Peut-on aimer sans sacrifice ?





par Julie Clamaron  (Texte 1)
par Mgr Albert Rouet (Texte 2)
par Stéphane Marcireau (Texte 3)
par Jean-Yves Meunier (Texte 4)
par Anne Vinh-Brahimi (Texte 5)



Peut-on aimer sans sacrifice ?
(Julie Clamaron)


Poser ainsi la question revient à interroger le lien qu'il peut y avoir entre l'amour et le don. Si l'on part du principe que l'amour est intrinsèquement don, l'enjeu est de nous pencher sur les différentes dimensions du terme "sacrifice". Il nous faut saisir ce que veut dire "sacrifice", quelles dimensions il comporte et quelles visions de l'amour il implique.
Et pour saisir ces différents aspects, j'avais envie de "décliner" ce mot, en quelque sorte. On dit "sacrifier quelque chose", on dit aussi "se sacrifier". Qu'est-ce que cela laisse entendre, dans ces conditions qu'en est-il de l'amour ?

1- Sacrifier quelque chose à quelqu'un ou aimer sous l'angle du calcul

Prenons tout d'abord le sens "transitif" de "sacrifier" : je sacrifie quelque chose à quelqu'un. Cela voudrait dire que j'accepte de faire des concessions pour pouvoir avancer avec l'autre. J'accepte de mettre mes volontés, mes objectifs au second plan et de faire passer l'autre avant. On pourrait proposer au mot "sacrifice" le synonyme "concession". Lorsque que l'on aime et que l'on vit avec quelqu'un, on se rend évidemment compte qu'il s'agit au quotidien de "composer" nos vies, nos envies et nos rythmes. La vie à deux n'est possible que parce qu'il nous faut, par amour, conjuguer nos vies et accorder nos âmes. C'est-à-dire qu'il nous faut savoir se décentrer de soi et de ses exigences pour faire place à l'autre.
Cela dit, on sent rapidement les limites du mot "concession". Un peu comme en argumentation, "faire une concession à l'autre" voudrait aussi dire que nous acceptons de perdre pour mieux obtenir ce que nous voulons en réalité. Il s'agirait là de stratégie ! Et le mot "sacrifice" revêt, alors, un sens tout particulier : comme aux échecs, j'accepte de "sacrifier un pion" pour mieux avancer dans ma partie. Je sacrifie aussi quelque chose dans l'espoir d'avoir plus ou mieux : sous l'apparence d'un recul, c'est finalement moi qui l'emporte.
Peut-on penser l'amour dans ces conditions, peut-il y avoir amour dans le calcul et la stratégie ? Cela est inacceptable. On comprend donc qu'il nous manque une dimension importante dans notre définition de l'amour, puisque le mot "sacrifice" bascule, ici, si vite dans la stratégie.

2- Se sacrifier pour quelqu'un ou aimer en enfermant l'autre dans un "contre-don" impossible

Le mot "sacrifice" a aussi une dimension totale, violente, presque excessive. Si l'on peut sacrifier quelque chose, on peut aussi, dans l'aspect pronominal du verbe, "se sacrifier". Et pour s'imaginer toute la violence et les conséquences de ce sens en amour, prenons l'illustre exemple de Médée.
Médée est éperdument amoureuse du beau Jason, elle l'aide à accomplir l'un des plus brillants exploits de l'Antiquité, conquérir la toison d'or. Mais pour cela, elle renonce à tout, père, patrie et honneur. Elle sacrifie tout ce qui la définit en tant que fille, épouse et mère. Elle sacrifie concrètement son frère et ses enfants au nom de Jason. Elle se sacrifie elle-même, en s'excluant du monde des hommes. Folle de jalousie et de douleur, Médée brûle de son excès, détruisant tout, et en premier lieu l'histoire qu'elle avait commencée avec Jason.
Comment Jason pourrait répondre à ce don si excessif ? Peut-il y avoir encore de l'amour ?
Il ne s'agit plus ici de partage ni d'union entre deux êtres. Un tel sacrifice déséquilibre la relation entre les deux personnes : le don enferme l'autre dans un contre-don impossible. Il ne peut plus y avoir de partage, de réciprocité et surtout de simplicité dans cette situation.
Si l'amour est don, il est aussi accueil.

Nous comprenons alors qu'il ne peut y avoir d'amour sans communion, c'est-à-dire non seulement don mais aussi accueil. Il faudrait alors comprendre le mot "sacrifice" comme le moyen d'approcher et de réaliser cette communion.

