L'échec est-il digérable? |
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par Carole Benoist (Texte 1) par Sylvain Marmasse (Texte 2) par Loïc Buthaud (Texte 3) par Albert Rouet (Texte 4) par Jean-Yves Meunier (Texte 5) par Stéphane Marcireau (Texte 6) L'échec est-il digérable ? (Carole Benoist) Peut-on digérer un échec ? Quelques pistes de réflexion Un constat : l'échec est une expérience commune à tous les hommes. La réussite de tous les instants est antinomique de la nécessité d'apprendre : marcher, parler… Quelle définition pour l'échec ? C'est ne pas atteindre un résultat espéré. Mais alors l'échec dépend-il du résultat (niveau espéré, nature de l'objectif) ? Mais entre l'échec au loto, à un examen, à un concours… on ne parle évidemment pas de la même chose parce que le résultat est plus ou moins atteignable. Convenons que le véritable échec est celui qui correspond à un résultat à la hauteur des possibilités de chacun. L'homme étant un être fini qui aspire à l'infini… pourrait viser des résultats de plus en plus élevés et donc être de plus en plus déçu. A l'inverse, pas de risque, pas d'échec. Entre la paranoïa de celui qui vise des objectifs trop élevés et la paralysie de celui qui a peur d'affronter un échec possible, c'est le bon niveau d'ambition, c'est la conception même que l'on se fait de l'homme qui va permettre de digérer l'échec ; deux voies de réflexion s'ouvrent à nous : - l'échec, humaine condition de l'homme, qui est mortel : l'échec, image de la mort, ne peut être digéré, - l'échec, humaine condition, facteur de progrès et école de sagesse. L'échec est-il digérable ? (Sylvain Marmasse) Dans les Echos du 27 octobre, Pierre Marcillat écrit : " Il n'y a pas un ouvrage de management, un livre de mémoires de grand patron, pas un témoignage de consultant qui ne comporte l'inévitable chapitre sur les vertus de l'échec. D'un accident de parcours dans sa carrière ou du ratage d'un lancement d'un produit, de l'incendie qui détruit une usine vieillissante ou de l'erreur de manipulation chimique qui fait découvrir une substance miracle, toute la littérature de gestion se nourrit de considérations sur la dialectique succès-échec. Mais quand on se retourne sur son passé, il est naturel d'être tenté de le réécrire. D'ordonner les séquences afin de donner un sens, une unité à un parcours où le hasard a pourtant sa place. Et (…) chacun est tenté de présenter l'échec comme le purgatoire de la réussite, l'étape nécessaire pour accéder à ce que l'on présentera a posteriori comme une victoire préparée par une défaite ". Cet extrait d'un article qui s'intéresse aux managers, tout le monde peut l'entendre car il rend compte d'une quête que l'on trouve dans toutes les activités humaines : donner un sens à une trajectoire, en intégrant non pas seulement ce qui représente la réussite, mais également ce qui est synonyme d'échec, en appliquant à ce qui ressort de l'échec une procédure de retournement par laquelle ce qui était initialement mauvais devient finalement un passage nécessaire vers un bien plus grand. Eclairés par cet aboutissement, les événements ressentis négativement se trouvent par ce processus rationalisés, dotés d'un sens. A un point tel que l'échec finalement disparaît : on a cru qu'il s'agissait d'un échec mais on s'est trompé ! Cette machine à créer du sens, à reprendre les éléments épars, discordants, contradictoires d'une existence pour leur donner une cohérence d'ensemble est simplement admirable. La capacité à donner du sens à ce qui en est initialement dépourvu est une marque de la grandeur humaine et comme un défi au temps qui passe : la vie n'est pas la juxtaposition d'instants vide de signification mais forme une totalité sensée. C'est aussi un fabuleux moyen de défense et de survie contre l'adversité dans un monde forcément hostile. Bien sûr ce rapport à l'échec est rarement direct et clair. Il est le plus souvent problématique. L'échec que l'on cherche à digérer n'est pas forcément vu, ni nommé. On tourne autour même si c'est lui qui en sous-main détermine beaucoup de choses. Car il est le moteur pour atteindre un objectif : réparer un accident, acquitter