par Stéphane Marcireau (Texte 1)
par Carole Benoist (Texte 2)
par Juste Joris Tindy-Poaty (Texte 3)
par Albert Rouet (Texte 4)
par Thomas Duranteau (Texte 5)
par Jean-Yves Meunier (Texte 6)
Sur quoi fonder les relations interculturelles ? (Stéphane Marcireau)
De prime abord, nous pourrions être tentés de répondre que les relations entre des personnes de culture différentes doivent se fonder sur un principe universel qui dicte des règles universelles. Ainsi la raison pourrait-elle élaborer une charte telle la Déclaration des Droits de l'Homme. Or nous voulons montrer que cette réponse se heurte à plusieurs objections. Nous verrons qu'une relation peut correspondre à un conflit puis qu'une relation ne se décrète pas mais se vit et enfin qu'il y a peut-être une illusion à nourrir la permanence des différences entre les cultures.
1- Une relation entre des cultures peut être conflictuelle
Nous voudrions commencer par rappeler que la relation désigne un rapport qui peut être fraternel ou hostile, au sens où l'on peut avoir de bonnes ou de mauvaises relations avec quelqu'un. S'il y a des personnes avec lesquelles nous ne parvenons pas à établir de bonnes relations, peut-être faut-il les éviter et préférer l'indifférence et l'implicite évitement mutuel à la confrontation et au conflit ? Cette remarque de bon sens que beaucoup appliquent dans le quotidien…n'est plus applicable au niveau planétaire… En effet, des civilisations sont mises de force en contact les unes avec les autres, provoquant des situations de domination, de rejet… Nous mettons ici en lumière l'un des griefs adressés à la mondialisation : n'engendre-t-elle pas le " choc des civilisations " évoqué par Huntington, ou plus prosaïquement des conflits et des guerres, des dominations commerciales, politiques, militaires voire religieuses ? Une relation entre des cultures n'est donc pas forcément bénéfique comme l'illustre l'histoire des indiens d'Amérique… Il pourrait alors être pertinent de se demander s'il est judicieux de toujours chercher à approfondir (c'est-à-dire à fonder) le contact avec l'autre culture.
Une première question serait donc de savoir si des cultures heureuses sont des cultures qui vivent ensemble. Ou faut-il qu'elles préfèrent vivre isolées les unes des autres ? Mais voilà que quelqu'un veut nous rappeler qu'il n'y a pas de fatalité et que les hommes peuvent toujours fonder de bonnes relations interculturelles. Nous voudrions examiner cette affirmation et montrer ce qu'elle sous-entend.
2- De l'impossibilité de décréter une relation positive et de la nécessité de "vivre" avec l'autre
Il serait tentant de déclarer que l'homme peut fonder volontairement les bonnes relations avec autrui. En effet, déclarer qu'il y a une fatalité des bonnes ou des mauvaises relations reviendrait à abdiquer face au hasard, au sort, aux coutumes, aux habitudes, à l'inconscient… Or, l'homme qui veut dominer l'univers doit pouvoir dominer les comportements humains et établir les relations qu'il souhaite, sachant que la relation pacifique est la plus sécurisante et la plus valorisante moralement. Rappelons qu'une relation avec autrui peut s'appuyer sur la foi ou la raison. Or si la foi partagée avec autrui permet de s'entendre sur des principes fondamentaux, comment établir une relation si l'autre n'a pas la même foi (ou n'a pas la foi) ? La foi n'est pas du domaine de la preuve et elle n'est pas engendrée par une discours rationnel comme le souligne Kierkegaard. La raison, elle, possède cette qualité qui consiste à argumenter et à vouloir exposer ses preuves pour aboutir à une conclusion. D'ailleurs, s'il doit y avoir un langage universel ne doit-il pas se fonder sur la raison ? C'est ce que nous suggèrent les mathématiques, qui apparaissent comme un langage parfaitement rationnel qui dépasse la subjectivité, les particularismes, les religions… Par conséquent le seul langage, proprement universel, ne pourrait que s'appuyer sur la raison. Gageons donc que ce soit la raison qui s'avance pour fonder la relation interculturelle, partant du principe que l'autre possède une raison. En cela il faut être résolument cartésien et proclamer que " la raison est la chose du monde la mieux partagée " et que nos divergences ne proviennent que d'un mauvais usage de la raison, c'est-à-dire de l'absence de méthode et de rigueur. Nous voudrions alors attirer l'attention de notre lecteur sur le fait qu'une démonstration prouvant, par exemple, l'égalité génétique entre des personnes de couleurs différentes…ne fait pas disparaître le racisme. Ainsi les exhortations argumentées à l'égalité entre les hommes et les femmes, au respect entre les cultures ne suffisent pas. Il faut y ajouter le fait de vivre ensemble, de se côtoyer. C'est là l'épreuve du feu, qui fait passer de l'idéal à la réalité : La relation ne se décrète pas ex nihilo, elle doit se vivre " sur le terrain ". Si une culture est une ensemble de normes collectives qui structurent un groupe, la découverte et l'acceptation d'une autre culture se feront " sur le terrain " par l'intermédiaire des démarches faites de part et d'autre par les individus. Si deux groupes se figent tels des blocs, la relation sera un choc (voire une guerre froide) mais s'ils s'émiettent en autant d'individus alors il peut y avoir des interactions, des rencontres et une relation favorable. Autrement dit, il faut une certaine porosité des deux cultures pour qu'il y ait relation et enrichissement. Néanmoins cette porosité suggère une attitude, celle consistant à dépasser l'ethnocentrisme et la prétention de ne rien avoir à recevoir de l'autre. Je peux certes avoir une bonne relation avec mon chat mais je n'attends rien de lui et je ne prévois pas de changer mes perspectives morales et intellectuelles en fonction de ses réactions. Or avec d'autres hommes que j'estime doués de raison, il faut accepter le déplacement, à moins de les traiter en esclaves, auquel cas il y a domination et le germe de la rébellion. L'humilité et l'ouverture de la raison, qui transcendent les différences vestimentaires, alimentaires et culturelles, voilà qui nous met sur la piste de l'établissement de bonnes relations entre personnes de cultures différentes, ce que ne contredirait pas Montaigne…
Mais voici que nous venons de redire avec une quasi certitude qu'il y avait des cultures différentes. Ne sommes-nous pas en train d'entretenir ce qui pourrait n'être qu'illusion ?
