Le dîner chez Simon (Luc 7,36-50) |
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par Albert Rouet (Texte 1) par Carole Benoist (Texte 2) par Thomas Duranteau (Texte 3) par Loïc Buthaud (Texte 4) par Jean-Yves Meunier (Texte 5) par Bertrand Parisot (Texte 6) par Stéphane Marcireau (Texte 7) par Sylvain Marmasse (Texte 8) Le dîner chez Simon (Luc 7, 36-50) (Albert Rouet) L'introduction du récit fournit ce genre de casse-tête qu'affectionnent les exégètes ! Deux questions titillent leur compétence et leur imagination :
1. Luc raconte t-il un évènement différent de celui appelé " l'Onction de Béthanie " ? - Jean 12, 1-8 parle d'un dîner qu' " on offrit à Jésus " (Qui est cet " on "?). Lazare y assiste, Marthe sert à table (normal !) et Marie " prenant une livre de parfum de vrai nard d'un grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux ". Judas proteste véhémentement. Jésus lui répond en parlant de sa sépulture et des pauvres que " vous aurez toujours parmi vous ". - Marc 14, 3-9 mentionne un repas chez Simon " le lépreux " (certainement purifié de sa maladie). Une femme anonyme verse du nard sur la tête de Jésus. Quelques-uns protestent. Jésus rétorque que cette onction (royale) annonce sa sépulture, qu'il y aura toujours moyen de faire du bien aux pauvres. L'Evangile gardera mémoire du geste de cette femme. - Matthieu 26, 6-13 suit Marc. Les disciples s'indignent. Jésus leur oppose que la femme anonyme " a accompli une belle action en moi (envers moi)". 2. Une autre tradition identifie la pécheresse de Luc 7 avec " Marie, surnommée Magdaléenne de laquelle étaient sortis sept démons " (Lc 8, 2) et qui fait partie des femmes qui accompagnent Jésus. Ces éléments conjoints ont forgé le visage de Marie-Madeleine. Quoi qu'il en soit, le récit de Luc vise manifestement un autre but. Lépreux guéri ou non, Simon le pharisien se trouve confronté à une " pécheresse de la ville " (7, 37). En larmes, elle accomplit sur Jésus les gestes d'accueil que Simon avait omis et que Jésus commente en une longue opposition (v. 44-46) qui détaille largement les actes de la femme (en reprenant le v. 38). Cette première opposition en commande une seconde : entre la loi et l'attitude de Jésus. Les convives mangent couchés. Il est donc facile à cette femme de " se placer par derrière " et de verser du parfum sur les pieds. La femme qui souffrait d'une perte de sang - un mal corporel - arrive aussi " par derrière " (8, 44) et touche " la frange de son manteau ". Ici, la pécheresse connue de toute la ville déploie un cortège public de larmes, de cheveux défaits, de baisers et de parfum. Sont concernés les pieds et la tête de Jésus (une statue de la cathédrale de Tulle place un ange à la tête pour souligner la divinité, et Marie-Madeleine aux pieds du Christ reposant sur les genoux d'une Pieta). Le parfum va de l'onction royale sur la tête, aux pieds marchant vers Jérusalem. Le corps entier entre en contact. Or cette femme est impure. Si elle touche Jésus, elle le rend impur. S'il se laisse faire, c'est-à-dire souiller, il ne respecte pas la loi. Donc il ne peut-être prophète. Le Dentéronome affirmait : "je mettrai mes paroles dans sa bouche " (18, 18) et Samuel : " par sa fidélité, il se montra authentique prophète " (Si 46, 15). Le débat sur le pur et l'impur avait déjà opposé Jésus et les Pharisiens (Mc 7, 1-15) surtout au moment de l'appel de Matthieu-Lévi et du repas qui avait suivi (Lc 5, 27-32). Or Jésus se tait. Un silence de mort. Il ne dit rien qui puisse s'opposer aux paroles des prophètes et des anciens. Simon est privé d'une discussion moralisatrice. Peut-être, mais le prophète est aussi un voyant qui a " des visions de visionnaire " (Dt 13, 4). Voyant l'invisible, il scrute les cœurs et sonde les reins. Simon en conclut que Jésus n'est pas prophète puisqu'il se laisse toucher par cette créature. Mais il ne dit rien puisque Jésus se tait. Il n'en pense pas moins. Or Jésus déchiffre ses pensées, à cœur ouvert. Il a " quelque chose à dire ". Le pharisien acquiesce : " Parle, maître " (l'enseignant, le Didascale). Titre significatif du professeur dont l'exposé retiendra toute la critique. * * * Et arrive une parabole qui fait tout basculer ! Elle est faite pour cela : non plus suivre la logique des pharisiens avec arguments et oppositions, avançant vers une victoire intellectuelle, mais bien changer de logique. La parabole offre un appât à saisir avec un hameçon caché pour sortir de ses représentations. Nathan avait fait le coup à David (2 Sm 12). Plusieurs paraboles s'appuient sur la gestion de l'argent : les talents ou les mines (Lc 19) qui traitent, plus que du rendement, de l'attitude à tenir pendant l'absence du Roi ; le pardon et la remise des dettes où joue une loi de proportionnalité : au roi, un grand doit beaucoup, un serviteur doit moins à un collègue (Mt 18)… Il y est relativement facile de découvrir une ligne directrice. Ici, la question devient plus subtile : de deux débiteurs, l'un des cinq cents, l'autre de cinquante deniers, à qui le créancier remet la dette, il est demandé " qui en aimera le plus ! " Simon répond spontanément : " Celui auquel on remet le plus ". Ce qui parait évident mais peut s'avérer totalement faux. En effet, toute dette est proportionnelle à la fortune de départ : cinquante deniers peuvent représenter beaucoup pour un pauvre et cinq cents légèrement pour un propriétaire foncier. C'est la valeur relative de la dette qui importe, non sa valeur absolue. En outre, la moindre expérience des affaires apprend que le sentiment de reconnaissance et l'amour, à plus forte raison, sont rarement proportionnels à la somme engagée. Rien ne prouve que la remise de la plus grande somme entraine le plus d'amour. Jésus ne vient-il pas de le reconnaître : " Si vous prêtez à ceux dont vous espérez recevoir, quel gré vous en saura-t-on ? Même des pécheurs prêtent à des pécheurs pour en recevoir l'équivalent… Prêtez sans rien attendre en retour " (6, 34-35). Il y a un piège quelque part… Où ? C'est le problème de l'interprétation du v. 47 : (mot-à-mot :) " Grâce à cela, je te dis : ont été pardonnés ses péchés, nombreux, parce qu'elle aima beaucoup ; mais à qui peu est pardonné, peu il aime ". Jésus parait acquiescer enfin à la réponse de Simon à la parabole. Sur-le-champ, il n'en a rien dit. Il faut remarquer : 1. D'entrée de jeu, la femme témoigne " beaucoup d'amour " par ses gestes envers Jésus. L'amour est ici premier, comme l'accueil de Jésus par Zachée précède son pardon (Lc 19, 1-10). La pécheresse ne sera pardonnée qu'à la fin (v. 48), à la grande stupeur des convives : " Quel est cet homme qui va jusqu'à remettre les péchés ? " (v. 49 - cf. le paralytique guéri : 5, 21-24). 