L'éternité donne-t-elle du sel à la vie ? |
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Voici une question qui, en dehors d’un champ lexical chrétien, pourrait sembler des plus étranges. En effet, quel sens donner à l’expression « donner du sel à la vie » ? De plus, que désigne l’éternité pour nous qui sommes de simples mortels ? Nous commencerons donc par envisager simplement l’éternité comme une durée illimitée avant de lui donner une signification plus profonde…
Commençons par admettre qu’il est difficile de définir la notion d’éternité qui apparaît purement conceptuelle puisque l’éternité (tout comme l’infini) semble aux antipodes de nos existences fragiles, finies, temporelles et mortelles. Alors la notion d’éternité pourrait commencer par signifier une durée dont on ne connaîtrait ni le point de départ ni l’achèvement. Le contrat à durée indéterminée illustrerait symboliquement cette acception, au contraire du contrat à durée déterminée dont est connu le terme. Cette première acception aurait pour intérêt de nous projeter dans le long terme et d’ouvrir un horizon à l’intérieur de notre existence mortelle. Contre le court terme qui peut appeler l’impulsion, l’acte rapide voire brutal et violent telle une révolution, l’appel du large, de l’horizon du long terme apporterait la patience, la lente construction dans le temps qui donne sa chance au couple, à l’éducation des enfants, à la mise en place de profondes mesures économiques et politiques. Autrement dit, contre le règne de l’immédiateté et du brusque changement (« on n’a pas de temps à perdre », « le temps est compté »), l’éternité -la durée indéterminée- ouvrirait les portes du temps et de l’action profonde. Cela donne-t-il pour autant du sel à la vie ? Si vivre signifie satisfaire des fonctions physiologiques telles se nourrir, se reproduire…qui nous apparentent aux animaux, « donner du sel » pourrait désigner un changement de goût, un dépassement vers la notion d’existence. L’existence humaine, en se caractérisant par la réflexion et l’inscription dans le long terme, gagnerait alors ses lettres de noblesse dans le dépassement de l’immédiateté. Poursuivons en estimant religieusement qu’il y ait une vie après la mort, que la mort ne soit pas un horizon indépassable mais un simple passage. Dans ce cas, la notion d’éternité se développe davantage, s’alliant à une transcendance (Dieu) dont les attributs pourraient être l’infini, l’éternité, la bonté…Si l’éternité est en dehors du temps, intemporelle, alors un fossé entre le monde humain (temporel) et le monde divin se creuse. Par ailleurs, si une existence bienheureuse et éternelle est promise au « juste », celui-ci pourra considérer son existence mortelle comme une mise à l’épreuve de sa foi ; C’est en ce sens que le sacrifice et le martyr pourraient donner du relief à l’existence, en illustrant un dépassement, en donnant ainsi du sel à la vie. Contre une vie fade, monotone, sans dépassement, le croyant disposerait d’une ouverture absolue, avec l’au-delà, pour son action. Le croyant, s’il suit les attentes de son Dieu, n’aurait donc rien à perdre en perdant sa vie ici-bas. L’approche menée jusqu’ici voudrait trouver sa synthèse existentielle dans l’approche chrétienne. Certes les chrétiens ne « sont pas de ce monde » et aspirent à une vie éternelle auprès de Dieu, mais en même temps si Dieu s’est incarné en Jésus Christ, il leur est demandé de s’intéresser à ce monde et de s’y inscrire dans le long terme… L’image du levain enfoui dans la pâte invite alors à faire une révolution, profonde et pacifique, du monde humain, sans le brusquer. Problématiquement, les chrétiens doivent être à la fois le levain (I Cor 5,7) et le sel (Mat 5,13): enfouis et discrets tout en interpellant par la différence de leur existence. Ils doivent agir en se considérant de passage sur cette terre tout en ayant pour mission d’humaniser le monde. Il s’agit donc de s’intéresser à l’action tout en visant au-delà d’elle et de sa temporalité. L'éternité donne-t-elle du sel à la vie ? (Carole Benoist) La première question qui me vient à l'esprit est celle-ci : pourquoi la vie aurait-elle besoin d'un sens extérieur à elle-même ? Quelles seraient les qualités de l'éternité qui justifieraient une telle importance ? Car il faut bien le dire l'éternité est par nature