3- La dynamique des cultures et l'illusion de la multitude de cultures
Il est aisé de constater la diversité humaine : il y a des hommes, des femmes, des personnes grandes, petites, jeunes, âgées, de couleurs différentes…et les hommes ont tendance à élaborer des classements, à faire des partitions entre des blocs, des groupes, constituant ainsi des civilisations. Or ces différences ne sont peut-être que transitoires, passagères, secondaires et destinées à s'effacer devant un nouvel universel. De même que les sophistes se cantonnaient au réel et opposaient ce qui présentait des différences à leurs yeux (un homme est différent d'une femme…), alors que Platon puisait dans le monde des idées un concept universel, celui d'homme par exemple, peut-être nous faut-il aller au-delà des apparences et trouver de nouveaux concepts. Ne pourrions-nous pas cesser de penser les cultures dans une perspective statique et considérer qu'elles sont constituées d'individus en mouvement ? Or l'homme d'une culture dynamique est celui qui s'élève et qui au sommet peut rejoindre d'autres hommes issus d'autres cultures, sachant que c'est au sommet que les hommes issus de la diversité peuvent se rejoindre. L'universel qui pourrait susciter l'enthousiasme de l'élévation et permettre le respect entre les cultures pourrait être celui de l' " Homme-Dieu ". En effet, l'homme est un chemin vers plus que lui-même. Nous pourrions paraphraser Nietzsche mais il s'agit plutôt de définir l'homme comme l'être libre par excellence, capable de progresser et d'aller au-delà de ce qu'il est capable d'imaginer. Il faudrait inviter les êtres humains à la création et à un usage humaniste de la raison. Si nos cultures respectives sont les endroits où nous posons les pieds en naissant, en grandissant nous sommes appelés à nous élever au-dessus de ce sol et à " être plus ". " Etre plus ", voilà en quoi pourrait consister le cheminement de l'humanité. C'est une aspiration et une espérance, qui en proposant la croissance permet d'envisager la convergence. La question ultime que nous pourrions nous poser est de savoir si cette conception est envisageable. N'est-il pas scandaleux d'accoler les termes " Homme " et " Dieu " ?
4- Le christianisme, scandale et espérance pour l'humanité
Le scandale sert à déplacer et à faire réagir et l'espérance contient la perspective de la croissance et du bonheur. Or voici qu'un homme a proclamé qu'il était fils de Dieu, et qu'avec lui il n'y aurait plus de différences entre les hommes, les femmes, les maîtres, les esclaves… mais qu'il y avait une humanité unique aux yeux d'un Dieu qu'il appelait " Père " et qui nourrissait de la tendresse pour toutes ses créatures. Un nouveau rapport à l'homme et à Dieu s'établit qui permet la croissance. Ce Dieu unique et trinitaire, qui fait vaciller la raison et l'oblige à l'humilité, appelle à la liberté intérieure et au dépassement de soi et des clivages de toutes sortes. Ce Dieu n'est pas un Dieu classique. Ce Dieu unique n'est pas hunnique… car les Huns, peuple barbare, détruisaient et asservissaient les peuples qu'ils rencontraient. Au contraire, le Dieu présenté par Jésus Christ se fait humble et va jusqu'à mourir sur une croix. Il appelle mais il ne contraint pas, il montre mais il ne force pas.
En conclusion
L' " Homme-Dieu " : ce serait d'abord Jésus Christ mais puisque celui-ci nous invite à le suivre, il dessine une nouvelle humanité qui transcende les frontières culturelles. " Nous ne sommes qu'aux débuts du christianisme " déclarent certains. Cela nous semble vrai et les mutations que connaîtra le christianisme, et les soubresauts qui atteindront l'humanité pourraient être les mouvements qui accompagneront l'émergence d'une nouvelle culture, d'une nouvelle humanité. L'humanisme intégral n'en est qu'à ses balbutiements, et cet humanisme intégral, n'est-ce pas Dieu fait Homme pour que l'Homme s'élève ?