2. N'est strictement dans la logique de la parabole (la remise précédant l'amour) que la fin du v. 47 : " à qui peu est pardonné, peu il aime ", sans aucun antécédent. Il faut, pour avancer, revenir à la structure du texte afin de sortir d'une morale sentimentale assez plate. * * * Ce texte se présente en deux parties : des actions et un commentaire par Jésus. Au milieu, la parabole fait passer d'une partie à l'autre : Autrement dit, la question devient : Qui a vraiment invité, Jésus, Simon le Pharisien ou la femme pécheresse ? Le second venu passe avant le premier : - Israël était le " fils premier-né ", mais fut sustentée la veuve de Sarepta et guéri Naaman le Syrien (Lc 4, 25-27). Ces remarques faillirent provoquer la mort de Jésus à Nazareth. - Des gens portent un malade. Voyant leur foi, Jésus les fait passer avant les pharisiens et les docteurs de la loi (5, 17-20). - Jésus mange avec une " foule nombreuse de publicains " (5, 29) contre les Pharisiens et leurs scribes. - Le sabbat n'empêche pas de guérir (6, 9). La même structure se retrouve dans la parabole des deux Fils : l'aîné n'a rien à se reprocher, pas même d'avoir pris un chevreau. Le cadet a tout dilapidé mais il revient et son père l'accueille. Avant le pardon, il y a les gestes qui témoignent d'une certaine reconnaissance : les porteurs descendent le malade, le fils affamé retourne pour manger, la femme pleure et oint Jésus… Autant de gestes qui reconnaissent la miséricorde de Jésus (6, 36-38) et formulent un appel muet. Simon, lui, a fait le minimum possible en accueillant Jésus. Mais il pense beaucoup de mal en lui-même. Je pense que ce " peu " correspond à ce que la loi attend de lui (cf. le Pharisien et le publicain au Temple : 18, 9-14). Il y a, pour lui, peu à pardonner, donc peu à aimer. Le mal n'est pas de son côté. En cela, sans le savoir, il a dit vrai dans sa réponse à la parabole. Il peut se permettre d'aimer peu. * * * Mais alors le plus grand pécheur n'est pas forcément celui qu'on croit ! Simon s'aveugle (6, 39) et son péché demeure (cf. Jn 9, 41) au point de récuser le Christ. La pécheresse sait son péché et vient vers celui qui peut le recevoir et l'accepter, elle. L'opposition première se tient donc entre ouverture et fermeture. Le bien peut renfermer et le mal, même dans une impasse, ouvrir le cœur. Les notions légales de bien et de mal sont situées autrement. Certes, il reste du péché à pardonner. Mais le chemin de la rencontre et du pardon ne passe pas par un code d'auto-justification. " Celui même qui désire la pire des vies,
en tant qu'il ne désire que vivre, et vivre d'une vie qui lui semble la meilleure, par son désir même, par son désir de vivre, par sa tendance vers la meilleure des vies, il a part lui-même au Bien " (Pseudo-Denys : " Les Noms divins ", 720 G.) Le dîner chez Simon (Luc 7, 36-50) (Carole Benoist) La péricope qui nous concerne s'inscrit dans un ensemble plus vaste : son positionnement dans la trame narrative de l'Evangile est en soi signifiant. Nous apprenons précédemment que le Christ est en Galilée, où il débat avec les pharisiens. Les péricopes précédentes concernent Jean le baptiste (ascèse, annonce messianique…) et le refus par les pharisiens de son discours (Lc 7, 29). Luc dans son récit manifeste la séparation entre Jean et le Christ : Jésus vient de se définir comme l'ami des pécheurs et des publicains et de se présenter comme le véritable prophète attendu. Cette péricope qui relate la venue d'une pécheresse et le refus des pharisiens en est l'illustration. Une première annonce de la passion suivra ce récit ainsi qu'une longue série de paraboles manifestant l'enseignement du Christ. La scène commence par un récit structuré : un pharisien invite Jésus à prendre un repas, c'est un signe d'alliance (Luc signale trois fois dans son Evangile ce type d'invitation, évitant ainsi toute présentation caricaturale du pharisianisme). L'évangéliste souligne implicitement que le Christ ne pratique pas l'ascèse, comme le préconise le mouvement baptiste, mais qu'il partage publiquement des repas. Ce festin partagé est un prétexte pour mettre en scène une divergence de jugement entre trois personnages : le Christ, le pharisien (en son for interne et par les murmures de l'assistance qui y font écho), une femme présentée comme pécheresse qui se conduit étrangement. La péricope se termine par une phrase de Jésus adressée à la femme " Ta foi t'a sauvée ". L'évangéliste ne donne jamais la parole à la pécheresse, le dialogue central ne concerne que la controverse entre le Christ et Simon. Pourquoi ce silence ? Peut-être parce que sa présence et ses actes sont utilisés par Luc comme des symboles qui se suffisent en soi : son geste est une confession de foi puisque c'est une onction royale (christos veut dire l'oint) d'huile qu'elle offre à Jésus, justement au moment où, commençant à se distinguer explicitement de Jean, il révèle qui il est vraiment (cette scène rapportée dans l'Evangile de Jean est désignée par la Tradition comme " l'onction de Béthanie " et a une signification essentielle dans la mise en place de la Passion). Deux choses sont choquantes pour le public dans son geste : elle répand l'huile sur ses pieds et non sur sa tête, et c'est une pécheresse (pour le public présent et pour le lecteur elle n'est caractérisée que par sa réputation) qui s'approche de l'invité présenté comme un rabbi proche des pharisiens donc normalement très attentif