Que cache l'idéal ? |
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par Jean-Yves Meunier (Texte 1) A première vue, le terme " idéal " ne se voit reprocher aucun aspect négatif. Bien au contraire dirions-nous l'idéal est ontologiquement positif. Il suffit pour nous en persuader de jeter un œil sur ses synonymes : perfection, pureté, absolu… Ce terme est aussi associé à d'autres termes plus positifs que négatifs : idéal de beauté, l'amour idéal, etc. On n'a jamais illustré le nazisme comme l'idéal du Mal.
L'idéal est alors perçu comme un but suprême à atteindre, un but forcément bon, beau et/ou vrai. Bref, le Platonisme dans toute sa grandeur. Pourtant, d'autres synonymes de " idéal " viennent apporter un éclairage quelque peu différent : rêve, immatériel, utopie, théorie, pour ne citer que ceux-ci. Nous percevons bien que l'éclat prestigieux accordé à l'idéal se retrouve un peu terni ou du moins voilé. A cette première piste de réflexion s'ajoute une autre plus liée à l'actualité. A travers l'affaire des caricatures " danoises ", des idéaux semblent s'affronter : d'un côté l'idéal humaniste, soucieux de la liberté d'expression et de l'autre l'idéal religieux, respectueux d'une transcendance au-dessus de tout. D'aucuns y voient un choc des civilisations, d'autres une simple différence de valeurs culturelles. Dans tous les cas, l'idéal aujourd'hui est remis en question et exprime plus qu'il n'en paraît. 1- L'Oréal et l'idéal L'idéal pendant longtemps avait cela de rassurant qu'il était la référence ultime, un principe absolu à tel point qu'avec Platon, nous le définissions en des termes présentant une majuscule. Le règne du Beau, du Bon, du Bien, du Vrai pour les laïcs, de Dieu pour les croyants n'autorisait pas le relativisme. L'homme de bonne volonté se devait de se soumettre à l'idéal qui de toute manière ne pouvait que lui apporter le bonheur. Et pourtant l'empirisme nous force à constater que l'idéal est contraire à la réalité. Que l'être idéal recherché de manière plus ou moins consciente n'apporte que déception et solitude. L'être aimé est celui pour lequel nous acceptons les limites, les failles, les faiblesses, etc. Idéaliser son partenaire c'est ne pas le voir sous son vrai jour, c'est même le comble de l'immobilisme. Comment une personne idéale pourrait-elle évoluer ou s'améliorer ? L'idéal peut alors cacher une illusion, une chimère qui recèle un véritable danger : enfermer le prochain (ou soi-même) dans un carcan trop lourd à supporter. 2- L'idole et l'idéal L'idéal est perçu positivement comme un aiguillon ou une motivation pour effectuer des efforts sur soi. En ce sens, le plus important n'est pas le but à atteindre, c'est le chemin à parcourir pour y parvenir. C'est lorsque l'idéal est absolutisé, c'est-à-dire érigé en Principe indépassable, qu'il pose question. Car le risque est grand de se tromper dans le choix de l'Idéal. L'Histoire le démontre constamment : des massacres et des injustices ont été possibles au nom d'idéaux exacerbés. La Patrie a entraîné le nationalisme guerrier ; le Communisme a pu engendré le maoïsme ; la Révolution a permis la terreur ; etc. Ces leçons devraient nous enjoindre à plus de modestie. C'est justement là que le bat blesse : l'idéalisation ne s'accommode pas de la présence à ses côtés du sens critique. La première réclame souvent l'abandon du second. Pour les chrétiens (ou pour d'autres croyants), voilà un dilemme crucial et difficilement assimilable. Comment concilier un Dieu transcendant, Tout Autre, Créateur de toutes choses, Alpha et Oméga, avec l'usage de la raison, certainement plus proche du relativisme que de l'absolutisme ? Pouvons-nous adorer et promouvoir l'intelligence de la foi ? Oublier la seconde alternative au seul profit de la première, n'est-ce pas en quelque sorte renoncer à son humanité, à ce qu'il y a de plus précieux en chacun de nous : notre liberté et notre conscience. Une réponse pour nous chrétiens nous est donnée à travers Jésus-Christ, à la fois pleinement Dieu et pleinement homme. C'est le lien, le trait d'union entre l'absolu et le relatif, entre l'infini et le fini. En s'abaissant à notre condition humaine, Dieu se donne un visage. En se présentant comme le Chemin, Jésus-christ nous prend par la main pour nous signifier que l'idéal est accessible car il nous rejoint. Dieu n'est plus cette entité cachée au-delà des nuages, Il vit en chacun de nous. Il souffre donc avec nous (pour un éclairage selon Varillon). L'Idéal Dieu est à la fois ce qui est ineffable et ce qui est le plus proche de nous. Que cache l'idéal ? (Albert Rouet) Au début était le couteau… Pas seulement pour trancher le cordon ombilical - c'est toujours un tiers qui taille - mais pour découper dans le gros gibier un morceau de viande (de : vivere, vivre) et d'obtenir une chair à manger (chair, de l'indo-européen skez, découper). La chair est un morceau, une part de l'homme. L'autre partie, c'est le souffle qui anime la chair. Si le souffle s'arrête, tombe un calme plat. La mort arrive, et le cadavre. Fort bien. C'est simple et tout le monde le constate et l'a appris. Pourtant, le dualisme appelle un lien, une accroche, entre les deux parties ; une porte d'entrée et de sortie, le fléau d'une balance pour établir une juste relation. Tout dualisme cache un troisième acteur qui relie, sinon il n'y aurait que voisinage, juxtaposition, mais pas dualisme. Les deux acteurs du spectacle, pris à leur jeu, en oublient le metteur en scène. Acte II : Le petit d'homme découvre le monde par les sensations sensibles, affectives qui, peu à peu, prennent du champ, de la réflexion. Progressivement, il le voit ; auparavant, il le découvrait en le regardant, en laissant les choses se mirer dans ses yeux. Etonnement de les épier, de les scruter, de les contempler : voir est un recul du regard, un travail d'organisation. Un apprentissage, un domptage, pour maîtriser les choses et ne plus en avoir peur. Voir est un vieux mot (wor) qui a aussi donné la révérence, le respect attentif, par le latin vereor, craindre. Tout se complique ! Le verbe voir, en avançant, croise un mot voisin, eidô, avoir des yeux, voir de ses propres yeux, les formes, les silhouettes, jusqu'aux idoles qui nous représentent en pire ou en mieux. Elles nous transfigurent, donc nous défigurent. Le petit homme avance en âge et, lui aussi, croise d'autres regards et d'autres yeux. Qu'est-ce qui a bien pu faire passer de regarder à voir ? L'homme s'est peut-être accoutumé à prendre du recul, à trancher dans la nécessité, pour calculer, préparer, échafauder des plans. Il ne voit plus le monde tel qu'il s'offre à lui, mais comme il le recompose. Ainsi l'homme progresse, des représentations qui s'offrent à lui, aux idées qu'il s'en fait. Il apprend à préparer ses coups, il compose. Il prévoit. Quel couteau est venu trancher dans l'immédiat, dédoubler la réalité en de choses, un corps, des nécessités et des idées, des modèle, des projets ? L'éducation, bien sûr, et surtout la parole. Le dialogue apprend à composer avec l'autre. Parole verbale et dialogue des gestes donnés ou refusés. L'éducation taille dans les possibles pour tuteurer l'attitude admise par l'entourage. Ainsi naît l'idéal. Acte III : Entre ce qu'est réellement une personne et ce qu'elle doit devenir pour plaire et être admise, une distance s'instaure : image des autres sur soi, image des autres en soi, image de soi aux yeux des autres image de soi à ses propres yeux. Une même césure entre soi et soi, creusée par des impératifs répétés. L'idéal cache cette coupure. Il l'instaure comme moyen indispensable de plaire, de devenir soi en s'intégrant au plaisir d'autrui. Difficile équilibre, inévitable problème. La nature doit se plier aux doigts qui pétrissent l'existence. Chez les romantiques, l'idéal travaille dans l'art. De là, à trouver un art de vivre, l'art d'être soi, ce n'est pas le plus facile… La société pour les uns, le sur-moi pour les autres, la morale pour beaucoup, tranchent dans l'état de nature pour libérer une personne cultivée. Il semblerait judicieux de lui fournir les plans du montage pour qu'elle prenne conscience du chemin qu'elle parcourt. C'est une idée (parfois fixe) de certains bons milieux de prétendre que les jeunes auraient besoin d'idéal : cette névrose n'a pour but que de transmettre l'héritage. Acte IV : Résistances, refus, louvoiements : la pâte se rebelle. Nouveau coup de couteau : l'idéal est posé comme absolu, donc dé-lié. Il devient abstrait et s'identifie à la perfection de l'être. S'introduit subrepticement une violence métaphysique, celle du parfait que les Grecs voyaient comme le fini, l'achevé. L'idéalisme l'a transformé en infini, en inaccessible. L'horizon recule au fur et à mesure qu'on avance vers lui, impossible à atteindre. Un idéal inabordable crée du tourment. Malheureuse conscience de ne jamais pouvoir arriver à être qui on voudrait être. Alors, on en rajoute : Sisyphe accourt. La que cache l'idéal ? Le pouvoir de l'inaccessible, la fascination de l'impossible. Plus crûment : la carotte pour avancer… N'y a-t-il donc que ce leurre ? La créativité en est paralysée. L'idéal reste impitoyable. Acte V : Est-il vertueux de courir après une vertu qui ne se livre pas ? Une dette perpétuelle, imprescriptible, rend vaine toute vertu. Il faudrait appliquer vertueusement la vertu. Cela n'advient que par l'amour qui aime et fait confiance. Sinon, quel naufrage ! Quelle autre présence viendra fendre cette lancinante convoitise et sauver de cette course ? L'idéal est le contraire du spirituel. |





