Les autres, à mes risques et périls ?




par Stéphane Marcireau (Texte 1)
par Carole Benoist (Texte 2)
par Loïc Buthaud (Texte 3)
par Jean-Yves Meunier (Texte 4)


Les autres, à mes risques et périls ? (Stéphane Marcireau)

Si les autres désignent ceux qui se mettent sur mon chemin et essaient de me détourner d’un projet, dois-je tenir compte de leur présence ? Le Christ lui-même n’est-il pas allé jusqu’au bout de sa ¨Passion en passant outre les menaces des dignitaires juifs, les supplications de ses apôtres ou les tentations du malin ? L’exemple du Christ est révélateur : il dut se méfier des autres et les dépasser et pourtant il finit par périr de leurs mains. Si les autres conduisent même le fils de Dieu à sa perte, qu’en sera-t-il du commun des mortels ?

Le Christ était unique. Or chacun nous faisons partie d’un groupe (sexué, générationnel, religieux, politique…). Afin de ne pas subir un sort similaire à celui réservé au fils de dieu, un groupe se forme. Les autres représentent un risque non seulement pour « moi » mais aussi pour « nous ». Dès lors apparaissent « nous » et « eux », les autres : groupements simplificateurs et peut-être salvateurs ? « Nous » irons jusqu’au bout de notre projet sana tenir compte des autres et s’il doit y avoir un conflit, celui-ci aura lieu…
Il faut d’ailleurs remarquer que les groupes se définissent en s’excluant, ce qui conforte la distance qui les sépare. Pourtant pour reprendre la pédagogie du Christ, celui-ci n’a pas fait violence pour écarter quiconque. Au contraire, il s’est fait proche de tous : du légionnaire romain ; du pharisien en invitant Nicodème ou encore du malin en acceptant de lui répondre pour déjouer ses tentations. Celui qui était homme et dieu se serait fait proche de tout homme, abolissant les distances. Les distances demeurent seulement entre les autres et le Christ et non entre le Christ et les hommes. On le voit, si les hommes avaient tous franchi le pas et avancé vers le Christ, la Passion n’aurait pas eu lieu : « les autres » n’auraient pas existé.

Le Christ s’est fait proche de tous les hommes et nous invite à faire de même. C’est possible car comme l’écrivait Térence « Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». Nous sommes donc invités à nous déplacer vers d’autres hommes mais pour cela il faut partir de quelque part, d’un « nous » et commencer par nous confronter à d’autres. Mais ces autres n’auront pas forcément le désir d’aller vers « moi »…En tout cas, qu’il y ait combat ou dialogue, n’y a-t-il pas rencontre ?

C’est pourquoi les autres, pour le meilleur ou pour le pire (qu’ils désirent se déplacer ou détruire toute altérité) ne sont pas en eux-mêmes une fin mais un moyen d’aller vers le christ et de marcher à sa suite : celui qui meurt en martyr ou qui consacre sa vie aux hommes s’ouvre et s’abandonne à dieu : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime ».
Pour que « les autres » deviennent « hommes », et que le « je « s’ouvre à l’Amour, ne faut-il pas être prêt à donner (voire à perdre) la vie ?






Les autres, à mes risques et périls ? (Carole Benoist)


Les autres seraient vécus comme un risque, comme le risque. C'est bien sûr spontanément vrai. Mais risque pour quoi ? pour ma sécurité physique ? pour mon identité ? bref pour ce qui fait l'essentiel de ma vie. Bien sûr l'autre nous est utile, c'est le besoin vital de l'enfant d'être secouru, éduqué, aimé. L'autre nous permet de nous structurer en limitant nos désirs, c'est tout l'apport de la psychanalyse. la parabole du Robinson de Michel Tournier qui se déshumanise et perd jusqu'à la perception de lui-même dans son extrême solitude situe le problème à niveau métaphysique. Les autres sont donc nécessaire : comment Vivre en dehors d'un réseau social, nous sommes fait pour nous consoler les uns les autres. Les autres ce sont d'abord ceux qui nous donnent une certaine sécurité (physique, mentale, culturelle), c'est la première fonction de la tribu d'assurer des conditions de vie minimales. Bien sûr il y a un coût à payer : celui de la liberté. Il n'y a pas de sécurité sans contraintes (au moins dans le monde social, le mystique trouve peut-être une sécurité, une consolation dans une relation essentielle à Dieu qui lui permet de vivre une certaine insécurité sociale).