aux règles de pureté. Le lecteur est forcement mené à s'interroger sur le sens de cette improbable onction. La pointe du récit est-elle que seuls les petits et les faibles, et non les pharisiens spécialistes de la Loi de Moïse, peuvent reconnaître que Jésus est le Christ ? La phrase la plus surprenante de la péricope pour un auditoire judéo-chrétien (milieu lucanien) est la dernière, celle où le Christ remet les péchés de la femme : seul Dieu peut le faire, Jésus nous dit quelque chose de son identité. Voyons ensemble le texte de plus près. La péricope est composée de deux morceaux : le récit concernant le repas et la venue de la femme et la parabole racontée par Jésus. A première vue ces deux textes ne vont pas dans le même sens. La pécheresse vient manifester publiquement son repentir en se tenant aux pieds de Jésus (c'est un geste étonnant, voire dérangeant pour l'assistance) ce qui est un grand signe d'amour et d'humilité. Le pharisien, sans surprise, critique ce rapprochement (parfum, cheveux, femme au pied de l'homme… les artistes qui au fil des siècles ont représenté la scène n'ont pas manqué d'en souligner la dimension érotique). Pour répondre à la critique, le Christ comme souvent, raconte une parabole (un récit dans le récit). Quelle est la pointe de l'histoire racontée ? Une question : " qui aimera le plus ? ". Quelle est la cause de cette surabondance d'amour ? Le pardon ! L'amour est la conséquence du pardon et non sa cause : la femme a beaucoup aimé parce qu'il lui a été beaucoup pardonné antérieurement. Le Christ est alors présenté par Luc comme le signe grâce auquel la pécheresse s'est convertie. La chute du récit amène le lecteur à s'interroger sur l'identité de Jésus mais aussi sur sa foi : la foi c'est croire que nous sommes aimés par Dieu malgré notre péché. Ce récit nous amène à une question radicale : qu'est-ce qu'être prophète ? Surtout en quoi Jésus est-il ou non prophète ? Est-ce dans un engagement radical (quasi-terroriste), comme Jean le Baptiste ? Est-ce comme Moïse dans son rapport à la Loi ? Est-ce comme Osée dans son rapport à la prostituée ? Que nous dit le Christ sur Dieu et sur son peuple ? Sur le Salut ? Le Christ nous apparaît clairement en rupture tout au long des Evangiles de par son être-même. Il faut le situer dans la lignée des prophètes eschatologiques : le Christ prêche et attend le Royaume de Dieu ; comme le baptiste, il prêche la proximité du Règne qui nécessite des actes décisifs et non pas seulement une conversion intérieure à la mode pharisienne. C'est la présence du Royaume, en lui et par lui, qui est attestée par les paroles et les actes du Christ. A la différence du baptiseur qui légitime l'appel au changement par l'imminence de la colère qui vient, Jésus fonde son discours sur l'amour illimité du Père : l'offre gracieuse de Dieu est le préalable à la réponse du croyant. Le dîner chez Simon (Luc 7, 36-50) (Thomas Duranteau) La terre que je foule garde depuis longtemps la couleur de ma honte même si parfois, le soir, j'y reconnais celle de mon sang. Sans savoir pourquoi, cela m'aide à survivre. Je n'ai plus de nom pour persone depuis des années. Seuls des quolibets me poursuivent dans les ruelles les plus sombres de ma ville de Naïn, ruelles qui portent l'odeur âcre du dos oublié de Dieu. J'ai perdu mon nom et cela vaut mieux pour les miens. Je ne salis ainsi ni ma famille, ni mon peuple. Certains gardes romains me nomment " lupa ", la louve. Je me sens une certaine force lorsqu'ils m'insultent ainsi. Je m'imagine être devenue plus qu'une simple humaine. Je me rappelle l'amulette que portait un marchand égyptien de passage alors qu'il prenait possession de ma chair. Je revois cette divinité moitié homme, moitié animal. Je me plais à croire qu'ainsi je me dissocie, comme l'ombre de la chandelle, et qu'une partie de moi peut rester protégée d'une sueur qui ne réchauffe pas. Plus je me pare de bijoux, de poudres et de parfums venus de contrées lointaines et plus je me cache de moi-même, plus je m'oublie derrière ce masque froid, j'ai l'impression parfois de porter une coquille vide. Je connais le peuple de ma ville dans ses parties les plus intimes et pourtant à la lumière du jour, je m'éteins telle une lampe inutile. La nuit, les hommes que je croise me disent belle et me salissent. Je traîne ce corps, mes gestes n'ont plus de sens. je me sens vieille et lourde, une vieille louve qui tituberait, la gueule pleine du sang de son histoire, sans pouvoir jamais être rassasiée. Lorsque cet homme pénètre dans la ville, j'entends dire que c'est quelqu'un d'important. Comme la plupart des hommes riches qui passent ici, je me dis qu'il finira par s'essouffler entre mes cuisses, proférant des insanités dans je ne sais quelle langue. Mais vite je comprends qu'il en sera autrement. Quand je m'approche, curieuse, du lieu où il se trouve, beaucoup de monde s'est déjà amassé autour de lui et je reconnais dans la foule nombre de mes habitués. Etant de petite taille, pour l'apercevoir, je dois m'accroupir, ma tête frôlant la poussière, maquillage plus authentique de la pauvreté. Je ne peux entrevoir que ses pieds, des pieds larges, stables que la nudité rend beaux. La terre en lisse les contours. Atterrée, invisible de tous, je comprends que ce sont les pieds d'un homme en marche, d'un homme debout. C'est alors que des larmes lointaines viennent retrouver la terre comme si elles finissaient un très long voyage dans le temps. L'eau se mêle à la terre formant une boue semblable à celle du premier homme, un homme de boue. Je me sens accouchée de moi-même dans cette lumière maternelle de la mi-journée. Par peur d'être découverte ainsi, je m'en vais sans avoir pu voir davantage cet homme. Dans le silence d'une ruelle vide, elle aussi sans nom, je réapprends la pudeur d'une émotion. J'enlève le voile sombre qui couvrait mon coeur. Tout revient : mon enfance, mes espoirs de jeunesse, mes choix difficiles et mes souffrances. Je m'empêche un moment de pleurer ne voulant pas gâcher ces larmes, comme si de l'or liquide me coulait sur les joues et qu'il