3- Le sacrifice en amour ou l'art de rendre sacré chaque souffle

Pour essayer de retrouver la mesure possible entre "amour" et "sacrifice", il nous faut revenir à l'étymologie de "sacrifice". Venant de Sacer et de Facio, nous pourrions dire que le sacrifice est le "fait de rendre sacré".
Et n'est-ce pas dans la nature même de l'amour que de rendre sacré le "partage d'être" de deux personnes, de rendre sacré le libre don et accueil ? François Varillon explicite la définition de l'amour comme don de soi réciproque :
"C'est-à-dire que je me décentre afin de n'être plus à moi-même mon propre centre, mais que désormais mon centre soit toi. C'est toi que j'aime, qui est mon centre, je vis pour toi et par toi ; je sais que toi, tu te décentres aussi, tu n'es plus à toi-même ton propre centre, tu es centré sur moi. Je suis centré sur toi, je vis pour toi. Tu es centré sur moi, tu vis pour moi et tous deux, nous vivons l'un par l'autre. Aimer, c'est vivre pour l'autre (c'est le don) et vivre par l'autre (c'est l'accueil). Aimer, c'est renoncer à vivre en soi, pour soi et par soi." (1)
Le temps et la part que je donne à l'autre, je leur reconnais une importance toute particulière. C'est au nom de cet amour qu'ils sont donnés. Les moments pris pour être à l'écoute, pour dire et partager au creux de la fièvre de nos journées, ce sont des cadeaux - si nous le voulons -, cadeaux pour l'autre et cadeaux pour soi. Ainsi, chaque geste, chaque regard peuvent devenir à ce point précieux et remis à Dieu, en cela sacrés.
En ce sens, il ne peut y avoir d'amour sans sacrifice, parce que l'amour fait basculer la vision du monde. Tout part de cet amour : l'énergie pour agir auprès d'autres, l'écoute de ceux qui en ont besoin… Réciproquement, tout est dédié à celui qu'on aime, tout est donné à Celui qui nous fait avancer…

…Et quand je suis trop loin de Toi
la lumière effleurant la feuille de l'arbre
le battement de l'aile de l'oiseau
le souffle sur les cils de l'enfant
le moindre mouvement est "sacrifice"
cette simplicité et cette fragilité, je Te les remets…
…dans la certitude de Te rejoindre là…

(1) F. VARILLON : Joie de croire, Joie de vivre, 2000, p. 28, Bayard.









Peut-on aimer sans sacrifice ? (Mgr Albert Rouet)


L'évangile selon saint Jean : des siècles de courants mélangés ont tissé, de cet auteur si mal connu, une tunique bariolée. On le dit mystique, à l'image de l'aigle qui le représente, le seul animal dont le regard perçant fixe hardiment le soleil. Sa mystique a réjoui, légitimité et provoqué les recherches les plus fines et les plus extravagantes. Il paraît justifier les élans les plus dégagés de l'institution, les émois les plus chaudement syncrétistes, jusqu'aux amours masculines dont l'ardeur platonique ne gène en rien le réalisme socratique. Qu'importe ici les faits historiques, si résistants, quand l'ésotérisme nage dans l'unique commandement : "Aimez-vous les uns les autres" ? Le disciple "que Jésus aimait" laisse un amour sans définition aux mains et aux appétits de tous les amoureux… L'amour s'envole au gré du désir illimité et aveugle. Ne subsiste que la remarque de Saint Augustin : "J'aimais aimer". En cette affection sans frein, le sujet éprouve le bonheur de la jouissance. Il se fait plaisir, il se réconforte d'une image de soi gratifiante et exaltante. Tapi au cœur de l'amour le plus tendre, l'égoïsme parasite l'ardeur de la rencontre et s'en repaît. Aimer l'autre, serait-ce donc se nourrir de l'amour de soi en train d'aimer ?

Malgré la sublimité d'un texte manipulé à l'envi, des verrous barricadent l'ambition incommensurable du narcissisme. S'aimer les uns les autres ? Oui, mais "comme je vous ai aimés" ; donc en passant par la croix. Le lavement des pieds maintient encore l'estime de soi, à l'idée de rendre d'indispensables services à l'être aimé. Mais la croix que Jean décrit comme une exaltation ? L'amour voudrait-il la mort ? La vie de l'autre au prix de la sienne ? Comme ces animaux qui, après la copulation, meurent ou dévorent l'autre…

Et que dire de "Il n'y a pas de plus grande preuve d'amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime" ? S'il le faut, à la dernière extrémité, peut-être… L'écologie amoureuse préserve les espèces menacées et ne consent qu'en dernier ressort à se séparer d'un individu ! Pourquoi Jésus ajoute t-il : "Il est bon pour vous que je m'en aille" ? L'amour ne veut-il pas, au contraire, rester avec l'aimé ? Pourquoi déclarer bonne une séparation que la croix, comme une épée, tranche inexorablement ? Faut-il que le contact s'évapore en seule présence spirituelle ? Pourquoi la confiance renforcée par la présence tangible, devrait-elle s'effacer devant la créance d'une invisible inhabitation ? Le proverbe ne dit-il pas : "Loin des yeux, loin du cœur" ?