Pour être tout à fait honnête il est très politiquement correct de parler d'altérité et de se réjouir des richesses de l'autre assis dans un fauteuil au coin du feu, mais la vivre ? Les autres ce sont ceux qui nous effraient en même temps qu'ils nous protègent justement parcequ'ils ont ce pouvoir. Ce sont les autres qui nous intègrent dans leur groupe ou nous refusent, qui nous protègent ou nous ignorent, nous consolent ou nous blessent. Rencontrer l'autre ou les autres, c'est forcement accomplir un déplacement identitaire : quelle concessions vais-je faire ? cela suffira-t-il ? Le coût ne va -t-il pas être trop élevé ? Vais-je me perdre moi-même ? M'oublier ? Profondément et légitimement nous redoutons l'insécurité (le fameux repli identitaire) : comment vivre dans la peur ? Comment ne plus avoir peur ni pour soi ni pour ses proches ? Le divertissement masque bien sûr l'ennui mais aussi cette peur primale. Réfléchissant sur la notion de Salut, (qui est quand même bien obscure : sauver oui mais de quoi ? c'est quoi le péché ? comment puis-je en être sauvé aujourd'hui ? Le déjà-là et le pas encore et gnagnagna ? mais qu'est-ce que cela veut dire aujourd'hui dans ma vie ?), je m'interroge de plus en plus sur ce rapport entre identité et sécurité : qu'est ce qui peut aujourd'hui me permettre de dépasser mes peurs, de reconnaître mon identité et finalement de libérer mes espoirs ? Les autres ou l'Autre ? Et à quelles conditions ?





Les autres, à mes risques et périls ? (Loïc Buthaud)


"Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette,
Le premier de nous deux qui rira aura une tapette."


Voilà un petit jeu d'enfant anodin et pourtant révélateur d'un bien grand mystère : comment est-il possible que nous ayons autant de mal à soutenir dans la promiscuité d'un face à face le regard de l'autre, fût-il aussi proche qu'un frère ou un ami ? Quelle est cette violence qui émane du regard familier perçant le nôtre, pour que nous lui cédions par l'aveu de faiblesse d'un rire nerveux ? Quel risque encourrait-on ? Quel péril nous menacerait ? Dans la situation de cette comptine enfantine, l'adulte semble toucher au ridicule comme au tragique.

Echapper au regard de l'autre, alors même que si souvent nous le recherchons pour qu'il nous reconnaisse, est un jeu auquel nous n'échappons pas. Le magazine sans intérêt de la salle d'attente, la montre à regarder, la mèche à redresser ou le lacet à refaire dans l'ascenseur sont autant de zones dérisoires de repli quand la simple présence de l'autre nous assaille. Et les petits bavardages convenus sur le temps qu'il fait que parfois nous lançons en ces circonstances apparaissent comme la recherche d'un lieu commun, d'un terrain diplomatique, d'un lien d'identité capable de masquer l'altérité qui nous fait face.
Si l'expérience première de l'autre est l'expérience de la guerre, au moins sous la forme froide de la menace, faut-il y voir le simple fait psychologique de la timidité ou le révélateur d'une réalité plus profonde : la prise de conscience d'une fragilité existentielle qui dans la solitude nous échappe.
A tout le moins cela nous permet d'éviter de tomber dans l'écueil du discours simpliste sur l'accueil de l'autre, l'écoute due à autrui ou l'amour du prochain. Quant à notre rapport à l'autre, rien ne va de soi ; tout semble venir de lui. Et c'est bien là la valeur positive de cette expérience toujours au départ négative. Est-ce réellement nous-mêmes que devant l'autre nous perdons (ce que Sartre défend, par exemple), ou plutôt les vains apparats dont notre narcissisme nous recouvre ?