fallait un récipient pour contenir cette redécouverte de moi-même. Je retourne chez moi et prends un flacon de parfum en albâtre, le plus beau que je n'ai jamais eu, offert contre des faveurs. Cet écrin est à la hauteur de ma découverte. Ce sera mon offrande et plus que ce parfum, mes larmes couvriront les pieds de cet homme. Je pars directement d'un pas pressé vers la maison de Simon, le pharisien. Il doit être là-bas. J'entre avec la détermination de quelqu'un que l'on ne cherche pas à arrêter. Mes gestes deviennent souples, je redécouvre mon bras, mon poignet et mes phalanges quand j'ouvre la porte. J'ai l'impression de danser et que tout mon corps d'un coup prend feu. Arrivée par derrière, je reconnais ses pieds. Je n'ose pas regarder son visage préférant imaginer que lui aussi a un visage de chimère où l' homme, cette fois, se mêle au divin, ciel dans lequelle ma vie entière pourrait d'un coup s'envoler. Il ne bouge pas mais ses pieds m'accueillent. J'ai même l'impression qu'ils m'attendent. Le dîner chez Simon (Luc 7, 36-50) (Loïc Buthaud) La scène est un dîner, sur lequel le texte laisse quelques informations, mais dont la raison d'être n'est pas explicite. Jésus semble " l'invité d'honneur ", puisqu'il est proche de l'hôte. Des convives sont présents pour, semble-t-il, profiter également de la présence du Christ ; un peu comme une personnalité courue qui nous honorerait de sa présence, et dont on voudrait faire profiter ses relations, piquées de curiosité et contentes d'en être. Le fait même de ce dîner semble un petit événement mondain, puisque la rumeur bruisse en ville, dans toutes les couches sociales, jusqu'aux oreilles de la pécheresse (" elle avait appris qu'il était à table chez un pharisien "). Pourquoi Jésus ? Le texte l'indique plus loin : on le dit prophète (" si c'est un prophète "), voyons de nos yeux le phénomène, éprouvons-le. L'invitation n'est donc pas un acte d'amour hospitalier ; c'est pour lui-même que Simon invite Jésus, pour satisfaire sa curiosité ou sa gloire ou son goût d'avoir des relations ; manque d'amour que Jésus lui reproche à la fin : " Tu ne pas versé d'eau sur les pieds, tu ne m'as pas parfumé la tête… " L'apparition de la pécheresse dans l'atmosphère " embourgeoisée " du repas est une véritable entrée de théâtre (elle " survint "), incongrue par son allure qu'on imagine détonante et son attitude, " en larmes ". A la lecture pourtant, on ne fait que la voir, on ne l'entend pas ; ou plutôt on imagine le silence interloquée des invités qui la laissent aller jusqu'aux pieds de Jésus. Personne ne s'interpose ni ne la chasse, même pas Simon, qui pourtant devait l'avoir mauvaise, comme si le maître des lieux était déjà Jésus. Pendant toute la scène elle s'occupe de Jésus (" depuis son arrivée elle n'a eu de cesse… "), mais cela n'empêche en rien Simon et Jésus de se parler. Cependant, Simon semble la connaître. Il ne la reconnaît pas à son allure ; il sait " qui elle est ", et " ce qu'elle est ", mais s'étonne que Jésus ne la connaisse pas. Il ne connaît pas seulement " ce qu'elle est ", une pécheresse, avec tout ce que cela suppose de condamnation sociale par les bonnes mœurs. Il sait aussi qui elle est. Donc de deux choses l'une : ou il connaît cette " femme de la ville " de réputation, dans ce petit monde urbain où semble-t-il tout se sait et tous se connaissent, - du moins le croient-ils. (Simon sait qui elle est, et la pécheresse sait que Jésus est chez lui. Qu'ont-ils pourtant en commun ?) Ou Simon la connaît personnellement ; et quand on suppose le métier de la pécheresse, cela rend la scène plus croustillante. Cette dernière se dirige donc vers Jésus, qu'elle atteint, dit le texte, par derrière ; la précision est importante. Elle est logique, puisque Jésus est " assis à table ", et qu'il lui faudrait passer dessous si elle devait arriver face à lui. Il ne la voit donc pas venir. Mais comment atteindre les pieds de quelqu'un assis à table en arrivant par derrière ? En passant sous la chaise ou le banc ? La posture aurait été plus ridicule qu'humiliante. Vaste problème pour les peintres qui doivent faire preuve d'ingéniosité ; Véronèse installe Jésus au bout d'un banc, Philippe de Champaigne l'allonge sur une couche à la romaine. Le sens me semble pourtant important. Elle arrive par derrière pour que Jésus ne voit pas son arrivée. Jésus ne la regarde pas, ne lui parle pas, ne s'en préoccupe pas, jusqu'à la fin du passage : " Ta foi t'a sauvé, va en paix ", tu peux t'en aller maintenant, j'en ai fini. Pendant tout le déroulement de la scène, elle est à l'image d'un personnage de parabole, une présence qui sert de prétexte pédagogique à l'enseignement de Simon, une métaphore d'arrière plan qui tranche avec la présence charnelle qu'on imagine. Son arrivée fracassante devrait en faire le centre des attentions, mais tout tourne autour de Jésus. Ce qui étonne Simon ? Pas la présence incrustée de la pécheresse, l'attitude excessive, les gestes sensuelles (caresse des cheveux, pieds embrassés). Ce qui le marque, c'est que Jésus ignore " qui est cette femme qui le touche ". En gros, c'est " Tu parles d'un prophète ". Et la réaction de Jésus pendant qu'on lui lave, sèche, parfume et embrasse les pieds ? Pas un mot ni un regard pour la femme à ses pieds, rien, tout pour Simon : " Simon, j'ai quelque chose à te dire ". Que dit-il ? Simon, n'accuse pas cette femme, sois indulgent, pardonne-lui, etc. ? Pas du tout : Simon, tu aurais dû comme elle, à genoux me laver les pieds, la tête me parfumer. Simon, tu ne m'as pas aimé. Quant aux convives ce qui les scandalise, c'est, non le comportement impudique de la femme en pleurs, mais Jésus encore, " qui ose pardonner les péchés ". Un scandale qui semble effacer le premier. La femme, Simon, les convives, gravitent autour de Jésus, centre des regards, des pensées, des paroles, comme le créancier auprès des débiteurs. La question que Jésus pose à Simon est presque une insulte à son intelligence ; c'est, dirait-on, une question rhétorique. Qui aimera le plus le créancier, celui à qui il remet un plus