une dette, corriger un événement du passé sans doute enfoui, mais bien présent. Généralisons et disons que c'est une loi anthropologique : chaque humain cherche à venir à bout d'un échec inaugural ou, autre façon de le dire, à retrouver un paradis perdue. Ce faisant notre échec mobilise indirectement - dans l'effort que l'on produit pour en venir à bout - une énergie créatrice considérable. Le vrai problème commence quand cette machine se grippe et que la (di)gestion devient impossible, parce que l'échec et le traumatisme qu'il représente, sont tels que la machine humaine ne peut pas les intégrer dans son fonctionnement, submergée par la force de violence qu'ils charrient. L'échec, à ce niveau, s'attaque à la capacité en l'homme de créer de l'humain, c'est-à-dire une histoire. Il devient impossible de retourner l'échec en son " autre ", de le faire entrer dans un processus de conversion en quelque chose de sensé. Il excède notre capacité et la détruit. A ce stade l'échec est une figure du mal, l'irrationnel par excellence. L'échec en qui l'humain trouvait le moteur d'une énergie créatrice, devient un gouffre dans lequel il s'abîme. L'échec est-il digérable ? (Loïc Buthaud) Il y a échec dès l'instant où un objectif que nous nous étions donné n'est pas atteint à cause de nous. Je dis à cause de nous quoiqu'on puisse considérer possible d'échouer par le fait du hasard, des circonstances malheureuses, d'une concurrence trop performante ou malveillante ; mais alors l'échec ne nous est pas imputable. C'est faute à pas de chance ; on peut pleurer sur son sort, il n'y a qu'à admettre. Mais il n'y a rien à digérer, qui consiste à recevoir de l'extérieur quelque chose qui va devenir nous-même. Si nous somme dans la logique de la bonne conscience, qui est notre attitude naturelle, nous essayons moins de nous demander ce que nous pouvons faire de bien mais ce que nous avons pu faire de mal ; nous retrouvons sans peine nos mérites en ce que nous avons pu réussir, et le destin aveugle ou la méchanceté universel dans nos échecs. Tout cela pour n'avoir rien à se mettre sous la dent ; et surtout pas nous même. Si nous sommes dans la logique de la responsabilité, au moins dans une certaine mesure, nous acceptons que ce qui nous arrive dépende en partie de nous. Autant dire que ce qu'il y a à digérer, et ce qu'il a en même temps de plus indigeste, dans l'expérience de nos échecs, c'est bien notre propre responsabilité dans l'échec. C'est cela qui passe mal quand nous échouons. C'est nous-mêmes qui échouons, c'est nous-mêmes qui sommes échoués. Nous perdons ce qui nous tiens droit : la confiance en soi, une certaine illusion sur nos capacités, sur notre maîtrise du monde et de nous même, etc. Les adolescents aiment bien l'aphorisme du Crépuscule des idoles : " Tout ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort ". Ou comment réduire la démarche Nietzschéenne à la méthode Couhé. La vérité est tout autre : nos échecs, dès l'instant ou nous tentons de les assumer, nous rapetissent, nous dévitalisent. Ainsi, voilà un moment que des pédagogues tentent d'inciter à une pédagogie de l'échec, où l'erreur serait valorisée comme étape d'apprentissage ; reste qu'elle ne fonctionne que si elle est accompagnée d'encouragements rassurant l'amour propre dans la dynamique d'un think positive. Si à l'amour propre on préfère la responsabilité propre, l'échec assumé invite à quelques attitudes possibles. La logique de la bonne conscience est heureusement toujours possible. La réaction d'orgueil peut également nous faire refuser d'assumer l'échec ; une réussite éclatante vient alors faire oublier les mauvais souvenirs, et nous sommes sauvés à nos propres yeux. Mais c'est encore de la mauvaise foi. La responsabilité inviterait plutôt à prendre acte de son échec et à se donner des objectifs plus conforme à nos limites. Pour en moins souffrir il faut alors cultiver son jardin. Les floraisons ratées tiennent plus aux défauts du temps qu'à ceux du jardinier. L'échec est-il digérable ? (Albert Rouet) L'échec : ce qui échoit, ce qui vous tombe dessus sans pouvoir toujours l'éviter. A terme échu, il faut payer. L'étymologie