieux l'aimer. Parce qu'en rencontrant Dieu, on rencontre finalement son prochain. Que rencontre-t-on quand on rencontre Dieu ? (Stéphane Marcireau) Certains ont déjà témoigné d'une rencontre avec Dieu comme André Frossard " Dieu existe, je l'ai rencontré " ou encore Françoise Verny " Dieu existe, je l'ai toujours trahi ". Dans les lignes qui suivront nous n'élaborerons pas un témoignage à la première personne mais nous essaierons plutôt de réfléchir à ce que présuppose et sous-entend la question posée : Tout d'abord la question de l'existence de Dieu puis celle d'une éventuelle rencontre et enfin celle de la récolte d'un fruit de cette rencontre. 1- La question de l'existence de Dieu La question de l'existence de Dieu est clairement postulée dans la question initiale. Un auteur athée ou incroyant pourrait donc considérer cette question comme infondée. Néanmoins notre culture occidentale ayant été construite sur 2000 ans de christianisme, il y a fort à parier que nos structures mentales, notre vocabulaire…ont été imprégnés de l'idée de Dieu. Alors que rencontre-t-on lorsqu'on ne rencontre pas Dieu ? Est-ce le vide, le néant, la surprise, le simple constat (pensons à Gagarine qui évoluant dans l'espace déclarait qu'il n'y avait pas de Père Céleste) voire la déception ou le désespoir ? A moins qu'en évacuant Dieu on ne découvre le positivisme ou encore la psychanalyse qui auraient libéré les esprits humains de l'infantile idée de Dieu… Dans tous les cas, qu'il s'agisse de prouver Dieu ou de chasser son fantôme, nous sommes en prise avec une question existentielle fondamentale. La vérité est en jeu. La question de l'existence de Dieu ne semble pas pouvoir être écartée aussi facilement : certains affirmeront que Dieu n'existe pas parce qu'ils ne l'ont pas rencontré. Cependant, pour ma part, je n'ai jamais vu d'aurore boréale et pourtant je ne vais pas pour autant mettre en doute leur existence… alors une entité n'existe-t-elle qu'à partir du moment où il y a une rencontre avec une conscience ? 2- La question de la rencontre Rencontrer, voir en face, suggère justement un face à face : quelque chose est posé devant nous, et fait l'objet de notre perception. D'ailleurs l'objet, étymologiquement désigne ce qui est lancé devant, tout comme l'objection… Cependant cela suggère que Dieu se présente à nous, et qu'il soit en quelque sorte à notre échelle. Les dieux grecs ou romains avaient justement cette particularité de ressembler beaucoup aux humains, jusque dans leurs vices et passions. Mais même s'il y a potentiellement quelqu'un à rencontrer, cette entité peut être si incommensurable qu'il n'y ait finalement aucune rencontre. Ne serait-ce pas le cas d'un Dieu " absolument absolu " ? Remarquons que le terme " absolu " désigne étymologiquement ce qui est parfait, achevé, ce qui renvoie à l'idée de détachement, de libération voire d'absence de relation. Dans ce cas, le croyant ne voit ni n'entend son Dieu. René Rémond nous semble illustrer cela dans son ouvrage " Le christianisme en accusation " lorsqu'il écrit " L'Islam, par exemple, insiste tant sur la grandeur et la transcendance de Dieu qu'il permet difficilement au croyant de se sentir proche de lui : pour un musulman est-il concevable d'appeler Dieu " Père " ou de se reconnaître comme son enfant ? Ce sens aigu de la transcendance divine recèle une vraie force, mais qui risque de supprimer les médiations humaines ". Les prophètes de l'Ancien Testament, d'ailleurs, ne rencontraient pas Dieu de leur vivant. En effet, celui qui fait face à Dieu n'est-il pas passé dans l'au-delà ? La rencontre avec Dieu semble donc problématique : il peut parfois se manifester par des médiations (le vent, des prophètes…) mais le croyant ne lui fait pas directement face. Cela serait un " affront " qui d'ailleurs ferait disparaître le croyant… qui dès lors ne serait plus un croyant mais un savant (celui qui sait). Il est impossible de faire face à Dieu…à moins qu'une religion ne postule l'incarnation, et que Dieu présente un visage humain. 3- La récolte de la rencontre avec Dieu S'il n'y a pas de rencontre - soit parce que Dieu n'existe pas soit parce qu'il nous est incommensurable - alors on ne peut rien dire sur Dieu. Dans le meilleur des cas, on déclarera l'inexistence de Dieu ou son inaccessibilité, dans le pire des cas on le façonnera à l'image des hommes. Dieu est alors pris en otage dans une démarche anthropomorphique : on lui attribue des comportements humains, trop humains, parmi lesquels la colère, la jalousie, la haine, la vengeance… Il nous faut donc éviter l'écueil d'un Dieu absolument transcendant ou celui d'un dieu imprégné des imperfections humains. Le Dieu qui se laisserait vraiment découvrir serait un Dieu incarné, qui se mettrait dans une certaine mesure à notre portée, en endossant notre humanité, tout en laissent deviner son absolue divinité. Si ce Dieu-là existe, s'il s'inscrit dans une relation avec l'humanité, ce n'est pas un " on " impersonnel qui le rencontrera mais un " je " voire un " nous " qui auront su se mettre à son écoute et à sa recherche. Pour finir, ce que le " je " ou le " nous " rencontrent, c'est certainement d'abord le déplacement et le dépassement. En effet, un Dieu qui se laisse rencontrer nous oblige à changer et grandir. Il y a peut-être autant de fruits (dans leur multitude et leur diversité) à récolter qu'il y a de personnes qui se tournent vers Dieu. |