grande dette, ou celui à qui il remet une moins grande ? Simon choisit le premier, et Jésus, à la limite de l'ironie : " tu as bien jugé. " Pourtant, l'histoire et l'interprétation sont, soumises à l'analyse, moins cohérentes. Tout d'abord l'histoire elle-même : le sentiment causé par une remise de dette, c'est d'abord d'être content, soulagé, libéré du poids de la dette. C'est sans doute un sentiment de reconnaissance pour le créancier ; mais de là à l'aimer, c'est peut-être un peu fort. Plus encore, le sentiment qui suit la remise de dette du créancier, c'est plutôt un sentiment d'obligation, celui d'être son obligé, de lui devoir encore, on le lui revaudra bien ça. D'une certaine manière, on se sent encore plus en dette, à moins d'être un ingrat. Sauf, dira-t-on, si cette remise est réellement une " grâce ", gratuite, désintéressée. Mais alors pourquoi attendre en retour des preuves d'amour, des caresses et des parfums ? Mais l'interprétation pose aussi problème. Si l'on suit le texte, le créancier c'est Jésus, celui qui a eu la grosse remise la pécheresse, le deuxième débiteur Simon, les dettes les péchés, la remise de dettes le pardon. Cela signifie premièrement que Simon a moins pêché que la pécheresse (il est content), deuxièmement que lui aussi est un pécheur (il l'est moins). Alors il est donc normal que Simon donne moins de preuves d'amour que la pécheresse, et Jésus a tort de lui reprocher sa faible sollicitude. Cela signifie également que Simon aurait lui aussi été pardonné, ses dettes auraient déjà été remises. Il ne semble pas vraiment au courant. S'il l'ignore comment alors être reconnaissant ? De plus, si on suit l'histoire, c'est parce qu'il y a remise de dette qu'il y a amour. Le pardon de Jésus est la source de son amour pour lui (" celui à qui on pardonne peu montre peu d'amour "). Or Jésus semble dire le contraire : " c'est parce qu'elle a montré beaucoup d'amour ". Et Jésus de poursuivre, comme par voie de conséquence : " Tes péchés sont pardonnés ". Je te pardonne parce que tu m'aimes ? Tu m'aimes parce que je te pardonne ? On paye sa dette en aimant ? On aime pour avoir une remise ? Autre difficulté, la mesure de l'amour attendu semble être quantifiée en fonction du pardon offert. L'image de Jésus pratiquant l'expertise comptable de l'amour humain est assez loin de l'icône christique et on dira que je file abusivement la métaphore du créancier. Il n'en reste pas moins que l'amour est fonction du pardon (la remise de dette), elle-même fonction de l'ampleur de la dette (le péché). La dernière phrase de Jésus est peut-être la clef, quoi qu'elle laisse plus de question que de réponse. " Ta foi t'a sauvé ". Ce n'est pas l'amour qu'elle a pour Jésus, mais la foi qu'elle a eue en lui qui la sauve. Sauvé de quoi ? Quels risques encourrait-elle ? Le catéchisme le dit, pas le texte. En tout cas, elle y gagne de partir " en paix ". Le fruit du pardon est l'amour, à moins que ce ne soit l'inverse ; le fruit de la foi est le salut et la paix. Mais ce qui semble ici premier, c'est la foi. Le dîner chez Simon (Luc 7, 36-50) (Jean-Yves Meunier) Il est toujours intéressant de situer le passage étudié dans son contexte. Le texte précédent présente Jésus comme un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs. Ce passage avec la pécheresse en devient une illustration contradictoire. Le texte suivant est celui de la parabole du semeur. Il est dit que celui qui a un cœur noble et généreux (traduction BJ ; loyal et bon dans la TOB) porte du fruit. " Bon " à la même racine que " amour ". On pourrait donc traduire par : " celui qui aime porte du fruit ". L'amour a des dons (pardon). Jésus fait donc le lien entre pardon et amour dans le sens où celui qui est pardonné aimera dans la même mesure. Cela peut paraître étonnant de relier les deux de manière aussi automatique et catégorique. Le pharisien, symbole de pureté et de rectitude, a peu à se faire pardonner donc il est déclaré moins aimant que la femme aux péchés nombreux. Un paradoxe survient par la suite puisque l'amour est vu à l'origine du pardon puis c'est l'inverse : - Parce qu'elle a montré beaucoup d'amour, elle est pardonné (beaucoup). - Celui à qui on remet peu montre peu d'amour (si on lui pardonne beaucoup, il montre beaucoup d'amour). La question essentielle est de savoir si l'amour passe obligatoirement par la pardon et vice-versa. Comment comprendre que l'amour et le pardon peuvent être à la fois cause et effet l'un de l'autre ? Allons plus loin dans le texte. Deux assertions se rencontrent via un facteur : - Si amour fort -> on est pardonné fortement (1). - Si on pardonne fortement -> l'amour se fortifie (2). Le lien entre le pardon que j'offre et le pardon que je reçois passe par un amour fort. N.B. : il est à noter qu'André Chouraqui traduit " oind " par " messie " rendant alors un fort témoignage sur la mission de Jésus-Christ. Le messie est vu non pas comme le nouveau roi mais comme le Miséricordieux et l'Amour fait homme. Ce texte fait aussi écho à d'autres passages du Nouveau Testament concernant le pardon et rassemblés en Luc 15. Ainsi, l'épisode très connu du Fils Prodigue met en évidence là-aussi le lien entre Amour et Pardon. Le père pardonne totalement car il aime par dessus tout. L'éclairage de François Varillon, chantre du Dieu qui n'est qu'Amour, est précieux. Dans " Eléments de doctrine chrétienne " au chapitre " Au cœur de l'amour, le pardon ", ce jésuite relie amour et pardon. Ce dernier " est la perfection du don. Dans plusieurs langues, le préfixe par marque l'achèvement, le passage à la limite, le parfait. Par-donner, c'est donner après avoir sacrifié en pleine conscience l'égoïste regard en arrière, à fonds perdu, par pur amour. Le pardon est essentiel à la pleine manifestation de la charité divine. Sans la conscience d'être pécheur et d'avoir besoin de pardon, l'homme ne connaîtrait pas le fond du cœur de Dieu. " Le don peut receler un besoin de reconnaissance et l'espoir d'un juste retour d'ascenseur. Le pardon, lui, se désintéresse de cela car il s'offre sans condition