Sur quoi fonder les relations interculturelles ? (Carole Benoist)
Spontanément nous pourrions dire qu'il a deux types de relations interculturelles, celles que l'on " subit " (exode socio-économique, guerre, dans une certaine mesure mariage mixte) et celles que l'on choisit (rencontres culturelles, voyages, livres, musées…). Cette deuxième sorte de relation est davantage une démarche intellectuelle ou volontaire dans laquelle il s'agit d'oublier, ou de dépasser, pour un temps donné, ses propres références pour avoir la capacité d'intégrer ou de s'immerger dans celles d'autres personnes ou d'autres peuples. Les relations interculturelles ne nécessitent-elles pas en effet, un certain arrachement à soi-même dans la mesure ou nous avons une inscription instinctive à nos propres coutumes (notre façon d'être au monde, d'établir des relations, d'accomplir nos besoins vitaux et nos désirs sociaux...) ? Dans la mesure où nous n'apprenons pas " rationnellement " cette façon d'être au monde qui caractérise tout être humain inscrit dans un groupe, il est très difficile d'avoir suffisamment de recul par rapport à ses propres coutumes. Rares sont les personnes (en dehors des ethnologues) qui acquièrent cette distanciation. Pourtant, malgré notre quasi-incapacité à rationaliser ce type d'agir, nous dépensons beaucoup d'énergie à penser la coutume des autres ! Car il faut bien l'avouer, même au sein d'une même culture (ex culture occidentale pétrie de référence judéo-chrétienne…) nous avons bon nombre de coutumes différentes, c'est-à-dire de façons de traduire en actes une même posture culturelle. Je pense souvent à cette très vieille religieuse cloîtrée qui me disait qu'elle s'était habituée à toute la rigueur des règles de sa communauté mais pas au bruit que faisaient certaines sœurs en mangeant leur soupe dans le silence du réfectoire… Relation à l'autre en partie subie me direz-vous ? C'est vrai qu'avec le voisin qui " sent mauvais et qui fait du bruit " la pleine réalité de l'altérité dans la rencontre n'est peut-être pas dans l'esthétique convenue du Musée des Civilisations premières. Pourtant l'accès privilégié à la culture de l'autre semble se situer dans le champ du symbolique. Découvrir et vivre de ce qui est signifiant pour une culture (qu'elle soit disparue ou toujours présente) n'est-ce pas toucher à sa réalité, à son être même ? Comme beaucoup de d'étudiants en bible il m'a fallu me convertir au milieu sémite du 8ème siècle avant JC, au Moyen-Orient, sous influence babylonienne : découvrir un champ lexical, un mode particulier de rapport à la loi et à la divinité. Décortiquer des mythes anciens Perses ou Egyptiens qui avaient eux-mêmes été intégrés à une herméneutique particulière. Etudier des sources archéologiques importantes. Les matériaux symboliques ne manquent pas d'autant que nous, chrétiens, nous relisons cette même culture à partir d'un angle herméneutique particulier : la reconnaissance que Jésus est le Christ Messie annoncé dès l'Ancien Testament. Quelle culture rencontrons-nous réellement lorsque nous faisons ce travail d'appropriation qui rend moins étrange l'étrangeté et moins nouveau la nouveauté ? Entrer par la symbolique dans une culture n'est ce pas l'intégrer à son propre point de vue ? L'assimiler ? Je ne suis pas sûre que l'entrée symbolique respecte l'altérité, mais peut-être faut-il aussi faire le deuil de l'altérité culturelle complète, au moins intellectuellement ? Ou accepter de mettre davantage en relation nos propres points de vue qui bien souvent coexistent en nous en toute incohérence. Je repense à cette élève qui était perturbée par la Phèdre de Racine : elle se demandait quelle grille d'interprétation lui appliquer. La grille de lecture liée à la culture grecque : Phèdre héroïne tragique par excellence, menée à la mort par son destin ? Ou alors l'héroïne chrétienne et janséniste ? Ce qui est intéressant c'est de comprendre que la tragédie de Phèdre illustre le mythe grec et en même temps qu'elle est signifiante pour l'homme chrétien du 17ème siècle qui a une conception tragique de l'existence. Lucien Goldman l'a habilement mis à jour : le janséniste fait preuve de piété dans sa prière en voulant atteindre Dieu sans jamais y arriver puisque son Dieu est à jamais caché et silencieux. Il ne répondra pas, à la différence du Dieu des jésuites qui ne se conçoit qu'en relation. Cette dualité dans la conception tragique du rapport de l'homme à son destin parle suffisamment à nos élèves pour que cela leur pose question de manière transculturelle. Sur quoi fonder la relation interculturelle ? Sur quelle nécessité ? Découvrir l'autre est-ce une nécessité ? Si je suis Bergson, je considère que la vraie nécessité est dans le clos, l'enferment sur soi pour survivre. L'ouvert est quelque chose d'exceptionnel et de fugace. La logique pour une société est de se conserver soi-même et s'il le faut d'absorber les autres pour cela. L'histoire des civilisations semble lui donner raison. Et lorsqu'une civilisation semble avoir atteint l'universalité, son peuple est aveuglé par le mirage de l'immortalité et est persuadé d'être parvenu au stade ultime de l'évolution de la société humaine. Ce fut le cas de l'Empire romain, du califat des Abbassides, de l'empire mongol, de l'empire ottoman. Ces empires ce considèrent alors comme la terre promise, ce qui fut le cas de la Pax Britannica à son apogée : pour la classe moyenne l'histoire était finie. Cependant les civilisations qui supposent que l'histoire est à son terme sont en général proches du déclin. Une civilisation se développe parce qu'elle dispose d'un levier d'expansion, c'est-à-dire d'une organisation politique, économique, religieuse qui lui permet d'accumuler des surplus pour les investir dans des innovations productives. Les civilisations déclinent lorsqu'elles cessent de consacrer ce surplus à l'innovation mais préfèrent consacrer à des groupes sociaux ce surplus. Les populations vivant sur leur capital, la civilisation perd de son universalité et amorce son déclin. Si j'adopte un positionnement chrétien, je ne peux passer outre la dimension culturelle de la Révélation qui me renseigne à la fois sur Dieu et sur les cultures qui ont porté son message jusqu'à moi. Cependant se pose le problème du rapport aux autres cultures qui n'ont pas porté ce message jusqu'à présent : quel est leur statut dans le dessein de salut de Dieu ? Pour nous croyants, une culture a été mise à part dans ce dessein. Est-elle pour autant incontournable ? Quelle va être sa dimension universalisable en dehors du message qu'elle nous livre ? Car au-delà du besoin et de la nécessité qui nous fait côtoyer, quelque-fois malgré nous, d'autres cultures, y a t-il un penchant naturel (curiosité ou volonté de domination) dans notre humaine nature qui ferait de nous des êtres transculturels appelés à s'arracher à soi-mêmes pour se confronter à l'étrangeté ? ma réponse me semble bien théologale : l'espérance, la foi et la charité avec toute leur aridité mais aussi leur richesse.