Un autre proverbe, en saint Luc, affirme crûment : "Où sera le corps, là se rassembleront les vautours". Qui trépasse en cette aventure ? Mourir à soi ou dévorer l'autre, le face-à-face est dangereux. Mieux vaut alors que l'amour rate sa cible !

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Entre un amour océanique qui étreint l'humanité, des fleurs aux nuages, aussi indistinct que la nature ou la vie, et la mutilation volontaire de l'effacement, faut-il choisir ? Entre un intégrisme humaniste qui croit aveuglément en l'homme et la suppression silencieuse de sa personnalité, existe-t-il une voie moyenne pour contenter une sagesse teintée de fatalisme ? Saint Jean, encore lui, parle de tailler la vigne, d'émonder les sarments. Le vin généreux exige ces mutilations. Comment trancher dans le vif, pour fixer des sentiments vaporeux et anonymes sur une personne réelle, ou pour que deux libertés s'accordent sans se concurrencer ?

Sacrifice, quand tu nous tiens ! On additionne aisément les dévouements inlassables, les renoncements quotidiens, les pardons qui, à force de supporter, deviennent complices de la trahison, de l'oubli ou de l'indifférence. A tant ravaler ses larmes, l'amour y prend goût. Aimer consiste à se sacrifier. Une tradition entière l'enseigne. Elle y puise sa satisfaction : souffrir est sa vertu, son ambition, sa récompense. Bienheureuse satisfaction du dolorisme romantique ! Il s'affirme délicieusement dans l'acte de se nier. Amour et sacrifice s'équivalent. Peut-être est-ce par incapacité ou par peur d'aimer, que Don Juan fuyait, butineur sans attache. Plus circonspect, saint Paul affirme qu'on peut donner sa vie et ne pas aimer.

L'amour rêve et ne conserve son ampleur qu'au prix de diplomatiques accommodements, de minuscules marchandages, de compromis que calcule la vie. L'impossible aventure s'embourgeoise devant la télévision : l'image des écrans, irréelle, fleurit les silences et compense les déceptions. Le pire sacrifice, celui de la flamme et de l'exigence, consent à ne plus rien avoir à sacrifier. L'accoutumance recouvre la rencontre de la fine poussière des jours identiques et sans histoire. Immense grisaille d'une terne constance sans fidélité. L'ouverture promise se termine en copinage de la belote hebdomadaire.

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Du sacrifice obligatoire à l'étalage vide : tous les vêtements au prix sacrifié ont été vendus et sont portés par d'autres qui les donneront aux ouvroirs humanitaires et d'autres encore les porteront ! Quel gâchis ! "Dieu est amour" : lui, oui ! Mais nous ? La démesure n'est pas notre échelle. Alors le problème se révèle, insoluble. "L'amour n'existe pas", Maeterlinck avait raison. Et Lacan : l'amour rate toujours son but, car la pulsion du désir rejoint l'image de l'autre qui n'est pas l'autre du désir.

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Cette logique fonctionne au fond comme si, sachant ce qu'est aimer, l'homme ne restait ignorant que des moyens pour y parvenir, pour toucher l'amour et le grandir. L'île si connue, la Cythère aujourd'hui cadastrée par photos aériennes, n'offre ni pont, ni bac, ni voiliers pour atteindre ses rivages. Se sacrifier en se jetant à l'eau, ne garantit nullement d'échapper aux courants, aux squales ni à la simple fatigue.

Posons donc une autre hypothèse, celle d'ignorer ce qu'est l'amour. On connaît le plaisir et la crainte, la jouissance et la frigidité, la lassitude et l'étonnement, la fidélité et l'inattention… mais connaît-on l'amour, au point de pouvoir affirmer : cela, c'est l'amour ? Tous les sacrifices du monde ne savent répondre à cette question. Ils sont consentis à cause de l'amour (au mieux), ou pour l'obtenir (au pire), donc ils manquent d'envergure. D'ailleurs, c'est l'être aimé qui reconnaît l'amour, plus que celui qui aime.