étant parfois mise en échec par le langage courant qui confond des mots aux assonances voisines, oriente vers l'écueil qui, à fleur de vagues, menace le navire. La drosse désigne le cordage qui relie la roue à la barre du gouvernail pour assurer un bon itinéraire. Hélas, les courants et les vents contrecarrent le maintien du cap et le bateau vient drosser sur les récifs ou sur un bas - fond. Le verbe contredit l'usage normal de la drosse. Arrive ce qui doit arriver : l'échouage. Le navire s'échoue. Autre curiosité langagière : un bateau qui s'échoue est poussé, comme malgré lui, ne réussit pas sa course et heurte un écueil. Par contre, l'échouage d'un navire désigne aussi l'endroit où il peut échouer sans danger, donc suivant un calcul volontaire. Mais un voyageur terrestre qui échoue par hasard où il ne pensait pas aller, n'a rien calculé. Enfin, voilà comment échouer rejoint l'échec : un ratage qui vous tombe dessus à l'improviste, à l'encontre de sages préparatifs et de manœuvres avisées. L'échec et l'imprévu : pour celui qui mène sa barque et qui ne peut tout prévoir. Ce sont les autres - perspicaces ou timorés - qui devinent qu'il va tout droit à l'échec. Les concurrents s'en réjouissent. Les moins honnêtes ont géré leur influence de manière à rendre l'échec inévitable. Les amis s'en affligent, mais il ne leur reste, après coup qu'à gérer les conséquences, selon leurs possibilités. L'échec hante le carrefour du prévisible et de l'imprévisible, de la ligne calculée et des autres accidents, les aléas. L'accident : ce qui tombe, parfois heureux. Pour les anciens, le carrefour représentait un endroit maléfique, fréquenté par des esprits pervers, où l'égarement et la bonne route se croisent et se mêlent, en l'impitoyable visage de Janus. Pour exorciser ces intersections, les chrétiens y plantent des croix. La croix contre le croisement. L'intersection désigne un recoupement, là ou le volontaire, le calculé, rencontre le fortuit et l'imprévu. Elle indique un point commun aux deux lignes. La ligne de calcul porte un gêne aléatoire. La ligne du hasard comprend un point positif : " le hasard fait bien les choses ! ", " à toutes choses, malheur est bon ". Alors, le carrefour se montre tutélaire. Mais quand il refuse son concours, c'est l'échec, le ratage, la brisure sur l'écueil. Ce qui vous tombe dessus vous met à terre. Le croisement garde son ambiguïté. D'ailleurs, les croisements les métissages sont rarement féconds, le plus souvent stériles. Mais à suivre son idée, elle conduit courageusement au but. Si elle devient une idée fixe, c'est l'échec assuré : on va droit dans le mur ce qui est encore plus dangereux que le croisement. Il y a donc des croisements utiles. Mais on ne le sait qu'après coup, au résultat. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, au moins celui de rebondir en tirant la leçon de son échec : en renonçant ou en apprenant ? L'ambiguïté demeure toujours : s'enliser dans l'échec, s'y échouer, ou prendre appui sur lui pour repartir d'un bon pied. Sable ou roc ? Qui fait la différence ? Bâtir sur le sable est fragile, édifier sur roc demande des moyens certains. La fortune qui sourit aux audacieux, n'aime pas les moyens de fortune… Elle préfère les situations assises, ce qui ne mène pas très loin. D'ailleurs, elle a les yeux bandés pour faire tourner la roue de sa loterie. Nul ne peut jouer les millions de compositions pour que tombe (encore : que de chutes !) le bon numéro. Il n'a qu'une vie. Il ne tient pas à la perdre et cherche à gagner. Mais il n'a pas toutes les cartes en mains. Alors on compose, on s'arrange. S'arranger, c'est ranger, mettre en rang. Ranger ses affaires pour que s'établissent un rang, une harmonie. Comme on arrange une coiffure ou un bouquet. Curieux : on passe du calcul, de la précision, en tenant compte de son mieux du pourcentage d'imprévus, et on arrive à une harmonie, à une mise en rang qui compose une certaine beauté. Le calcul qui met en ordre débouche sur l'art. Vivre est un art qui marie l'ordre et l'imprévu, le projet et l'inspiration, le calcul et l'incertain. Qui compose la musique de la vie. Un orgue électronique