Sur quoi fonder les relations interculturelles ? (Juste Joris Tindy-Poaty)
Que le miracle grec ait été, entre autres, possible grâce à l'irrigation du génie égyptien est la preuve que les relations interculturelles sont aussi vieilles que l'humanité. Dans le cadre Nord-Sud, les relations interculturelles, avec hier l'esclavage et la colonisation d'une part et aujourd'hui avec l'accélération de la mondialisation d'autre part, ne sont plus depuis bien longtemps à espérer : elles sont un fait.
La réalité interculturelle a toujours donné lieu à travers le monde à des osmoses artistiques, religieuses, en un mot à de nouvelles formes culturelles que les spécialistes nomment " cultures de contact ". Comme exemples d'aboutissement interculturel, nous pouvons citer, sur le plan artistique, la révolution cubiste née de la rencontre entre la leçon de Cézanne et la découverte de l'art négro-africain ou la réalisation en 1994 par le chanteur et poète Gabonais Pierre Claver Akendengué de Lambarena, bel album qui signe la rencontre des musiques traditionnelles sacrées du Gabon et de la musique classique de Jean Sébastien Bach, en hommage au Docteur Albert Schweitzer. Au plan religieux, l'interculturalité a donné naissance à des syncrétismes à l'instar, entre autres, du Bwiti fang, au Gabon, ou du Vaudou aux Antilles et aux Caraïbes, syncrétismes de religions traditionnelles africaines et du christianisme.
En exportant ses valeurs culturelles, l'Occident a certes réussi à les imposer mais dans le même temps il s'est laissé fécondé, malgré lui, par d'autres conceptions du monde. Ainsi, par exemple, le jazz, musique à l'origine négro-américaine, s'est depuis longtemps occidentalisé tout comme le bouddhisme devient une religion ou une manière de vivre très prisée par beaucoup d'Occidentaux.
Toutefois, les relations interculturelles ne sont pas et n'ont pas toujours été d'heureuses épousailles ; parce qu'elles impliquent la question des identités des peuples, les contacts entre cultures différentes sont et ont été aussi (très souvent d'ailleurs) causes de conflagrations. Les relations interculturelles connotent donc à la fois le meilleur et le pire. C'est certainement la peur d'une exaspération des heurts culturels, le désir de conjurer la " guerre des civilisations " qui a présidé au choix de cette interrogation : " Sur quoi fonder les relations interculturelles ? " Mais, en réalité, il ne s'agit plus de " fonder les relations interculturelles " : il s'agit plutôt de les pacifier. Autrement dit, comment améliorer les relations interculturelles, sur quoi fonder, si nous devons reprendre ce mot, la pacification interculturelle ? Comment déminer ou prévenir les conflits qui naissent ou peuvent naître de nos différences culturelles ?
Avant de tenter d'y répondre, il convient de souligner que les cultures comme les individus ont peur de la mort. Cette peur amène les cultures, comme les individus, à désirer perdurer dans leur être, c'est-à-dire désirer l'immortalité. Ceci explique pourquoi chaque culture s'acharne, par tous les moyens, à préserver son intégrité identitaire ou à la reconstruire lorsqu'elle a été déjà altérée. L'acceptation de l'altérité (et le métissage culturel que cela implique) ne va donc jamais de soi. L'autre fait peur et constitue toujours une menace d'anéantissement de soi. Cette peur de l'anéantissement de soi ou le désir de l'immortalité induit une attitude ambivalente : soit elle nous conduit à l'insularisme, si nous pouvons nous permettre ce néologisme, culturel ; soit elle nous conduit à l'impérialisme culturel. Dans l'un ou l'autre cas, c'est la peur de l'autre qui nous meut. Dans le cadre des relations entre l'Occident et le reste du monde, cette peur de l'autre est exacerbée par les antécédents historiques. En effet, depuis la fin du Moyen Age, l'Occident (avec l'Europe comme moteur) a fait l'Histoire en niant l'humanité de beaucoup de peuples et de fait en ne reconnaissant pas leurs cultures, leurs civilisations. Ce déni d'humanité et de fait de culture a naturellement créé un profond ressentiment chez ces peuples. Il y a donc depuis longtemps entre l'Occident et le reste du monde une crise de confiance. L'Occident est encore aujourd'hui toujours suspecté, avec notamment aujourd'hui l'hégémonie des USA et la manière dont elle est exercée par ses responsables politiques, d'entretenir et de poursuivre le rêve impérialiste occidentale historique. Ce qui évidement incite le reste du monde à contester et explique par exemple les violences de certains intégristes musulmans qui prennent même une allure de revanche historique. Cet antagonisme contemporain, avéré ou non, exagéré ou non, entre l'Occident et le reste du monde, même s'il est d'abord politique, a des soubassements culturels. Le débat sur l'intégration ou non à l'Union Européenne de la Turquie en témoigne. Sur quoi alors fonder la pacification des relations interculturelles ? Sur la construction de la confiance. La confiance, notamment à travers l'expression " faire confiance " et l'allégorie fréquente des mains jointes de deux personnes, c'est l'ouverture à l'autre, l'acceptation de l'altérité, c'est entrer dans l'intersubjectivité, c'est se tendre réciproquement la main en reconnaissant d'emblée par un acte de foi l'humanité de cet autre qui n'est pas moi. Mais comment construire la confiance ?