Que l'amour échappe à toute emprise, mais des expériences très courantes le prouvent. Faut-il parler ou se taire ? Parfois oui, parfois non. L'amour accepte les deux, selon les circonstances. Faut-il promouvoir la personne de l'autre ou espérer qu'elle s'adapte (au moins en partie) à soi ? Consentir à l'autre ? Certes, mais, au terme, on finit par ne plus rien en attendre. Le consentement s'enlise dans l'indifférence. Faut-il supporter l'oubli, les distractions, les silences, mais où commence l'ingratitude ? Faut-il attendre la réciprocité qui est tout autre chose que le contre-don ou que le fait de rendre le semblable, ou convient-il de ne plus l'espérer ?... La liste peut continuer.

Cette série d'oscillations pose une question plus fondamentale. Est-ce que l'amour donne sans attendre de retour, en une gratuité sans autre effet que de conforter son origine, en simple observateur dépité de sa générosité, telle une source qui se voudrait pure pensée de l'amour ? Mais cet amour sans hébergement ne fait que des amoureux transis, souffrants de sacrifices stériles. Ou bien, est-ce que, de sa propre ardeur, l'amour appelle la réciprocité et quémande la grâce d'être accueilli, refusant ainsi la négligence voire l'ingratitude, pour fonder une communication attentionnée ? En ce cas, l'amour désire la réponse qu'il éveille en l'autre. Il naît de son écho et d'un retour conjoint à son propre élan, pour lequel il se vide de lui pour le mieux recevoir. La réciprocité veut la différence dans une collaboration adaptée à chacun et commune au même don.

L'amour saute d'une branche à l'autre de l'alternative, insaisissable. La parole qui l'évoque est aussitôt révoquée. En cette défrise de ses assurances, en cette extrême pauvreté de soi, germe un fruit inattendu, gracieux, et commence un amour comme s'ouvre un mystère.

Il n'y a peut-être pas de sacrifice plus grand que cette ignorance. Donc de consentir à ne pas savoir. Les fureurs amoureuses veulent connaître, l'idéalisme cherche à définir.

Les assurances contiennent une grande part de volonté de puissance. La maîtrise tue l'amour. Le face-à-face n'est jamais simple et si le visage de l'autre pose une exigence éthique de reconnaissance, il se garde bien d'en préciser les limites, comme il s'abstient de violer le mystère de ce visage. Il découvre qu'il ne sait que son ignorance. Le plus proche se révèle inaccessible. Là, rude est le sacrifice qui s'offre à vénérer l'inconnaissable.

En ce sens, il existe toujours un sacrifice dans l'amour, celui de renoncer à mettre la main sur lui. "Ne me retiens pas", répond le Ressuscité aux élans de Marie-Madeleine. Aimer revient à s'offrir au mystère de la personne. Dire oui au mystère, c'est dire non à non - à ce qu'il n'est pas, au-delà des apparences qu'il paraît être. Peut-être est-ce quand on reconnaît ne pas savoir aimer, qu'en cette nudité, on commence à se laisser donner à l'amour.





Peut-on aimer sans sacrifice ?
(Stéphane Marcireau)


Aujourd'hui, les slogans publicitaires nous invitent bien plus à profiter de l'existence et à jouir de la vie qu'à envisager des sacrifices qu'ils soient financiers ou encore de l'ordre de notre tranquillité physique ou intellectuelle. En tout cas ces slogans s'adressent à tous et à toutes et nous forcent à entrer en compétition… Dans de telles conditions des individualités narcissiques et égocentriques peuvent-elles coexister pacifiquement (avec elles-mêmes, Dieu ou les autres)? Ou faudra-t-il envisager des déplacements : des concessions, des dons, des efforts...

Si dans un premier temps aimer signifie la capacité à supporter l'autre tel qu'il est, à partir de ce que l'on est, tel quel, il faudra bien accepter des "sacrifices" c'est-à-dire des concessions. Ainsi dans un couple chacun apprend-il à composer avec l'autre, ses manies, ses habitudes… Mais il faut remarquer qu'à ce stade, deux entités individualistes cohabitent. Deux individus égoïstes se font face et vont devoir composer ensemble. La question est de savoir jusqu'où l'on peut aller dans la cohabitation avec l'autre sans le moindre compromis, sans le moindre sacrifice de ses caprices, habitudes… Des jeux télévisés tels La Ferme Célébrités, Le Loft, Star Académy, Le Chantier… mettent en scène cette situation. Quelle en est l'issue ? Pour plusieurs jeux il ne peut rester qu'une personne. La limite du supportable semble vite atteinte lorsque des individualités trop fortes (irréductibles) et égoïstes cohabitent.

Ne faut-il pas alors ériger en nécessité le sacrifice du moi ?