Tentons donc d'expliquer le phénomène. Il est un fait que la solitude ne nous suffit pas. Elle nous permet pourtant de nous rêver plus intelligent, plus beau, plus génial, moins faible, moins fragile, moins mortel que ce qu'en réalité nous sommes. Cette illusion de nous-même n'est possible que parce que nous n'avons pas les yeux pour nous percevoir. Et c'est justement pour que le rêve de soi prenne une forme plus objective, stable et durable que nous cherchons en autrui le regard qui nous manque. De là le désir de reconnaissance, la quête de notoriété, la recherche du succès éclatant.
Seulement ce regard d'autrui que notre désir a rêvé ne correspond jamais à la réalité du regard de l'autre : l'altérité d'un regard toujours nous file entre les doigts puisque la personne qui le pose est par essence inaccessible ; ce regard que nous espérions acquis ne peut jamais l'être pleinement. Nous nous trompons plus facilement que nous ne pouvons tromper autrui ; du moins est-ce cela que nous ressentons. Loin de faire éclater au grand jour notre propre idéalisation narcissique, c'est notre double je(u) qui semble apparaître en lumière et par voie de conséquence la fragilité et l'instabilité de notre identité. Comme un comédien qui serait tout à son rôle avant que le rideau ne se lève et qui, une fois jeté sous les projecteurs, sentirait que les spectateurs ne voient rien du personnage fictif qu'il joue, mais saisissent sa propre réalité de comédien.
On pourrait objecter que la solitude n'est pas toujours le lieu où l'on jouit du sentiment d'autosatisfaction et de surestimation ; elle est souvent moins un état introspectif d'indulgence que d'accusation ; et certains se dévalorisent excessivement dans la solitude. Mais cela procède de la même logique narcissique. Nulle lucidité dans le dénigrement solitaire de soi, bien-sûr, mais le sentiment diffus que ce nous devrions être n'est pas atteint. La contrition, le dénigrement solitaire n'est ainsi ressenti, il me semble, qu'en écho à une expérience d'autrui où nous nous sommes sentis dépouillés, faibles ou lâches. Elle est une accusation par soi-même qui n'est que le prolongement de la suspicion que nous avons cru lire dans le regard d'autrui, suspicion qui, nous avons voulu le montrer, est elle-même la conséquence de notre narcissisme.

Ce n'est donc pas nous-même qui chutons dans l'expérience de l'autre, mais plutôt le masque de Narcisse. En ce sens, si tout relation à l'autre implique quelques douleurs, celles-ci sont une nécessité pour qui voudrait construire une relation en vérité. L'autre nous découvre autant que nous le découvrons, et sans lui nous restons étrangers à nous-même. L'acceptation de sa propre fragilité et de son incapacité à se connaître seul est un acte de force, qui nous construit alors même que nous craignons la ruine.





Les autres, à mes risques et périls ? (Jean-Yves Meunier)