et sans compter. " Dieu n'aime pas le pécheur plus que l'innocent ; mais sa miséricorde envers le pécheur révèle plus profondément son amour. Quant à l'homme, son amour s'accroît du fait qu'il est pécheur pardonné. L'amour de Dieu pour l'homme est en forme de miséricorde. L'amour de l'homme pour Dieu est en forme de contrition, laquelle est d'abord accueil du pardon. " Et finalement, l'une des dernières paroles de Jésus fut " Père, pardonne-leur, car ils ne savant pas ce qu'ils font ! ". C'est encore Luc (seul Luc en parle ce qui montre qu'il tenait particulièrement à cette articulation pardon-amour) qui transmet cette parole forte d'un Jésus à l'agonie et qui pardonne. Un véritable acte d'amour concrétisé par l'accueil du bon larron juste après. Un véritable amour pardonne et un véritable pardon est signe concret d'amour. Le dîner chez Simon (Luc 7, 36-50) (Bertrand Parisot) Dialogue intérieur - Non, vraiment, je ne comprends ce qui s'est passé. Comme un enfant ! Comme un coupable ! Il m'a traité comme un enfant qui aurait enfreint les règles, qui ne connaîtrait pas la Loi. Chez moi ! Et devant tout ce monde, il m'humilie ! Je lui fais l'honneur de ma table, mais qu'il en profite pour faire pareil esclandre et me ridiculiser, c'est le comble ! Moi qui avais tout préparé pour que ce repas se passe bien, que la conversation soit intéressante, que chacun puisse profiter des enseignements du Rabbi. Quand cela a-t-il pris cette mauvaise tournure, au fond ? Cette femme ? Elle n'a été qu'un détonateur, dont il s'est servi pour me ridiculiser devant la foule. Et le voilà me faisant la morale parce que je ne l'ai pas embrassé, ne lui ai pas lavé et parfumé les pieds à son arrivée, quand c'est lui qui se met directement à table, alors même que tout était prêt pour les rituels ! Comme si c'est moi qui avais prémédité de nous rendre impurs avant de partager le repas. - Jaloux… - Comment, jaloux ? Jaloux de quoi, de qui ? De cette… cette kaddosh, cette putain, venue se traîner à ses pieds ? Elle avait de quoi pleurer, c'est sûr ! Et lui, de la laisser faire, comme s'il ne savait pas qui elle est. - Il a vu en effet qu'elle est kaddosh, sainte, parce qu'elle a ouvert son cœur et qu'il s'y est trouvé beau coup d'amour. - Il l'a vue parce qu'il l'a laissé faire follement ce qu'il ne m'a pas laissé l'opportunité de faire et que j'avais prévu de faire dans les règles, suivant la Loi. Pourquoi s'est-il rendu impur avant de se laisser toucher par cette femme impure ? Comment peut-il ensuite prétendre être en position de pardonner ? Se rendre impur pour pardonner à une impure, c'est grotesque ! Mais c'est moi qu'il a rendu grotesque devant tous. - Pourquoi t'obstiner dans ta colère et tes raisonnements, alors que tu vois bien qu'il a eu raison. Il fallait bien qu'il se mette à sa hauteur, pour qu'elle ose s'approcher et trouver son salut. - Ils ont leurs raisons, j'ai les miennes. J'ai la Loi pour moi et contre cette femme. - Tu as la Loi, en effet. C'est ton trésor. Tu l'as mis au cœur de ta maison plutôt que dans ton cœur et tu le contemples, comme pour mieux le surveiller. En suivant scrupuleusement ses préceptes, tu l'adores. Mais l'aimes-tu ? Mais aimes-tu ? C'est son amour qui a élevé cette femme. - Son amour ? Que sait-elle de l'amour ? Moi je sais les commandements. Ce sont eux qui disent comment aimer. C'est d'abord en appliquant la Loi qu'on sait être dans la crainte de Dieu. Je ne comprends pas qu'il ne l'ait pas renvoyée. - Savoir, comprendre. Comprendre, savoir. Tu n'as que ces mots en tête. Tu ne sais plus que ce que tu as appris, que des mots appris. Mais on ne peut pas savoir aimer. On ne peut qu'aimer. Est-ce qu'on comprend l'amour ? On l'apprend, peut-être, mais jamais on ne le prend car il ne peut que s'offrir et surprendre. Mais il faut se déprendre de ses savoirs pour entreprendre d'écouter ce qui pousse à donner sans reprendre. Savoir, comprendre sont souvent se méprendre sur l'essentiel : l'amour, s'éprendre… - Là, je comprends de moins en moins. - Parce que tu ne devrais pas chercher à comprendre. Déshabille-toi de tous tes savoirs. Le Rabbi n'a pas eu à comprendre, à savoir qui était cette femme. Il a vu son amour. Pourtant elle ne savait pas comment aimer ; elle n'a pas compris pourquoi elle a fait ce geste, mais de l'état de kaddosh (prostitution) à celui de kaddosh (sainteté), il n'y a qu'un geste d'amour. - Je ne comprends toujours pas. - Cesse de n'écouter que ta raison. Écoute plutôt ton cœur qui n'a pas besoin de comprendre. Je sais, sans savoirs. Ou plus profondément que tes savoirs, puisque du fond de toi-même. Écoute ton cœur, Simon, écoute-moi… - Je ne comprends pas ! - Tu as pourtant compris la parabole qu'il a racontée. Il n'y a rien à y ajouter. - Mais quel rapport avec moi ? Je ne comprends pas. - … - Pourquoi ne parles-tu plus ? Ne me laisse pas comme cela, sans comprendre. Le dîner chez Simon (Luc 7, 36-50) (Stéphane Marcireau) L'Homme-Dieu et la femme-philosophe (parabole sur la pensée chrétienne) " Si ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, c'est à cause de son grand amour ". I- L'Amour du Christ Cette femme aime le Christ. Elle aime la sagesse, la Parole. Telle est l'étymologie couramment admise du terme philosophie : amour (philo) de la sagesse (sophia). En ce sens, nous voulons appeler cette femme la femme philosophe et montrer combien toute son attitude est profondément philosophique. " Tout en pleurs, elle se tenait derrière lui, à ses pieds, et ses larmes mouillaient les pieds de Jésus. Elle les essuyait avec ses cheveux, les couvrait de baisers et y versait le parfum ". II- L'abaissement le plus profond : la très basse Il y a une précision marquante dans cette description : cette femme qui est aux pieds du Christ et qui mouille de ses larmes les pieds du Fils de Dieu… les essuie avec ses cheveux. N'y a-t-il pas là l'abaissement le plus total ? Elle pourrait essuyer les pieds avec un linge, avec son vêtement… Elle choisit son propre corps, comme pour s'imprégner du Christ. On a coutume de décrire le philosophe comme une personne