inconcevable pour nous êtres finis ; alors ce qui donnerait sens à notre vie ne serait-il qu'un fruit de l'imagination humaine ? Qu'est-ce qui dans l'éternité pourrait faire sens si ce n'est ce qu'elle symbolise : notre divinisation ? Ainsi ce n'est pas tant l'éternité en elle-même qui nous influence mais la parole ou plutôt la personne qui nous la promet qui nous interpelle. Nous sommes bien là dans une démarche de foi. Quant au sel ou au piment qu'elle est censée donner à notre vie, indépendamment de toute conception religieuse, si tant est que ce soit possible, il concerne plutôt notre rapport à la mort. La vie est-elle plus Vie si nous ne mourrons pas ? Posée ainsi, je ne suis pas sûre que la réponse du commun des mortels à cette question soit positive : la vie ne finirait-elle pas par nous épuiser, nous vider de tous désirs, car comme le dit Woody Allen " l'éternité c'est long, surtout à la fin ". Il est commun de considérer que l'idée de notre mort donne du prix à notre vie, c'est le fameux Carpe Diem. On peut espérer que l'idée d'éternité, pour l'homme religieux, enlève de son importance à l'idée de la mort, considérée alors comme un passage. Cependant peut-on attendre d'un fruit de notre imagination (l'éternité) un surcroît de vie sans s'aliéner (cf Feuerbach) ? C'est peut-être horrible de penser à cela mais d'après ce que nous disent les journalistes, lorsque les Kamikazes Palestiniens se font exploser, ils ne pensent qu'à la récompense qui les attends au delà de la mort (70 vierges pour l'éternité !!) : faut-il en conclure que leur vie a davantage de sel ? Si l'on focalise sa vie sur une possible récompense post-mortem ne risque-t-on pas d'être aveugle à l'essence même de notre être : le désir d'une existence pleine et entière (donc ayant nécessairement une dimension spirituelle) dès à présent ? J'ai bien conscience d'être ici proche de la critique que fait Marx du christianisme mais je crois qu'intrinsèquement l'homme veut absolutiser sa finitude et qu 'en se faisant il s'aliène. Derrière cette question anodine, voire amusante, du sel de notre vie surgit un questionnement sur la liberté de l'homme. La réponse du christianisme au sens de la vie est très forte car elle s'appuie sur une personne et non sur une idée. C'est ce différenciera toujours le Dieu des philosophes du Dieu d'Abraham, Isaac et Jacob si cher à Pascal. L'éternité donne-t-elle du sel à la vie ? (Loïc Buthaud) "On ne possède bien que ce qu’on peut attendre. / Je suis morte déjà puisque je dois mourir." Ainsi Anna de Noailles décrivait-elle la condition de l’homme qui ne voit dans la mort qu’une fin. Puisque nous allons mourir, puisque rien n’existe qui ne soit éphémère, puisque le "dur désir de durer" (Eluard) est quoiqu’il arrive vain, à quoi bon trouver du sens à l’existence. Le seul recours en guise d’alternative à la conscience morbide de la mort et de l’œuvre du temps n’est que le repli illusoire dans le divertissement, la jouissance de l’instant, l’insouciance du jeu, les pis aller de l’éternité que sont la gloire, la puissance, la notoriété. Que cherche Don Juan dans ses conquètes sinon l’illusion de l’éternité par la multiplication des vies possibles ? Et que trouve-t-il au dernier acte sinon l’image de son échec lucide dans le face à face avec la mort ? Si par delà la mort rien de nous reste, rien en deçà ne fait sens. En revanche, pour que la vie ne soit amère, seule le désir et l’espérance d’éternité semble pouvoir lui donner goût, comme le sel relève les aliments. Ce n’est que dans la foi en l’éternité, ou dans son pari, que l’existence prendre un sens ; que le bien mérite d’être recherché ; que le mal mérite d’être supporté ; que la vieillesse mérite d’être vécu et que de la naissance à la mort l’unité d’une vie peut se construire. En ce sens l’éternité est à la vie comme autrefois le sel aux aliments : il conserve, et permet de passer l’hiver. Certes , il est certain qu’au regard de l’absolu, rien ne peut revendiquer une valeur absolue sinon l’absolu lui-même, et le relatif fait figure de néant. De Platon à Kierkegaard en passant par Pascal, le statut du relatif se situe entre l’être véritable et le non-être, presque comme une illusion de l’être puisqu’il aboutit finalement toujours à sa négation. Mais c’est peut-être là que se situe le problème. Ou plutôt il n’y