"La journée va être dure" fut la première pensée de Gérard dès le retentissement du réveil à 8H30. "Rendons-là plus douce" fut sa seconde pensée avant d'éteindre ce même réveil et de sombrer à nouveau dans le sommeil. Une heure après, le remord ou le besoin rassasié de somnolence le tira de son lit pour l'envoyer directement à la douche, chaude puis brûlante. Il prit son petit-déjeuner devant la télévision comme à son habitude en s'attardant sur la chaîne toute info. Les nouvelles du monde lui confirmèrent sa première réflexion du jour. Attentats-suicides à Jérusalem dans une synagogue et dans un marché du centre-ville : 26 morts et 63 blessés dont 12 dans un état critique ; la riposte ne s'est pas faite attendre puisque les chars de l'armée israélienne ont détruit quelques heures plus tard le quartier général de Yasser Arafat occasionnant face à la résistance de la garde et de la rue des dizaines de morts selon les premières estimations… En France, le flux des émigrants roumains ne cesse de s'enfler malgré les tentatives douanières pour le stopper… La violence urbaine, autrefois apanage des grandes villes, face à la répression policière plus accrue, tend à se généraliser dans les campagnes moins sécurisées… Gérard, écœuré et avec un sentiment de trop-plein, zappa sur une autre chaîne dont le programme donne la parole à des gens ayant connu des sévices durant leur enfance. Se contentant de ce bruit de fond, il alluma son PC pour se connecter sur la Toile. Il surfa quelques temps ; son oreille, distraite par le cadre sonore, ne capta que tardivement des bruits dissonants. L'arrêt de ces derniers rassura Gérard qui les mit alors sur le compte de rongeurs hardis. Mais leur reprise quelques instants plus tard l'obligea à se concentrer dessus. Il éteignit la télévision et renonça, momentanément espérait-il, à une recherche sur les autruches via Internet. Le silence rétabli, il put distinguer plus clairement la provenance de ces sons parasitaires : les volets de la cuisine… Ces derniers, fermés, ne pouvaient être l'objet de l'attaque de souris. Son premier réflexe fut de se lever pour ouvrir les volets et déterminer une fois pour toute la source de ces bruits perturbateurs. Son élan se brisa au moment où les volets ne vibrèrent plus et où une autre sonorité bien plus régulière succéda. Le visage blême de Gérard refléta sa profonde conviction : des pas se faisaient entendre devant sa maison. "Non, tout autour de sa maison" lui semblait-il. Devenu extrêmement attentif, il suivit mentalement le parcours de ces pas qui s'arrêtèrent à la porte de derrière. Là, le même tintamarre, plus bruyant, plus inquiétant pour Gérard. Quelqu'un ou plusieurs personnes essayait de pénétrer chez lui, c'était évident maintenant. Plus de doute. N'avait-il pas entendu à la télévision que les vols étaient en recrudescence ? ! Son pouls accéléra, la chair de poule le fit frissonner. "Peut-être que les portes à 3 points d'ancrage et blindées feront renoncer ces intrus ?" se rassura-t-il. Il les avait faites installer sous le regard amusé de ses voisins il y a un an mais voilà un investissement qu'il ne regrette plus dorénavant. L'année précédente, il avait fait changer ses fenêtres trop fragiles à son goût pour des ouvertures en aluminium et verre sécurit à la fois anti-intrusion et lui garantissant un confort auditif inégalé. Ne plus entendre les jérémiades de madame sa voisine ou le vacarme de ses garnements fut pour lui un vrai ravissement. Il ne se sentait pas pour autant en sécurité alors que les coups redoublaient de par et d'autres de sa maison. "Ces cambrioleurs ne s'arrêtent devant rien" pensa-t-il sombrement. Lucide, il s'achemina vers son téléphone pour appeler la police : "au mieux, les larrons seront pris en flagrant délit, au pire, ils prendront la fuite devant la maréchaussée". Un sourire malgré tout aux lèvres, il décrocha le combiné et resta paralysé, son cerveau refusant d'admettre l'évidence : aucune tonalité ne se faisait entendre. "Les enfoirés ! Ils ont sectionné la ligne téléphonique !" admit-il finalement tout haut. Se sentant pris au piège, sa panique sous-jacente se révéla pleinement à lui. Il s'engouffra dans sa chambre désordonnée et ouvrit un tiroir de son armoire. Sous une pile de vêtements, il saisit un revolver et une boîte de munitions. Fébrilement, il arma le barillet. Affolé par la force des coups assénés à sa porte principale, il se retrancha, tout en sueur, le colt à la main, derrière un meuble de l'entrée qu'il avait renversé. "Mais pourquoi personne n'appelle la police ? !". Désespéré, il ôta le cran d'arrêt, prêt à toute éventualité. La porte d'entrée vibrait dangereusement et un crissement strident se fit entendre. Devant les yeux hallucinés de Gérard, la porte connut l'attaque d'une disqueuse projetant des myriades d'étincelles dans l'entrée. Il leva lentement son arme alors que son bras était pris de tremblement. La porte finit par céder découvrant des ombres en contre-jour. "C'est eux ou moi !" cria-t-il dans sa tête. Il tira…

"Rien à faire, cela ne cède pas…"
"Essaye par derrière, c'est là que c'est souvent le plus fragile."
"Pas mieux, un vrai coffre-fort ici ! Tu crois qu'il est encore là ?"
"J'en sais rien, mais il va falloir entrer coûte que coûte ! ! Utilise la disqueuse, on verra bien qui va résister encore longtemps !"
"Ok, ça cède… J'entre… Attendez, non ! ! !"

- - - Rapport de police du 18 janvier 2004 - - -

[…] sommes intervenus sur le lieu susnommé au domicile de M. Higerd Gérard sur l'appel de ses voisins, M. et Mme Jacques André. Nous avons constaté le décès de M. Higerd causé vraisemblablement par l'utilisation contre lui-même d'une arme à feu de type revolver. Le SAMU était intervenu auparavant sur place suite à la demande du Juge des Tutelles. M. Higerd, dépressif notoire selon les sources médicales et ayant des troubles mentaux, vivait seul dans sa maison sans relation avec ses voisins ni avec la collectivité. Les courriers des services sociaux et les factures impayées se sont entassés dans sa boite aux lettres. La ligne téléphonique fut interrompue il y a 1 mois. Les odeurs nauséabondes et les détritus apparents alertèrent les voisins qui, malgré leurs tentatives, ne purent entrer en communication avec M. Higerd. Le responsable du SAMU, M. Klim, nous déclara qu'il tentait de s'introduire dans l'habitation craignant le pire pour M. Higerd […]