Les anciennes cultures ou civilisations naguère sous le joug colonial et impérialiste demandent aujourd'hui réparation en exigeant des anciens bourreaux des actes concrets de repentance. Les débats que la repentance suscite traduisent bien cette crise de confiance que nous soulignons. Mais nous pensons malgré tout qu'il faut passer par la repentance pour construire la confiance. La repentance, terme d'origine religieuse et spirituelle, est en train d'entrer dans la sphère politique, comme l'a montré, par exemple, l'Afrique du Sud, sous la houlette de Nelson Mandela. Les anciens bourreaux regrettent leurs crimes et les victimes pardonnent. Au niveau des relations interculturelles, la repentance c'est l'abandon, au-delà des cercles anthropologiques, de la théorie évolutionniste unilinéaire de la culture au profit de la théorie du relativisme culturel, c'est-à-dire le passage de la notion de culture à celles des cultures. Les relations interculturelles seront suffisamment pacifiées lorsque l'idée selon laquelle il n'y a pas de culture supérieure ou inférieure à d'autres sera la chose du monde la mieux partagée. Comment en effet entrer en dialogue avec quelqu'un à qui on ne reconnaît pas la qualité d'égal, à qui on refuse le droit d'être tout simplement un humain ? Comment fonder une relation interculturelle avec l'autre quand dans le même temps on continue à flétrir sa manière de voir le monde ? Quelles relations, l'Occident reconstruirait-il avec le reste du monde, s'il ne reconnaît pas tout le mal qu'il a fait, s'il ne se défait pas de son arrogance d'antan ? La repentance peut aussi avoir une connotation matérielle et financière. Nous ne l'envisageons pas ainsi. Nous lui donnons plutôt d'abord et essentiellement une résonance morale et symbolique. En ce sens, nous voyons la repentance comme un instrument de purification et de renaissance communes. Ainsi, c'est une nouvelle Afrique du Sud qui est née du processus " réconciliation et vérité ". La repentance dans cet exemple sud-africain a permis la réconciliation nationale. C'est également à une sorte de réconciliation nationale, du moins réconciliation entre Français de l'Hexagone et Français des Dom-Tom descendants d'esclaves, que visait l'adoption, en mai 2001, de la loi Taubira reconnaissant la traite et l'esclavage pratiqués par les pays européens entre le XVe et le XIXe siècle comme un " crime contre l'humanité ". Et depuis 2006, la France célèbre officiellement, le 10 mai, la mémoire de ceux qu'elle a asservis et exploités dans ses colonies des Antilles et de l'Océan Indien. Par cette loi Taubira, la France s'est encore une fois affichée comme la patrie du progrès et la communauté internationale a presque aussitôt salué cette initiative et dans le même temps suivi cet exemple. Mais on peut regretter que la loi Taubira ait été adoptée dans l'indifférence et que la célébration officielle de la mémoire de l'esclavage se fasse aussi dans une indifférence identique. C'est que la repentance ne peut être efficace que si le bourreau se reconnaît comme tel et se convainc de la nécessité de battre sa coulpe. Les Français en majorité ne se sentent point concernés par cette histoire et cette mémoire. Ils se disent volontiers héritiers du sacrifice de Jésus Christ, de la grandeur de Charlemagne et des valeurs de la révolution française mais pas du tout héritiers des esclavagistes français.
Construire la confiance, c'est aussi prendre conscience de par et d'autre que l'identité culturelle n'est pas une essence mais une existence. L'identité culturelle n'est pas une relique mais un organisme vivant en continuelle mutation. La pureté culturelle est une illusion et l'identité n'est jamais une permanence de soi à soi. Les contacts culturels favorisés hier par l'esclavage, la colonisation et aujourd'hui par les mouvements migratoires ne menacent pas nos identités culturelles spécifiques mais elles les enrichissent. Entre la fascination mortifère de la culture étrangère et l'attachement romantique à la sienne propre, il y a un espace oxygéné dans lequel notre identité culturelle peut continuer à exister tout en évoluant. Construire la confiance pour fonder la pacification des relations interculturelles, c'est appeler à la solidarité, à la fraternité des hommes. Car comme dit la sagesse africaine : " la terre n'a pas de propriétaire " et " le clan (au sens de la parenté) n'a pas de frontière ".
Sur quoi fonder les relations interculturelles ? (Albert Rouet)
La question ne demande pas comment fonder les relations interculturelles, du style : " Je te fais une danse du ventre et tu me donnes un chèque ! " Les pays du Nord savent, en effet, tenir à distance les cultures du Sud, par le tourisme rapide, par l'examen scientifique purement objectif ou, pire, par le dédain ou l'ignorance… Du folklore et des musées. La question posée porte sur les fondements.
Je propose, sur ce sujet, dix remarques élémentaires.
1. Chaque culture est unique. Par sa géographie et son histoire, par ses manques et ses combats, par ses expériences et leurs expressions réflexives ou artistiques, une culture exprime une perception unique du fait d'être homme. Elle arrache l'humanité à l'animalité. Elle la jette vers des possibles inconnus dont elle tempère et encadre les dangers par l'établissement de textes, de rîtes et d'institutions. Car elle veut à la fois durer et croître. Elle veut l'ancien et l'adaptation. Ainsi toute culture reste limitée par les choix qu'elle fait et les nécessités avec lesquelles elle compose. Par là, elle n'est pas universalisable. Elle se sait fragile à cause de ses limites. Ainsi porte-elle secrètement une mort qu'elle refuse en cherchant à progresser. Elle ne vit que par la marche, donc en se modifiant sans cesse. Rester identique et évoluer, tel est son paradoxe.
2. Une culture doit répondre à des nécessités qui conditionnent, un temps, sa survie. La prise en compte de ces besoins peut inclure des horreurs (esclavage, excision…) qui sont, à leur apparition, légitimées par une situation politique, sociale ou économique. Leur côté inhumain n'apparaît que lorsque cesse cette situation. En attendant, elles se comprennent à l'intérieur d'une logique qui constitue l'armature intime de cette culture.
3. Le plus intime de l'homme - naître, grandir, aimer, mourir, être libre… n'est saisi qu'au sein d'une culture. Les actes ne sont jamais saisis seuls, indépendamment d'une prise culturelle qui les spécifie. Ces faits généraux, communs aux espèces animales, deviennent uniques grâce au point de vue particulier d'une culture, sinon l'homme n'en aurait pas conscience.