Pascal écrivait que "le moi est haïssable". Il en appelle alors à un travail d'humilité et de renoncement. Il s'agit de remettre en question la prétention à l'autosuffisance. Un travail de purification a lieu au cours duquel on tâche de se libérer des penchants égoïstes. Ici sacrifice signifie renoncement ainsi que travail (effort) sur soi. Cet effort permettrait alors de mieux accepter et aimer les autres. Pour accueillir Dieu il faut sacrifier l'illusion de notre indépendance, de notre individualité autonome. D'ailleurs le Christ nous invite à nous "aimer les uns les autres". Néanmoins cela commence par l'amour de Dieu (et donc l'humilité) : "Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et ton prochain comme toi-même".

Cependant aimer Dieu peut-il nous amener à sacrifier l'autre ?

En effet, lorsque Dieu met Abraham à l'épreuve, il lui demande d'être prêt à sacrifier son fils unique Isaac. Le sacrifice trouvait ici son sens initial à savoir une pratique sacrée. Aimer Dieu et lui obéir pouvait amener un croyant à "détruire" ce qui lui était cher et précieux. Dans ce contexte, Dieu donne (la vie, la nourriture) et il attend un don en retour (la vie, la nourriture…). Cette dépossession manifestait alors ici l'extrême confiance d'Abraham en Dieu. Il faut d'ailleurs remarquer que le geste d'Abraham consistait en un double sacrifice ; celui de son fils aimé et celui de la possibilité d'obtenir une postérité. En sacrifiant Isaac, Abraham se sacrifiait lui-même. Sacrifier (détruire) l'autre revient donc à nous sacrifier nous-mêmes. Et justement Dieu arrête ce mouvement : Aimer Dieu revient alors à aimer son prochain… Aimer l'autre comme soi-même tel est l'effort (le sacrifice) qu'exige la foi.

La confiance aveugle et irrationnelle d'Abraham signifie-t-elle qu'il faut maintenant obéir systématiquement à ce nouveau commandement sans conserver la moindre trace de critique personnelle ? Que faut-il encore sacrifier ?

Tout d'abord, avoir la foi revient à accepter un mystère (le kérygme par exemple) et à sacrifier la prétention d'une totale compréhension rationnelle du réel. Reconnaître l'existence d'une transcendance qui nous dépasse et nous échappe, accepter que l'existence nous soit offerte gratuitement (sans contrepartie de sacrifice humain ou de nourriture) serait cependant libérateur. Aimer l'autre, à l'image de Dieu, revient alors à lui laisser sa liberté et à ne pas l'enfermer dans un amour captatif. Seul l'amour oblatif sera vraiment libérateur. Cependant si aimer signifie "donner sans rien attendre en retour", ajoutons qu'aimer signifie aussi donner à l'autre la possibilité de redonner (d'effectuer un contre don).

Finalement aimer n'est-ce pas sacrifier le confort de la stabilité au profit de la croissance et de l'évolution ?

Des parents, par exemple, vont essayer de donner le meilleur d'eux-mêmes et de "transmettre" leurs "valeurs" à leurs enfants. Or le risque de vouloir former la personnalité de l'autre à l'identique de la nôtre apparaît et se révèle une profonde négation de la liberté d'autrui. Transmettre ne signifie pas reproduire à l'identique mais permettre des nouvelles synthèses, l'émergence de personnalités libres et originales, pouvant apporter l'imprévu ainsi que l'indomptable… et donc le sacrifice de la tranquillité. Par ailleurs si donner est fondamental, aimer c'est aussi accepter le contre don effectué par autrui, sachant que cette acceptation vaut reconnaissance. Le don unilatéral s'oppose à l'échange et donc à la relation qui seule bâtit l'humanité. Cela vaut pour les relations entre des personnes mais aussi entre des cultures : nombre de critiques contre la mondialisation reflètent le déséquilibre entre une culture unique qui s'impose et définit les autres tout en refusant leurs spécificités. Accepter l'autre consiste donc à entrer dans une relation d'échange et de réciprocité au cours de laquelle on doit sacrifier la prétention à la toute puissance et la définition unilatérale de l'autre.

A la question de savoir comment faire disparaître la violence et assure la pérennité de l'humanité, nous avons vu que les simples accommodements ne suffisaient pas si l'égoïsme et l'individualisme persistaient. La nécessité de sacrifier le moi "égoïste, narcissique et intolérant" apparaissait donc. Cet effort de purification rapproche des autres mais aussi de dieu qui dès lors - dans le christianisme - n'exige plus de sacrifices extérieurs (vies humains ou animales) mais l'amour des autres. Cet Amour va de pair avec de nombreuses dépossessions : acceptation de la liberté d'autrui et de son imprévisibilité, de l'unicité de sa personne et de son "étrangeté", mais aussi obligation de la relation et de l'évolution. Il s'agit bien de passer de la cohabitation entre des individus à la relation entre des personnes.