sonne des notes mathématiquement exactes. Un orgue à tuyaux n'est jamais idéalement juste. Cette incertitude mesurée fait sa beauté. Peut-être bien que l'art de vivre demande de composer cette aléatoire harmonie qui naît de tout ce qu'on apporte plus cet arrangement, cette touche, ce goût impalpable qui définissent, à partir des mêmes ingrédients, les grands chefs. L'art de composer est une gestion du calcul et de l'incalculable, du prévisible et de l'aléatoire. Cette gestion s'apparente à l'économie, cet équilibre qui règle sa maison. Cette réserve qui ne dépense pas plus qu'elle ne peut ; qui ne brûle pas tous ses vaisseaux. Elle suspend la consommation immédiate. Elle prévoit l'hiver. Elle fait ce qu'elle peut avec ce qu'elle a. Donc le possible plus que le voulu, le souhaitable plus que le rêvé. Cette sagesse n'est pas à courte vue. Sur le pont du bateau, l'albatros est inerte ; ses ailes de géant l'empêchent de marcher. Hors du sommet de la falaise, il n'a rien à faire à terre. S'y échouer, c'est mourir. Nécessité fait loi. En tenir compte, c'est vivre. Sinon, c'est du suicide. Il existe des gens fascinés par leurs échecs et ce goût de mort les empêche de vivre. La morbidité les attire en une implacable logique. Leurs succès, c'est d'échouer. L'exemple montre qu'il y a des déficits calculés, provoqués. Gérer ne suffit donc pas. Encore faut-il connaître selon quel plan comptable sont établis les bilans. Le commissaire aux comptes le plus impitoyable se tient dans les images composées en beauté pervertie parce qu'excessive : l'image idéale de soi si bien nommée " le sur-moi ", ou l'image idéalisée que les autres ont de nous. L'idéal condamne le réel, il est une mémoire sans espérance. La réalité s'échoue sur l'idéal comme un navire sur un banc de vase. Car l'idée qu'il présente d'une vérité enjolivée remplace la vérité nue. Les jeunes, dit-on, ont besoin d'idéal. Réalistes par ignorance, ils le recherchent, alors qu'il leur faut des projets réalistes donc ambitieux. Faut-il alors tout gober, tout avaler, y compris des couleuvres ? Il y a quand même des choses qui ne passent pas et restent en travers de la gorge. Il a bien manœuvré la drosse et la proue est allée drosser sur l'écueil. Rien à se reprocher et c'est l'échec. Il est tombé sur un bec. C''est injuste, comment le digérer ? Il suffit déjà de le gérer… N'en demandez pas trop ! On peut gérer un échec sans le digérer. On garde toujours un chien de sa chienne. Le coup de pied de l'âne n'est pas oublié. Pas de vengeance à manger froide, mais en vouloir à pas de chance est encore vouloir et ce n'est pas rien. C'est certainement préférable à tout digérer sans rien gérer, ce qui fait tomber dans la morne apathie. On peut corriger un sursaut vindicatif, mais allez donc avaler des cailloux avec une avidité d'autruche en cachant sa tête dans le sable. C'est ne rien apprendre de la vie. Cette placidité est mortelle. Certes, il faut de l'estomac, non pas pour tout digérer, mais pour digérer de quoi se nourrir. La digestion fortifie, sinon ingurgiter enivre ou endort. L'obèse qui avale manque de muscle. Alors, boulimie, diète ou régime ? Régime, bien sûr. Il demande de savoir vers où se diriger. Digérer réclame une direction. L'échec devient digérable quand on continue sa route en ayant tiré le suc, souvent amer, qu'il contient aussi. L'échec rappelle que tout n'est pas possible ni de sauter du pinacle du temple, ni de planer sans aile dans les airs. Il ramène à l'exacte humanité. Et on naît nu et fragile. Il reste à naître à soi. A propos, l'échec et le succès ne sont pas des termes évangéliques. L'espérance, si. L'échec est-il digérable ? (Jean-Yves Meunier) S'il est un aspect de la vie que nous trouvons particulièrement désagréable, c'est bien l'échec. Echec scolaire, échec et mat, échec des négociations, échec sportif, tout cela est connoté négativement. Certes, il y a plusieurs degrés d'échec ou plutôt dans la perception de ces échecs. La perte d'une partie d'échecs n'est pas comparable à l'échec des pourparlers dans une tentative de réconciliation entre deux pays ennemis. La perte d'un match de football amateur ne saurait