4. Où s'exprime une culture ? Elle ne le fait jamais à l'état pur. Elle ne connait pas une manifestation unique. Elle constitue un système dont les éléments reliés entre eux se modifient dès lors qu'une composante change profondément. Alors, le jeu des relations anime l'ensemble du système et répartit autrement l'équilibre des forces. Les académies, les assemblées d'anciens ou de sages, les gardiens du temple fixent l'état d'une culture et déterminent ainsi un horizon idéal mais lointain, une étoile polaire pour repère inaccessible. Comme ces poissons abyssaux qui ne peuvent vivre en surface, une culture garde un centre, objet de toutes les pressions, mais mortel à qui l'approche - donc sacré. Invivable en cette lancinante pureté, une culture s'adapte à ses marges, par des mélanges circonstanciels, sous une autre pression, celle de la vie et de l'histoire. Une telle contradiction reflète le tourment d'une culture nécessairement inachevée.
5. La rencontre interculturelle représente donc le contact d'un fait unique avec un autre fait unique. L'unicité confère quelque chose d'irréductible, c'est-à-dire d'incommunicable. L'ignorer rend la rencontre impossible. Mais c'est bien la méconnaissance - ce qu'on sait ne pas pouvoir connaître - qui fonde la rencontre. C'est par ce qu'elle ne maîtrise pas d'elle-même, par son équilibre inachevé et instable, qu'une culture peut en rencontrer une autre. Le contact se fait dans le désert, en une oasis d'inconnaissance.
6. Le constat que, très souvent, la culture de peuples dominés ait imprégné celle de leurs envahisseurs, indique clairement qu'asservir ou se laisser écraser sont deux manières complémentaires de consentir à l'ivresse de l'universel, dont l'uniformité nie les qualités des cultures. Le fait culturel ne s'expose que dans l'égalité.
7. Une relation interculturelle se fonde sur l'insaisissable. On ignore aussi bien ce qu'on donne que ce qu'on reçoit. Ce n'est que beaucoup plus tard, lors de l'apparition de fruits fécondés par ce rapprochement qu'on sait que la rencontre a eu lieu.
8. Seules les cultures vivantes se rencontrent. Une culture morte reste un cadavre, tant qu'une nouvelle époque ne l'a pas revisitée. Fantôme ou renaissance, il s'agit toujours d'une moderne recomposition, c'est-à-dire d'un métissage d'actualité et de redécouverte. La restauration reste stérile : elle se condamne à la répétition artificielle : on sait à peine avec quel accent parlaient les vieux Romains…
9. Toute rencontre est un pari, c'est banal de l'écrire ! Davantage, elle suppose la conscience de ses limites, de ses paradoxes et de son inachèvement. La rencontre suppose la pauvreté ; il faut donc que les cultures, pour se rencontrer, admettent que la pauvreté leur est inhérente. Le recul du temps trie fort injustement ce qu'il promeut et ce qu'il délaisse. L'oubli est un fait culturel.
10. Une rencontre opère une relecture de soi par l'autre et de l'autre par sa propre perception. Deux finitudes s'épousent. Leurs fruits donnent à chacun la conscience de ses limites et l'espace à explorer à neuf. L'autre apaise l'angoisse de l'inconnu. On l'augmente…
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Sur quoi fonder les relations interculturelles ? (Thomas Duranteau)
Il suffit de s'asseoir dans le hall des grands aéroports internationaux, comme celui de Roissy-Charles de Gaulle à Paris, pour se rendre compte à quel point la question des relations interculturelles est présente et de plus en plus actuelle. La multiplicité saute aux yeux à travers le croisement de ces visages, de ces habits, de ces langues où se laisse entrevoir la diversité du monde. Mais n'est-ce pas là justement une vision faussée de ces relations : personnes qui se croisent sans forcément communiquer, brassage sans vraies relations, personnes de niveau social assez élevé pour pouvoir voyager en avion… Dans cet exemple, la diversité culturelle comme les relations ne seraient-elles que des illusions ? Sur quoi fonder alors les relations interculturelles ?
Dans le cadre de la mondialisation, la question des relations interculturelles se pose de façon complexe. Il faut dépasser deux positions extrêmes opposées qui enterrent chacune à leur manière les relations entre différentes cultures. La question est évincée dans le cas d'une mondialisation culturelle basée sur un modèle unique. Partout dans le monde, on observe une certaine homogénéisation culturelle. Le modèle américain est devenu une norme internationale avec les mêmes repères pour tous, la même culture : boire du Coca, porter des jeans, manger au MacDo. Le monde s'est créé des repères communs quelques soient les critiques qui peuvent être formulées contre ce modèle unique américain. La question est aussi évincée parce qu'impossible dans le cas des thèses du " choc des civilisations " (d'après Samuel Huntington), du choc des cultures. Depuis la chute du mur de Berlin, le monde ne serait plus caractérisé par un choc idéologique (entre communisme et capitalisme) mais serait marqué par des clivages culturels. Les cultures ne pourraient, dans cette thèse, jamais se rencontrer, jamais être en relation et s'opposeraient de façon radicale. Il suffit de regarder la manière dont les conflits prennent appui sur la question culturelle pour se rendre compte d'une certaine réalité de ce propos. Même si souvent il s'agit plutôt d'habiller des conflits d'intérêts économiques en affrontements civilisationnels. Les extrêmes ne sont jamais si éloignés lorsque l'on observe en quoi ce monde n'a jamais été aussi sous l'emprise d'un même modèle culturel et en quoi il n'y a jamais eu autant de retour sur des cultures locales, traditionnelles réappropriées. Ainsi, cela se voit-il dans l'observation de ces publicités pour des colas (voir les trois photographies à la fin de l'article) s'inspirant en tous points de la marque bien connu venant des Etats-Unis, revendiquant ainsi leur modèle. Parallèlement, ces pubs cherchent à donner une variante en lien avec leur propre modèle culturel, ici linguistique. Derrière le pari quasi provocateur de ces démarches, se découvrent les tensions qui se font face autour de cette question dans le monde d'aujourd'hui. Derrière les extrêmes qui apparaissent de façon plus visibles dans les médias, il faut voir les possibles fondements de relations interculturelles.