humble, qui déclare, à l'instar de Socrate que " la seule chose qu'il sait c'est qu'il ne sait rien ". Mais ici l'humilité est comme absolue : cette femme ne parle pas. C'est tout son être qui exprime son humilité. Son attitude est le témoignage poignant de son abaissement face à l'Etre qui la dépasse. " Elle, depuis son entrée, elle n'a pas cessé d'embrasser mes pieds ". III- Les pieds du Christ Cette femme se préoccupe des pieds du Christ : elle les lave, les sèche, les embrasse, les parfume. Elle n'honore pas le visage, ou les mains… mais les pieds. Elle nous rappelle que le chemin est plus important que la parole (Démocrite déclarait que " la parole est l'ombre des actes ") et que les pieds représentent cette incarnation en route vers les hommes. Telle semble être la tâche du philosophe : marcher avec les hommes et les questions qui traversent l'humanité. " Ta foi t'a sauvée. Va en paix ". IV- La philosophie n'est pas la servante de la théologie Cette femme ne vient rien demander explicitement. Elle vient exprimer son amour et son repentir. Elle ne négocie pas le pardon contre un changement particulier. C'est sa vie entière qui se résume dans cet acte de foi. Le Christ ne lui ordonne rien, ne lui indique pas de suivre tel précepte ou tel commandement. Il ne " met pas la main "sur cette femme au sens où il n'instaure pas un échange voire une servitude (servitude et servante ayant la même racine " servus " l'esclave)… Le christ n'exige rien de cette femme qui ne parle pas et il la libère pleinement. " Tes péchés sont pardonnés ". V- La liberté au cœur du Christ La femme était libre et elle repart libre, porteuse d'une foi salvatrice. Elle va poursuivre son chemin, porteuse de l'impulsion de cette parole. Mais nous gageons qu'elle restera libre, pensera, fera des choix, péchera certainement mais toujours pétrie de cet amour du Christ et de l'humilité profonde dont elle fit preuve. La sagesse n'est jamais atteinte, et demeure le fruit d'une continuelle recherche. " C'est la philosophie qui parle de la sagesse, et celui qui la cherche est l'homme qui n'est pas le sage " (Eric Weil, Logique de la philosophie p 434). VI- Une femme sans nom Cette femme n'a pas de nom dans l'Evangile. Elle ne fait que passer, humblement, même si elle marquera profondément les esprits : essuyer les pieds avec ses cheveux, " gaspiller " un vase précieux plein de parfum. L'abaissement et la grandeur sont présents et font déjà écho au Christ… Cette femme est passée avant que le Christ n'effectue son passage… La philosophie précéda le christianisme… mais le christianisme introduira une dimension tragique et extraordinaire : le don de soi et la confiance totale en un Dieu d'amour. L'Evangile ne nous dit pas le nom de cette femme mais nombreux seront par la suite les philosophes chrétiens ou inspirés par le christianisme : Descartes, Pascal, Kant, Kierkegaard… Le passage du Christ change tout : il y avait un avant et un après Socrate. Désormais il y aura un avant et un après le Christ, tant pour le calendrier que pour l'histoire de la philosophie. VII- Une femme humaine On peut certainement demander à la philosophie d'aménager l'existence humaine avec de la sagesse ou de fournir des concepts pour comprendre le monde. Il n'en demeure pas moins que le Christ va au-delà de tout cela et ouvre en ce sens une voie unique vers un dépassement et une transcendance. La philosophie restera humaine mais sa grandeur - illustrée par cette femme philosophe - consistera à se déplacer humblement, consciente et confiante, consciente de ses péchés, de ses imperfections, mais libre et aimante. Une femme philosophe à l'image de celle qui dans le Cantique des Cantique appelle et aspire à retrouver l'être aimé. En ce sens, le manque et l'incomplétude résident bien au cœur de la philosophie. VIII- Femme et philosophe " C'est un mystère pour moi qu'une certaine forme de culture ôte la culture, qu'une certaine manière de savoir ôte la science, qu'une certaine théologie ôte l'essence de la religion.Notre époque tend à séparer l'intelligence de la vie des profondeurs et de Dieu, qui en est la source. Cette séparation qui est si manifeste dans l'Université, et même parfois jusque dans l'Eglise, engendre, à mon sens, des inconvénients graves. Ce qui importe, au fond, c'est l'unité, c'est l'esprit, c'est la relation de la chair à l'esprit, et la femme, selon moi, a dans sa vocation le moyen d'empêcher la multiplicité, la dissociation, tout ce que le cerveau masculin sépare pour gouverner les hommes et les choses. Au contraire, la femme est faite pour unir presque sans paroles. Elle est faite pour que la chair en nous se spiritualise, pour que l'intelligence s'affine et se sublime, pour que la conscience retourne à son principe, avec des douleurs certes, mais sans trop de tourment " (Jean Guitton, Ecrire comme on se souvient, Fayard, p 53). Voilà pourquoi cette parabole peut retenir l'attention de personnes de bonne volonté qui se retrouvent pour essayer de mieux comprendre le monde et ses enjeux sachant que ceux et celles qui aspirent à déceler la vérité et qui se mettent en route font œuvre de philosophe. Et cette femme-philosophe semble bien illustrer l'attitude humble confiante et soucieuse de son incomplétude qui peut caractériser une philosophie. Cette femme discrète, sans nom, préfigure l'avenir de la pensée chrétienne appelée à de nouvelles synthèses et de nouvelles unités entre la chair et l'esprit. Le dîner chez Simon (Luc 7, 36-50) (Sylvain Marmasse) Ce passage relate deux rencontres : entre le Christ et une femme (dont le nom n'est pas donné) ; entre le Christ et Simon. Mais il n'y pas de rencontre entre la femme et Simon : ils sont dans le même lieu, mais ne partagent rien. Rien, sinon le Christ qui est là et qui fait en quelque sorte le lien. Ou qui essaie, en racontant à Simon ce qui est en train de se passer, et que Simon ne voit pas. 1- Une question de regard Simon est un Pharisien, donc un homme religieux, soucieux de la loi. C'est quelqu'un aussi qui raisonne bien : quand on lui fait une démonstration