Peut-on aimer sans sacrifice ?
(Jean-Yves Meunier)

"Tout cela est inutile."

Cette parole lancinante martelait sans cesse mon esprit. Elle était pire que la douleur physique qui pourtant assaillait mon corps meurtri.
Ils n'ont pas voulu que ma mort soit rapide. Je ne l'aurais pas souhaité non plus si je n'avais pas été torturé par cette sentence.

"Je me dois de les comprendre."

Je croyais que ce serait un baume sur mes blessures morales mais l'onction ne produisait pas l'effet escompté. Pas encore… Comment en étais-je arrivé là, attaché tel un agneau à ce poteau ? Mes souvenirs des événements restaient bien vivaces et particulièrement ancrés dans ma mémoire.

"Ancrés. C'est bien la seule chose qui ne soit pas à la dérive dans mon esprit."

Voilà le genre de réflexion qui m'aurait fait sourire auparavant mais cela me demandait maintenant trop d'efforts, trop de recul face à la douleur. Cela a vraiment commencé lorsque j'avais 10 ans, à un âge suffisamment avancé pour poser des questions pertinentes et pas assez mature pour en mesurer les conséquences. Evidemment, j'avais questionné mon entourage sur les traditions ancestrales et plus particulièrement sur l'une d'entre elles : l'effacement. Un jour, ma meilleure amie, Mélaë, avait disparu sans coup férir. Au-delà de son évanouissement dans la nature, le plus troublant était la non-reconnaissance de ce départ et pire que tout de l'existence même de Mélaë. Mes questions étaient déroutées vers des voies sans issu, ma curiosité naturelle était ignorée. Mes parents eux-mêmes refusaient de parler de Mélaë. Ils affirmaient ne pas la connaître alors qu'ils l'avaient invité pour mon anniversaire le mois précédent… Seuls les camarades de ma génération acceptaient d'en parler. Mais eux non plus ne comprenaient pas et eux aussi avaient été réprimandés par leur famille à l'évocation du souvenir de Mélaë. Le pire dans tout cela, c'est que plus le temps passait plus ma raison admettait la non-existence de mon amie disparue. Ce n'est que bien plus tard, lors de mon initiation précisément, par le rituel de l'AR-SHANGA, que je compris les tenants et les aboutissants de ce silence. Ce rituel de passage à l'âge adulte était imposé la 3ème lune de la saison sèche à tous les jeunes hommes et femmes. En dehors des conditions difficiles d'environnement et des épreuves physiques éreintantes, ce qui me déstabilisa le plus, ce fut la Connaissance. A chaque épreuve était adjoint un enseignement sur les traditions de la tribu. A la dernière épreuve, potentiellement mortelle (3 amis n'en réchappèrent pas), l'Effacement n'eut plus de secret pour les rescapés. Tous comprirent à ce moment-là la portée et la vérité de cette tradition, tous sauf… moi. Pour mon malheur. Etaient-ils poussés par la nécessité (seule voie pour devenir un adulte à part entière dans la tribu), par le conformisme (pourquoi ne pas faire comme tout le monde ?) ou par la lâcheté ? Certainement, un peu de tout cela. Comment puis-je les blâmer ?

"Mais eux ne s'en sont pas privés…"

Je fus donc dénoncé et traité comme un paria. La communauté se leva comme un seul homme pour détruire le mur de mon obstination en employant tous les procédés. Chantage affectif tout d'abord lorsque ma compagne me menaça d'une rupture sur-le-champ et lorsque mes parents crièrent que le déshonneur s'abattait sur eux. Humiliation publique par la suite par la confrontation avec les anciens et les sages de la tribu se moquant de ma rébellion et de mon insoumission. Sévices enfin puisqu'on m'interdisait un sommeil paisible et une nourriture saine. Mais tout cela je le supportais, mu par le désir de convaincre, de changer les choses…

"L'Effacement !"

Un ancien m'avait donné l'explication du mot "euphémisme" et cela s'appliquait fort bien à cette tradition tribale. Oh, bien sûr, les gens ne sont pas mauvais en soi, leur analyse est rationnelle et compréhensible. C'est juste… inhumain. Le même sage m'appréciant bien et voulant m'éviter qu'un trop grand courroux s'abatte sur moi a évoqué l'histoire d'un chasseur, blessé et poursuivi par un prédateur redoutable, un loup je crois. Ce dernier flairant l'odeur du sang et de la peur raccourcissait la distance de plus en plus. Le chasseur sentant sa fin proche s'arrêta au bord de l'épuisement et fit face au loup affamé. Il prit sa machette, se coupa le bras gauche et le jeta au-devant de lui. Le loup ne restant pas longtemps circonspect se contenta de ce bras suffisant pour ses besoins actuels. Ainsi, le chasseur put fuir et rejoindre la sécurité de son village. Il faut parfois prendre ce genre de décision douloureuse pour sauvegarder l'essentiel. Mais il y a pire qu'un loup au ventre vide. Un seigneur de guerre voisin a la puissance de mille hordes d'animaux sauvages et l'appétit démesuré. Il y a fort longtemps, un accord fut trouvé entre ma tribu et la dynastie des Konrg. Ces derniers ne les tuaient pas si la première acceptait de payer un tribu : fournir un jeune esclave chaque année. Voilà près de 3 siècles que la même taxe - c'est ainsi que les Konrg nomment l'odieux chantage - est ainsi payée.