Pour qu'il y est relation, il faut qu'il y est égalité de traitement, réciprocité dans les échanges et ne pas donner l'impression d'une " culture dominante " et de culture secondaire qui cherche tant bien que mal à garder de leur authenticité. Cela passe par l'acceptation d'un héritage mondial commun dans la diversité des cultures : " Toutes les sociétés humaines ont derrière elles un passé qui est approximativement du même ordre de grandeur " (C. Lévy-Strauss). Les travaux de Claude Lévi-Strauss (entre autre dans son petit ouvrage Race et histoire, 1952) montre l'héritage commun de la modernité et qu'une culture à elle seule n'est pas dépositaire d'une avancée technique ou intellectuelle. L'auteur envisage d'ailleurs la relation interculturelle comme un fondement de la culture qui doit nous inviter à un regard ouvert sur la diversité culturelle : " La diversité des cultures humaines ne doit pas nous inviter à une observation morcelante ou morcelée. Elle est moins fonction de l'isolement des groupes que des relations qui les unissent. ". Elle est donc un élément si essentiel de la culture qu'il serait difficile d'envisager la question d'une culture sans y ajouter celle de la diversité. Il faut donc parler de relations interculturelles sans donner l'impression de cultures figées, d'une tradition qu'il faudrait conserver (parce qu'en péril !) et qu'il faudrait préserver des atteintes de la modernité. D'ailleurs, beaucoup des discours contre la mondialisation culturelle viennent de pays à la culture proche de celle qui est " dominante ". les pays du Sud sont moins fermés à cette influence culturelle venu de l'Occident. Claude Lévi-Strauss disait déjà en 1952 que " ce que les pays " insuffisamment développés " reprochent aux autres dans les assemblées internationales n'est pas de les occidentaliser, mais de ne pas leur donner assez vite les moyens de s'occidentaliser ". Cependant, l'existence d'une civilisation mondiale est un fait probablement unique dans l'histoire dont on a du mal à percevoir les conséquences ou problèmes que cela pourrait poser. Si l'on observe l'évolution de l'ensemble des sociétés, on voit bien qu'aucune d'elle n'est restée figée, les langues évoluant au contact des autres langues, les pratiques évoluant de même. La religion ne fait pas figure d'exception à ce tableau au contraire de l'image qui en est souvent donnée. La peur du changement ne peut pas guider les pas d'une société ou d'une civilisation, sous peine de faire de la menace elle-même l'élément central de la cohésion du groupe. Ainsi en est-il des différents mouvements intégristes qui se sont bloqués, à des moments donnés, face au changement et à l'ouverture. Je me rappelle de la phrase d'un intégriste catholique disant à propos des rencontres interreligieuses d'Assise que le pape aurait dû être sur un siège plus élevé que les autres représentants des religions invitées parce qu'il était celui qui avait la vérité sur Dieu. On comprend vite alors pourquoi des dialogues interculturels construits ont du mal à se mettre en place… La réciprocité, l'égalité de traitement ne veut pas dire fermeture entre chaque culture qui ne ferait que évoluer parallèlement sans se croiser.
Pas de relations sans ouverture, sans risque de fusion, sans risque de tension. Des relations sans risque sont des relations faussées. Il serait illusoire de vouloir cloisonner les cultures et parler de tensions ne veut pas forcément dire conflit. C'est la différence qui crée le dialogue et il est normal que cela ne soit pas simple et dérange : " La culture est le lieu naturel de la confrontation, puisque c'est la forge de l'identité, et qu'il n'y a pas d'identité sans un minimum d'altércation avec un autre que soi " (Régis Debray). Les points communs entre les cultures sont un élément clé de cette rencontre mais les différences doivent également participer du dialogue interculturel. La phrase bien connue d'Antoine de Saint-Exupéry va dans ce sens : " Frère, si tu diffères de moi, loin de me léser, ta différence m'enrichit ". Seulement les mots sont souvent plus simples que la pratique. Entre surenchérissement protectionniste et disparition derrière un modèle unique, il y a une limite qui n'est pas si facile à trouver au vu de la diversité culturelle mondiale. Il est donc avant tout nécessaire de connaître l'Autre, de connaître la richesse culturelle du monde pour entamer le dialogue. Les problèmes sont bien souvent dus à l'ignorance, qui nourrit tous les extrémismes et la bétise de certains actes politiques. C'est la compréhension de la diversité, ou la volonté de compréhension, qui peut seule servir de fondement à tout dialogue. C'est ce que prône Régis Debray lorsqu'il dit : " Le repérage des différences, l'exploration calme des incommunicables ou des faux frères linguistiques, la mise en évidence des a priori de chacun, doivent servir en effet de préalable à tout dialogue sérieux, et non de notes en bas de page " (Régis Debray, Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations, 2007). Vouloir un dialogue entre cultures ne s'ancre d'ailleurs pas dans une culture particulière mais est bien un élément constitutif de chaque société. On ne se définit que par rapport aux autres et aux limites qui nous précisent comme étant d'une civilisation particulière : Grecs puis Romains par rapport aux barbares, Empire (chinois) du milieu par rapport aux " périphéries "… Le dialogue engage de mieux se connaître en même temps que d'être ouvert et curieux pour la culture de l'Autre.