rivaliser objectivement avec, pour la même personne, l'annonce de son redoublement. Et pourtant, quelque soit l'échec, le ressenti reste le même, du moins en apparence : déception, colère, amertume, perte de confiance et déprime sont fréquemment vécues, parfois très profondément. Ceux qui vivent - nous tous, personne ne saurait y échapper au final - cela ont l'impression d'être au fond du gouffre et ne perçoivent pas en quoi c'est éventuellement digérable. Pourtant, il nous faut vivre. Pourtant, il nous faut avancer. Alors, par la force des choses, l'échec est dépassé. Mais de quelle manière ? Avons-nous le choix ? L'échec a-t-il un sens ? La Vie ne nous laisse pas le choix Une araignée qui renonce à rebâtir sa toile déchirée par la pluie renonce par là même à la vie. C'est aussi simple que cela. Et l'Homme n'échappe pas à cette règle implacable. Il n'a pas besoin de toile pour survivre mais s'il s'enferme dans son échec et ne s'en sort pas, il raccourcit extrêmement rapidement son espérance de vie. Cependant, à la différence des animaux (ou de tout autre être vivant), l'Homme est un être d'une telle complexité psychologique qu'il peut malgré tout ne pas dépasser ses échecs et continuer à vivre. Cela confine parfois au " raffinement " : se morfondre, la sinistrose, la complaisance sont des attitudes qui peuvent être appréciées par certaines personnes voire même cultivées. Sans évoquer de quelconques déviances, il nous faut reconnaître le caractère rassurant de ce processus de pensée. Car finalement, le cadre est établi, bien présent et surtout connu. Ressasser son échec, c'est remettre les mêmes habits, ceux dans lesquels je suis à l'aise. Certes ils sont un peu élimés, mais des raccommodages par-ci par-là les font tenir dans le temps. Il est possible de vivre ainsi pour un humain ou plutôt de survivre. L'échec, un choix pour la vie Sauf à imaginer un être parfait, l'échec fait partie de l'expérience humaine. Il est même constitutif de la personne. A tel point que la perfection (ou la réussite flagrante et totale) devient suspecte voire inhumaine. S'ouvre alors un paradoxe qui exprime le rapport ambigu entre l'Homme et l'échec : nous aspirons à la réussite, tout notre être est tendu vers un tel objectif même inconsciemment ; et pourtant l'échec est notre lot quotidien, bien plus fréquent que son opposé. La réussite est valorisée voire survalorisée. Les athlètes ou les cyclistes dopés (pour ne citer que ceux-ci) prouvent que l'obtention de résultat passe au-dessus d'autres considérations. Les étudiants sont particulièrement stressés par la possibilité d'échouer et retardent au maximum la confrontation au monde du travail pour une quête de diplômes toujours plus élevés. Mais pour quelle utilité ? Combien de hauts diplômés se retrouvent au chômage et donc en situation d'échec malgré la réussite aux études ? Combien de sportifs dopés décèdent anormalement tôt après avoir atteint leur objectif de victoire ? La réussite en elle-même n'est donc pas un tout. Elle peut amener à l'échec souvent plus " important " que la réussite première. Si le contraire de l'échec n'est pas assuré éternellement et même abouti à l'échec, n'y a-t-il pas matière à relativiser la réussite et par là même à revaloriser l'échec ? Intégrer l'échec c'est l'accepter d'une part en tant qu'événement inexorable et prévisible (perception fataliste ou tout du moins lucide) et d'autre part c'est en faire en quelque sorte son allié (perception positive) voire même un chemin de plénitude. Dur et humble labeur que celui-ci… Dans cette perspective, l'échec est compris comme un sursis favorable à une meilleure compréhension, à une meilleure assimilation et à terme à une réussite plus profonde. L'échec peut alors devenir tremplin. " Reculer pour mieux sauter " peut être la maxime de l'échec. Il vaut mieux inciter un élève à redoubler son année scolaire pour parfaire ses connaissances et consolider ses bases plutôt que le pousser coûte que coûte vers le moment où cela explosera avec des conséquences bien plus dures. Bien entendu, cela demande un certain accompagnement et des explications mais plus souvent vis-à-vis des parents que