"Pour le bien de la tribu."

Ce n'était pas un bras qu'ils jetaient en pâture mais leur cœur. Je leur ai dit qu'ils valaient mieux se révolter qu'accepter de telles horreurs. Que des innocents ne devaient pas être sacrifiés. Que c'était leur dignité qui était sacrifiée. Plus ils tentaient de me raisonner plus je percevais leurs compromissions et leurs œillères. Devant mon intransigeance comme ils disaient, le conseil des sages et des anciens tint une réunion spéciale pour décider de la suite. Les voix furent nombreuses pour dénoncer mon raisonnement fallacieux et dangereux qui sapait les fondements mêmes de la vie tribale. Je n'ai pas eu droit de me défendre de peur peut-être que le trouble et le doute ne viennent réveiller leurs consciences endormies. Mon bannissement fut donc voté à la quasi-unanimité. Et leur mémoire de mon passage serait alors bien entendu effacée soulageant leur triste âme. Mais je les aimais trop pour accepter que malgré mon acharnement le processus continue de s'auto entretenir. Il me fallait changer la donne et détruire ce cycle infernal de l'oubli.

"Il y a pire que la mort, l'oubli d'aimer."

Devenu un proscrit, je décidais quand même de demeurer aux alentours du village avec la ferme intention de mettre fin à cette tradition inique de l'Effacement. A chacune "livraison", je venais libérer le jeune enfant avant l'arrivée d'un détachement Konrg. Je constituais rapidement un groupe d'adolescents qui chapardaient pour survivre et surtout pour ne pas se faire oublier. Nos actions prirent de l'ampleur et inquiétèrent d'autant plus les autorités du village que le voisin, fort mécontent, menaçait de détruire l'accord antédiluvien. La solution la plus simple fut alors prise : mettre fin à mes agissements, définitivement. Un jeune, fausse victime innocente, me trahit en dévoilant mon repaire. Le soir même, battu violemment, je fus attaché à un poteau sur la colline surplombant le village. Afin que je servis d'exemple.

"Puisse-je être un exemple, un trublion, une cicatrice toujours ouverte pour mon peuple afin qu'il n'oublie pas d'aimer…"




Peut-on aimer sans sacrifice ? (Anne Vinh-Brahimi)


La valeur du sacrifice est très subjective. On peut sacrifier de grandes et petites choses, et ce n'est pas toujours par amour. On peut donc sacrifier sans amour. Par ailleurs, les hommes ont toutes sortes de raison pour se sacrifier : nous allons tenter de comprendre les raisons profondes de ce geste. Bien entendu, la première raison du sacrifice est l'amour. Existe-t-il, dès lors, un amour sans sacrifice ? Telle est la question, que nous tenterons modestement de traiter. Qu'est-ce qu'un sacrifice ? Si l'on pose cette question à nos contemporains, qui n'ont déjà plus la notion de "sacrifice pour la patrie", la guerre étant un événement trop lointain pour les avoir marqués, il ne leur reste plus en tête que le sacrifice par amour ou par orgueil.

On peut sacrifier sa famille, son amour, sa santé, sa vie d'homme ou de femme, ses hobbies sur l'autel du carriérisme et des honneurs. Combien de femmes ou d'hommes, après une brillante carrière, constatent la vacuité de leur existence et la regrettent ? Il est souvent trop tard. Ils ont consacré leurs plus belles années à gravir le plus rapidement possible les marches qui les mèneront à la consécration. De nos jours, les femmes ont rejoint les hommes dans la course éperdue aux honneurs et à la gloire. Leur vie personnelle est mise entre parenthèse tant que leur carrière n'est pas au zénith ! Elles sacrifient leur vie de femmes, de mères, d'épouses pour s'assurer des postes de dirigeantes, de cadres supérieurs. Souvent, elles ne mesurent l'ampleur de ce sacrifice que bien plus tard, trop tard.