a problème que parce qu’il y a une différence de point de vue. Si nous partons de l’éternité, alors la vie n’a pas grand sens, je l’accorde. Il me semble pourtant que toute réflexion réaliste sur l’existence doit prendre pour point de départ ce qui la précède, à savoir le néant. En effet, non seulement –pardon pour les lapalissades- avant d’être je n’étais pas, mais il a fallu un concours de circonstances incroyables pour que je sois. Mon existence est une victoire fascinante sur le néant ; plus encore chaque instant de vie poursuit cette victoire, puisqu’à chaque instant je pourrais ne plus être. Bien sûr cela ne donne pas une valeur absolue à l’existence. Mais je dirais volontiers que c’est justement parce que l’existence n’est pas éternelle qu’elle a de la valeur. C’est parce que j’aurais pu ne pas être, que je pourrais n’être plus, et que pourtant je suis que l’existence a le goût suave et relevé d’un plat bien salé. Si la condition mortelle fait peur, c’est justement au regard d’un désir d’éternité qui est vain. L’idée que l’éternité donne du sel à la vie est non seulement une erreur de point de vue, mais aussi une faute d’appréciation de ce qu’est le temps. L’opposition classique que l’on retrouve chez Pascal est la suivante : l’éternité et l’instant s’oppose, et on doit choisir entre l’espérance de la première (la foi) ou la jouissance de l’autre (le divertissement). Or le temps vécu n’est jamais l’instant ou l’éternité ; l’épreuve du temps est l’épreuve de la durée ; le regret, le souvenir, le projet, le désir sont toujours l’expérience d’une durée qui unit un passé, un présent, un avenir déterminé ; pas le grand infini temporel indéterminé de l’éternité. Or toute la difficulté de la condition humaine est me semble-t-il d’assumer la durée ; là également se situe le fondement de toute éthique. En effet, l’instant n’existe pas, puisque exister pour lui serait ne plus être. De plus, vouloir se perdre dans l’instant des jouissances immédiates, aussi séduisantes soient-elles, revient à se nier soi-même, à faire comme si on pouvait ne pas avoir de mémoire de la jouissance ni même le projet de la réaliser. Nous ne pouvons pas faire comme si nous n’avions ni passé ni avenir. Mais à l’inverse, vouloir relativiser sa vie à n’être que l’antichambre de l’éternité, c’est oublier tout le prix de l’existence et ce grand mystère qui est que nous soyons. La négation de la valeur en soi de l’existence temporelle au nom de l’éternité est morbide, et l’on comprend aisément qu’elle ait pu permettre l’acceptation de bien des souffrances. On pourrait même ajouter que les âmes plus originales, les esprits les plus novateurs sont le plus souvent ceux qui ont inscrit leur liberté dans les strictes limites de leur existence temporelle, parce que ce n’est qu’en elle que leur vie jouait son sens. Combien l’idée d’éternité à brider le progrès puisque la vraie vie était ailleurs ! On aurait parfois envie de hurler à ceux qui sont enfermer dans leurs habitudes bourgeoises combien leur vie conçue comme une répétition du passé passe à côté d’elle-même, et combien leur éternité justifie leur immobilisme ! Arriver à vivre sans se leurrer sur sa mort, assumer ses projets dans un temps long sans leur attribuer d’autres valeurs qu’eux ceux qu’ils portent, voilà la dignité humaine. Certes encore une fois il ne s’agit pas d’idéaliser la vie et d’en faire un absolu, mais d’accepter que d’absolu il n’y a point. Nombres de cultures non judéo-chrétiennes s’en sont d’ailleurs passés avec moins de douleur. L’idée de la vieillesse, de l’impotence et de la débilité, l’idée de la mort m’effraie comme une blessure, je ne le nie point. Mais l’éternité ne serait qu’une poignée de sel jeté sur cette blessure. Il ne faut penser la vie que par rapport au néant, et alors la joie d’être se passe très bien de l’éternité. L'éternité donne-t-elle du sel à la vie ? (Jean-Yves Meunier) Concept amusant que celui-ci… Loin de moi l'idée de vouloir jeter un pavé dans la mare de la réflexion, mais reconnaissons qu'éternité et vie sont rarement associés. Je dirais même que par définition la vie a plus un rapport direct avec la mort (ou la non éternité) qu'avec l'éternité. Dans cette perspective, la problématique saline ainsi exposée apparaît surréaliste. Au premier abord, cette association hétérogène et étonnante