de l'élève concerné. La mort, l'échec de la vie Il n'en reste pas moins que tout peut paraître vain lorsque la mort se profile à notre horizon. Pourquoi redoubler d'efforts, pourquoi rebondir après un échec si la mort, échec ultime et irrévocable, n'est pas surmontable ? L'instinct de survie si vivace en chaque être vivant ne saurait expliquer à lui seul cette volonté farouche d'aller de l'avant malgré le terme de la vie programmé - et même annoncé pour l'Homme puisque nous apprenons très rapidement que tout a une fin. Si les sagesses orientales nous incitent à progresser malgré tout et à fuir ou combattre les sources d'échec (tentations, passions, désirs, etc.), ce chemin peut paraître inhumain et la réincarnation selon un cycle quasi ininterrompu donne le vertige : la mort n'est qu'une étape pour l'âme qui doit s'améliorer et se purifier à travers de nombreuses vies. La mort n'est plus alors considérée comme l'échec ultime : c'est la réincarnation dans plusieurs vies qui constitue le frein (l'échec) à la plénitude. Un passage obligé en quelque sorte. La conception chrétienne de la mort diverge des précédentes. La mort reste un mystère qui appelle à sa prise au sérieux comme réalité intangible. Loin de l'ignorer, le chrétien l'assume et l'intègre dans sa vie et dans sa spiritualité. Le Christ, premier-né d'entre les morts, vainqueur de la mort, ressuscité, est Celui qui a surmonté l'échec ultime, le seul qui a fait de sa vie une pleine réussite ou plutôt une plénitude. Et pourtant sa mort, réelle et annoncée, fut considérée dans un premier temps par ses disciples mêmes comme un échec retentissant, remettant en cause tout ce qui avait été dit et fait par l'homme Jésus. Là encore, le sentiment d'actes et paroles vains fut généralisé et profond. C'est l'éclairage de la Résurrection qui met en valeur la vie publique et la nature même de Jésus-christ. Il ne faudrait pas croire pour autant que seule la réussite finale (la Résurrection) est essentielle à la pleine considération de l'être. Il ne faut jamais oublier la croix, passage obligé et incontournable. La réussite n'a de valeur que lorsqu'elle donne sens à l'échec la précédant. Tout échec est alors relativisé, remis à sa juste place : il n'est pas insurmontable et fait partie de la vie même. L'échec est donc digérable non seulement parce que nous n'avons pas le choix si nous souhaitons vivre et aller de l'avant mais plus encore parce qu'il donne du relief à la vie et qu'il nous fait progresser finalement. La mort, si elle paraît être un obstacle infranchissable, reste un échec comme un autre. Dieu nous invite par la foi à ne pas la survaloriser et nous rappelle à notre finitude : nous ne sommes pas des êtres parfaits. Cette humilité intrinsèque nous pousse à vivre plus intensément la vie " courte " qui nous est donnée et à accepter voire à intégrer les obstacles que représentent les échecs. L'échec est-il digérable ? (Stéphane Marcireau) A première vue, nos vies sont confrontées à l'échec (et à la réussite !) puisque nous nous proposons des objectifs : réussir ses études, réussir sa vie familiale et professionnelle… Ces objectifs sont formulés de façon positive, sous le signe du souhait de la réussite, l'échec étant alors le revers de celle-ci. Il semblerait alors que tout projet doive un jour tomber sous le coup du jugement concernant l'échec ou la réussite… Tout est dit "gérable" La société de consommation que nous connaissons aime à simplifier la réalité : qu'il s'agisse du manichéisme en religion, au cinéma (les forces du bien contre celles du mal comme dans " Star Wars "), en politique (la confrontation entre la droite et la gauche), ou encore de la fondamentale distinction, en science, entre l'exact et l'inexact. Tout devrait suivre l'exigence d'un ordre binaire. Si tout est ainsi identifiable de façon claire, l'individu reçoit la tâche de gérer de façon rationnelle son quotidien, ses économies, son affectivité et de façon générale ses échecs et ses réussites (puisqu'il y a soit l'un soit l'autre). On nous somme de gérer puisque tout est soi-disant gérable : tout est " dit-gérable ". Par conséquent nous devrions aussi évoluer