Pouvoir, argent, honneurs, tels sont les dieux pour lesquels on se sacrifie, de nos jours. Souvent, on se sacrifie pour les trois à la fois, mais on peut aussi tout sacrifier pour les honneurs et vivre pauvrement, tels les remarquables chercheurs qui se contentent de salaires misérables pour continuer à faire avancer la science. Leur vertu les honore. Dans l'ex-Union Soviétique, la plupart des admirables physiciens, chimistes et scientifiques, qui déjà gagnaient très mal leur vie du temps du communisme, ont fini par sacrifier leur amour de la science sur l'autel du Dieu Mammon, afin de pouvoir survivre : de chercheurs, ils sont devenus businessmen… D'autres, quand ils ne vendent pas de l'uranium enrichi sous le manteau, sont allés monnayer leurs compétences auprès d'autres pays, plus ou moins bien intentionnés, qui les ont accueillis à bras ouverts. On frissonne à l'idée de ce que sont devenus tous les savants russes, spécialisés dans la physique nucléaire. Oui, les rares savants restés au pays, qui continuent leur recherche avec des salaires de misère savent vraiment ce qu'est le sacrifice par amour de la science. Dans un autre ordre d'idées, les enseignants de l'Altaï, qui, en 1999, n'ont pas reçu de salaire pendant un en entier, ont néanmoins continué à travailler, avec un sens admirable du devoir et pour l'amour du métier. On peut se demander ce qu'auraient fait leurs collègues syndicalistes en Europe, si prompts à réclamer des avantages sociaux, mais si peu enclins à abandonner une parcelle de leur confort - et de leur temps - pour le bien des jeunes qui leurs sont confiés. Il est probable qu'ils auraient refusé de dispenser leur savoir par pure vocation…

Le sacrifice de sa vie pour une cause aussi noble soit-elle n'est plus guère répandu. Quels sont les chrétiens qui auraient, aujourd'hui, le courage de sacrifier leur vie pour le Christ, tout comme le Christ a fait don de sa vie pour sauver l'humanité ? Depuis la fin des persécutions, au 4ème siècle, le christianisme se vit dans une sécurité relative, sauf dans certaines contrées du globe où les hommes continuent à combattre, à mourir pour leur foi chrétienne. Dans certaines tendances extrémistes de l'islam, certains, se sentant investis d'une mission, se proclament martyrs et aspirent encore à la mort pour gagner plus vite le paradis, entraînant avec eux dans la mort nombres d'innocents. Quelle valeur a pour Dieu de telles actions ? Toujours est-il que ces aspirants au martyre sont convaincus de contribuer à une noble et sainte cause, de lutter pour la justice et de s'assurer une place au Paradis. Ce martyre est-il considéré comme un sacrifice fait par amour de Dieu ? Tout dépend du point de vue duquel on se place !

On peut aussi sacrifier sa carrière par amour : combien d'épouses, promises à un brillant avenir universitaire, ont renoncé à tout en se mariant ? L'amour est et reste la raison première du sacrifice, me semble-t-il. On peut donc se sacrifier sans amour, mais il me semble impossible d'aimer sans sacrifice. A vrai dire, ce sacrifice pèse bien peu lorsqu'on aime. Comme le disait très justement le Duc de Lévis, dans ses Maximes et réflexions, "on n'aime plus lorsque les sacrifices coûtent ; on aime peu lorsqu'on s'aperçoit qu'on en fait.". L'amour, parce qu'il "supporte tout", "pardonne tout", "ne s'irrite pas", parce qu'il "est patient", comme le dit Saint Paul dans la Première Lettre aux Corinthiens, au chapitre 13, fait oublier tout ce qui comptait auparavant. C'est lui qui donne des ailes pour aller au-devant du sacrifice sans même s'en rendre compte. Le sacrifice n'en est, en fait, plus un, dès lors que l'on aime : on l'accomplit inconsciemment, avec la joie au cœur, car ce que l'on recherche, c'est le bonheur et la croissance de l'autre. Sacrifice des religieux et religieuses, des époux et épouses, des mères et des pères, de toute personne aimant profondément une personne, quelle qu'elle soit. Je n'adhère pas du tout, pour ma part, à ce qu'en disait Heinrich Heine, ironisant sur le sens du sacrifice féminin : "Le sacrifice est le rôle favori des femmes, il leur sied si bien devant le monde et il leur procure dans la solitude tant de douces larmes et de mélancoliques jouissances" (Extrait de De l'Angleterre). La joie sied mieux au sacrifice que les pleurs et la désolation.

"Une vie de sacrifice est le sommet suprême de l'art. Elle est pleine d'une véritable joie". (Gandhi - Extrait des Lettres à l'Ashram)