de l'éternité et de la vie ne peut pas fonctionner (ou alors selon un registre paradoxal) sans recours à des sources a priori elles-mêmes difficilement conciliables, à savoir la théologie et la science-fiction. Car c'est en effet dans ces deux "catégories" que nous retrouvons fréquemment des allusions au concept d'éternité même si cela s'effectue de manière totalement différente. Pour le théologien, l'éternité est étrangère à l'Homme, créature finie et donc vouée à la mort. Elle se situe du côté du divin. Dieu est l'Eternel comme le soulignent les protestants. Eternité rime alors avec stabilité, infinité, durabilité… Tout le contraire de l'Homme qui est changeant, fini, vieillissant… Voilà donc deux sphères, celle de Dieu et celle de l'Homme, qui ne peuvent cohabiter du fait de leur caractère opposé. Et pourtant, l'incarnation de Jésus-Christ a lié en lui de manière soudaine et définitive ces deux sphères. L'infini rejoignant le fini, l'éternel le mortel sans qu'aucun ne disparaisse. Dans le célèbre passage de la Samaritaine (Jn 4, 1-15), la vie éternelle est la cessation de la soif et de l'effort à première vue. A seconde vue, la vie éternelle découle d'une source ("l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jaillira jusque dans la vie éternelle.15 La femme lui dit: Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n'aie plus soif, et que je ne vienne plus puiser ici."). Dieu nous promet la vie éternelle (1 Jn 2,17 ) mais en tant que récompense future et non accessible dans le présent (Lc 18, 18-30). Néanmoins, ce sont nos actes de notre vie, notre foi et notre amour pour le prochain (Lc 10, 25-28) qui déterminent la réalisation de cette promesse. Pour nous aider dans la persévérance, Dieu nous offre dans notre vie l'Esprit Saint et comme fruit déjà présent et précurseur de la vie éternelle, la sainteté (Rm 6, 22). Pour l'auteur de Science-Fiction, le thème de l'éternité se comprend comme un des désirs les plus profonds de l'être humain qui devient réalité, se concrétise à travers la science et ce dans un avenir plus ou moins lointain. Loin d'être la vision farfelue d'un futur hypothétique, la S-F extrapole des mécanismes et des réalités en germe dans le présent pour les projeter par anticipation sur le futur. Dans cette perspective, l'éternité vécue comme aspiration (légitime ?) de l'Homme - qui ne souhaite pas que tel ou tel moment délicieux s'éternise ? - comme tout rêve ou toute illusion, cette aspiration engendre dans sa réalisation ses dérives et ses excès. Dans A.I. (Intelligence Artificielle) de Steven Spielberg, l'être qui s'épanouit dans un éternel recommencement d'une scène de sa vie n'est autre qu'un androïde cybernétique et non pas un humain. Les vampires, figures emblématiques et récurrentes des romans fantastiques, vivent un véritable enfer de solitude et d'abaissement animal dans leur volonté de conserver une éternelle jeunesse, au détriment de leurs victimes. Isaac Asimov, grand auteur de S-F, évoque fréquemment des habitants de lointaines planètes qui vivent extrêmement longtemps, ne subissant plus les affres de la maladie et de la vieillesse (seul l'accident pouvant mettre un terme définitif à leur vie). Ceux-ci se renferment alors sur eux, végètent, deviennent des conservateurs aux traditions immuables et dépassées. Plus aucune jeunesse et ses corollaires - mouvement, nouveauté, passions, énergies - ne viennent agrémenter leur vie. Et cette éternelle vie si désirée devient inacceptable, sans saveur. L'éternité se révèle alors le contraire de la vie. Le point commun entre les différents aspects négatifs de l'éternité dans la S-F veut que la vie éternelle est obtenue par l'homme, par ses capacités scientifiques. Si l'homme s'octroie la vie éternelle par ses propres moyens, il se condamne lui-même tôt ou tard. Sa vie n'a plus de sel puisque sans risque, sans aléa, sans changement… Si Dieu promet la vie éternelle, ce n'est pas dans ce monde. Venant de l'extérieur, du Tout-Autre, cet objectif n'entraîne pas les effets précédemment énoncés mais au contraire, par ses fruits déjà présents et efficients, l'éternité bien comprise (ce que nous avons en nous de meilleur ne restera pas poussière ni se sera oublié par Dieu) donne du sens et donc du sel à toute vie en Dieu.
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