Le dialogue doit être source d'une dynamique positive et créatrice pour ceux qui l'engagent. La connaissance de l'autre amène à comprendre la diversité du monde sans avoir de volonté conquérante ou défensive à outrance. Dialoguer, cela veut dire donner et recevoir, se connaître et vouloir connaître l'Autre, voilà bien le fondement du dialogue interculturel : " Avoir quelque chose à donner à l'autre, c'est-à-dire savoir d'où l'on vient soi-même, avoir à la fois conscience et orgueil de ce que notre histoire et notre géographie ont fait de nous. (…) Mais on doit avoir l'humilité de recevoir, sans croire qu'on occupe un point surplombant l'histoire et qu'on est là pour faire rentrer l'interlocuteur dans le droit chemin " (Régis Debray). Pour cela, la mondialisation qui est maintenant engagée peut être une chance comme un risque. Chance de pouvoir mettre en relation l'ensemble de ces civilisations qui se brassent et cohabitent, risque de laisser sur le bord de la route ceux qui ne suivent pas cette route ou pas de la même manière.
Trois publicités pour des colas communautaires
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Sur quoi fonder les relations interculturelles ? (Jean-Yves Meunier)
Avant de chercher et construire des fondations solides pour toute relation interculturelle, il apparaît pertinent de déterminer si des liens entre cultures peuvent représenter un objectif en soi et l'enjeu qui préside à leur mise en place. Car, après tout, l'individu ne se suffit-il pas à lui-même ?
Un apport indéniable de la modernité fut la revendication du " JE ". Doté de sa propre conscience, maîtrisant son corps et son esprit, l'individu est UN. Cette unité doit être préservée au nom de sa dignité personnelle. Alors en quoi une relation avec un autre individu, qui plus est d'une culture différente, peut s'avérer enrichissante pour ne pas dire indispensable ? Sauf à penser puérilement que ce que je crois, ce que j'estime comme bon ou mauvais doivent être la norme universelle, toute relation avec une autre culture amène à des remises en cause parfois inattendues et à des incompréhensions douloureuses du fait même de la confrontation. Rester avec soi-même (ou plus collectivement dans un groupe de mêmes pensées) c'est choisir la voie la plus agréable. Pourquoi rechercher ailleurs ? S'intéresser à autrui c'est faire appel à des qualités humaines rarement mises en avant : humilité, tolérance, patience et ouverture. Intrinsèquement, c'est souvent l'orgueil personnel qui fait rechigner à écouter l'autre et à apprendre de lui. Si je pense détenir la Sagesse, la Vérité ou la Science, je ne suis pas disposé à l'apprentissage. Au contraire, si je considère que je suis un être fini et à ce titre limité dans le savoir et la raison, la quête légitime du Vrai passe obligatoirement par les autres qui détiennent également une part de cette Vérité. L'individu ne vit pas non plus en autarcie. L'environnement le façonne presque malgré lui, tout du moins de manière subconsciente. Sa famille, son milieu social, son pays constituent une " gangue " dans laquelle l'individu se forme. Le risque est que cette carapace, fort utile pour la croissance personnelle, devienne prison de l'esprit. L'éclosion ne survient qu'avec une certaine rupture : l'adulte quitte sa famille d'origine, côtoie d'autres personnes au travail ou dans ses loisirs et découvre de nouvelles contrées. Il échappe ainsi au cercle vicieux qu'est le ronronnement de sa vie bien réglée. Ce mouvement hors de soi ne va pas sans difficulté, peur ou frilosité. Il apparaît nécessaire à la construction de la personnalité de l'individu : se décentrer pour devenir soi-même.
Et qu'est-ce qui peut nous permettre de nous décentrer si ce ne sont les cultures étrangères… Les différences peuvent être déroutantes. Demander à un bulgare (surtout un ancien) si vous pouvez entrer dans un musée a priori en travaux et donc fermé, il inclinera la tête d'avant en arrière. Encouragé, vous vous apprêtez à franchir le seuil lorsqu'il se reprend, se rappelant que vous êtes étranger, il vous dit " Niet ". Le " oui " et le " non " bulgares sont inversés par rapport à notre coutume occidentale. Sur le plan du langage et des formes d'expression, les différences sont flagrantes entre cultures mais c'est lorsque nous nous aventurons vers les sphères du spirituel et des valeurs que le dépaysement est total. Parcourir le Japon et ignorer la notion d'Honneur c'est certainement rencontrer de grandes difficultés pour appréhender des comportements typiquement nippons. Cela signifie, en étendant cela au monde et à l'ensemble des cultures, s'interdire une pleine communication. Il existe bien entendu des pièges à éviter lors de toute relation interculturelle :
- Tout d'abord, le plus immédiat : rester enfermé dans ses préjugés. Ce qui est autre nous fait peur alors il apparaît plus simple et rassurant de se réfugier dans ses stéréotypes et de s'y morfondre. - Epiloguer sur les différences, les mettre en exergue, parce qu'elles sont perçues comme quelque chose de menaçant, d'inconfortable, d'inappropriée ou d'illégitime (sous-entendu par rapport à sa propre culture). - A contrario, croire que ce qui est similaire apparemment fait partie des évidences partagées. C'est ne pas faire preuve de nuances et s'en remettre à des raccourcis. - Enfin, il est tentant de cacher les différences sous un masque artificiel d'homogénéité (ex : fast-food et sodas identiques dans le monde entier).
Pour que des relations interculturelles soient fortes et encourageantes, il faut ne pas nier son propre conditionnement culturel, se garder contre tout attrait vis-à-vis de l'universalisme représentant cette volonté d'étendre au monde entier ce que nous considérons comme hautement valable (mais selon ses propres critères) ou vis-à-vis de l'ethnocentrisme considérant, de manière consciente ou non, que les valeurs de son propre groupe ethnique sont à privilégier au détriment de celles des autres groupes (cela va du chauvinisme jusqu'au colonialisme ou impérialisme). S'accepter pour respecter l'autre, se connaître pour mieux comprendre autrui, se remettre en cause pour mettre en perspectives les valeurs et les coutumes étrangères, voilà les bases sur lesquelles fonder et renforcer les liens entre cultures.
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