en fonction de notre gestion : celui qui gère bien son argent ne doit-il pas s'enrichir ? Le pauvre n'est-il pas celui qui a mal géré ? Digérer l'échec n'est-ce pas le faire sien, c'est-à-dire l'assimiler ? A cela l'individu pourrait objecter que l'échec n'est pas gérable. En effet, que gérons-nous ? De notre naissance, de nos parents, du pays et de la culture où nous nous inscrivons, des décisions politiques prises, des orientations économiques décidées… nous ne gérons rien du tout. L'illusion serait d'estimer avoir une prise sur tout cela et de devoir rendre des comptes, comme devrait le faire tout bon gérant responsable de sa gestion - ici de sa digestion. Silhouette et digestion du réel Puisque le réel n'est pas vraiment gérable, il ne reste à l'individu que deux possibilités : grossir, stocker, c'est-à-dire ne plus gérer, ou maigrir et s'évaporer. Dans le premier cas, grossir reviendrait à s'empêtrer dans le matérialisme, à vouloir - vainement - tout comprendre, tout maîtriser, tout gérer par soi-même. La grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf. Ici le bœuf représentant la digestion parfaite voire la " rumination divine ", c'est-à-dire " l'estomac rationnel " par excellence. Mais à force de grossir, la grenouille risque d'éclater, ou de se vomir elle-même, ayant présumé de ses forces. Dans le deuxième cas, l'échec et la réussite ne sont que des illusions : il s'agit de cultiver l'indifférence vis-à-vis de tout discours sur l'échec ou la réussite, sur la douleur ou le plaisir et de viser l'extinction de tout désir, de tout projet. Puisqu'on refuse de manger, on n'aura rien à digérer… Quoi qu'il en soit, nous assistons bel et bien à une crise de foie puisque c'est le foie qui gère la digestion. La question de l'échec de la digestion est particulièrement intéressante car elle nous renvoie à notre relation avec le réel, à notre projet, à ce qui nous identifie. Pourrait-on néanmoins envisager une approche autre du réel et de notre inscription parmi les choses (réel provenant du latin " res " : chose) ? Serait-il possible de dire que le rapport à la vie n'est pas - n'est pas seulement - de l'ordre de la gestion ou de la digestion mais plutôt de l'ordre de la respiration, de l'existence ? Si la gestion était de l'ordre de la raison, envisageons l'existence sous les auspices du cœur et de la générosité. La respiration, un air de théographie Exister en ce monde est alors autre chose que vivre en ce bas monde. La faillite financière ou la fortune continuent d'exister, la maladie ou la santé continuent de nous toucher… mais tout cela ne définit plus ce que nous sommes. L'existence n'est pas une partie angoissante à jouer contre soi-même, les autres ou le hasard. L'existence devient respiration. L'esprit auquel nous faisons appel est celui d'une confiance extraordinaire, mystérieuse. Il s'agit d'une foi : l'homme est plus que lui-même, que sa vie. L'homme est respiration, souffle. L'homme est au-delà de ce qui apparaît de lui et nul ne peut le juger (" seul Dieu sonde les cœurs et les reins "). C'est ainsi que, sur terre, des êtres peuvent déjà sembler surnaturels : François d'Assise, Ignace de Loyola, Thérèse de Lisieux… Certain(e)s objecteront que ce sont des saints… des réussites ! Mais répondons qu'il s'agit là de simples individus pleinement libres ayant faits de leur vie une " théographie ", ce à quoi nous sommes tous appelés. Alain écrivait : " le bonheur, c'est la saveur même de la vie. Comme la fraise a goût de fraise, ainsi la vie a goût de bonheur ". Avançons-nous plus haut pour déclarer que la sainteté est la saveur même de l'existence : la sainteté, c'est la respiration de l'existence. Comme la fraise a goût de fraise, ainsi l'existence a goût de sainteté, même si parfois nous décelons d'autres fragrances, voire des relents au sein de notre inscription dans l'immanence. Petit digest de conclusions terre à terre, mais néanmoins légères, en guise de dessert : - C'est le manque de foi(e) qui provoque l'indigestion. - L'homme est corps et âme, digestion et respiration. - Exister est plus que vivre et consommer. - Qui va à la châsse ne perd pas sa place. |