logique, il adhère. Sa réaction à la parabole du créancier et des deux débiteurs le montre. Le problème, c'est qu'il est incapable de voir certaines choses essentielles. Et le texte nous apporte des éléments sur le pourquoi de cette situation. D'abord dans ses relations, il a besoin de savoir qui il a en face de lui, et ce besoin est tellement fort qu'il en vient à figer les gens dans l'attitude d'un moment. Sur le plan religieux, quand il se dit : " si c'est homme est de Dieu, alors il ne devrait pas supporter la présence de cette femme car elle est impure " il assimile Dieu à la pureté (la pureté est son dieu). Finalement, dans ses relations avec les autres et avec Dieu, notre Pharisien assigne une identité très nette à ses interlocuteurs, ce qui le protège certainement des mauvaises surprises, mais limite aussi grandement son expérience. Au fond il craint la rencontre. Il est intéressant non pas en lui-même, mais parce-que dans le texte, il est le négatif de Jésus, que par contraste il révèle : en effet Jésus est un homme qui n'enferme pas ses interlocuteurs. Ainsi, constatant que Simon ne voit bien pas ce qui se passe, il se met à lui raconter ce que tous les deux ont pourtant sous les yeux. Parce qu'il croit Simon capable, au fond de lui, de comprendre. Il croit que son hôte peut enlever ses œillères. Attitude donc tout à fait différente. Jésus a un regard sur les autres et sur Dieu qui autorise l'inattendu et c'est ce qui lui qui permet de voir les choses de la foi, car la foi demande une ouverture première. Simon en est dépourvu. 2- Qui pardonne ? Pourquoi Jésus raconte-t-il ce qui est en train de se passer à Simon ? Il veut lui faire découvrir quelque chose, d'accord. Mais s'il est dans la narration plutôt que dans le faire, c'est qu'il n'est pas le premier acteur de la scène : il est d'abord un témoin. Certes, c'est certainement sa parole qui a déclenché un mouvement spirituel profond chez la femme qui vient à lui maintenant. Mais les effets de sa parole ont débordé Jésus. Expérience qui est parfois la nôtre. Ce que sa parole a produit chez cette femme-là en particulier lui a échappé. Acceptons ici l'hypothèse provisoire de voir en Jésus d'abord un être humain - hypothèse intéressante pour envisager ensuite qui est Dieu. L'incroyable est que la parole (humaine, donc) de Jésus est devenue pour cette femme Parole de Dieu, c'est-à-dire révélation intime, totale, aimante sur Dieu et sur elle tout ensemble. Cette expérience intime, c'est avec Dieu, qui seul peut atteindre le plus intime, qu'elle l'a vécue. Forte de cette expérience, elle revient alors vers celui qui a été cause du mouvement initial et dans un geste d'adoration, reconnaît que Dieu, par lui, lui a parlée à elle, et l'a visitée. C'est ce qu'explique Jésus, si on lit bien : si cette femme montre beaucoup d'amour, pleure sur ses pieds et les essuie avec ses cheveux, c'est parce qu'elle a vécu une expérience au préalable qui l'a changée. La traduction Osty propose d'ailleurs un sous-titre intéressant à ce passage : " la pécheresse pardonnée et aimante ". Pardonnée puis aimante, aimante parce que pardonnée. D'après le texte, ce n'est donc pas Jésus qui a pardonné mais son Père. Si Jésus dit, à la fin du passage que " ses nombreux péchés sont pardonnés ", il faut entendre cette parole comme la reconnaissance, l'attestation de ce qui a eu lieu auparavant, et non la réalisation à ce moment là du pardon. Peut-être est-il en effet essentiel que certaines paroles de nature divine soient dites par des frères en humanité pour être pleinement reçues, et déployer leurs effets ? 3- Pourquoi parler de pardon ? En quel sens comprendre ici le pardon évoqué par Jésus et dont la femme est la bénéficiaire ? La thématique du pardon des péchés revient très souvent dans la bouche de Jésus. J'ai préféré évoquer une expérience spirituelle forte. Il est en effet improbable que le désir de repentir et la recherche de pardon ait été à l'origine de l'expérience vécu par cette femme, son expérience est avant tout de l'ordre de la rencontre. Mais la rencontre se situe à une telle profondeur qu'elle inclue ou a aussi pour effet une réconciliation avec elle-même, avec son passé certainement, et par-dessus tout avec ce Dieu qu'elle découvre plein de miséricorde. 4- Ce qui est dit de Dieu Si le texte est sobre sur ce que Jésus ressent, tout permet de penser que, témoin de ce que cette femme a vécu avec Dieu, il est un témoin émerveillé. On peut le voir à la description détaillée et minutieuse par Jésus des gestes que la femme a accomplis pour lui. Ne faut-il pas y lire une certaine admiration ? Jésus est dur devant la fermeture et l'hypocrisie. Mais quand il rencontre la foi - le Centurion romain par exemple, en Luc également - il s'émerveille, il n'en revient pas si l'on ose dire, et cette surprise se transforme en action de grâce pour le Père, car dans l'évangile c'est le Père qui seul donne la foi. Ces récits ont une portée christologique : ils disent que Jésus n'est pas un super-héros qui camoufle puissance et savoir sous des apparences humaines. Jésus seul pourrait en fait peu de choses. Il est puissant uniquement dans et par sa relation à son Père de qui il reçoit tout. Le Père qui, en vérité, accomplit tout ce qui est important, mais qui, pour autant, ne pourrait rien sans le Fils par qui et en qui tout se réalise. C'est là qu'il est essentiel de ne pas trop vite diviniser Jésus dans la lecture du texte évangélique. Non pas qu'il faille récuser sa divinité. Mais la méthode, plus patiente, qui consiste à regarder d'abord son humanité évite en fait de court-circuiter sa double " nature ", et surtout de se tromper complètement sur la nature divine qui est effectivement la sienne ! Mais qui ne signifie pas forcément omnipotence ou omniscience… 5- Le corps du texte Enfin, il est intéressant de noter l'insistance du texte sur la dimension du corps. Cette femme, dont on croit qu'elle faisait commerce de son corps, adore le Fils de Dieu avec son corps, le même, mais qui a trouvé une attitude toute nouvelle pour dire l'amour. Le corps devient le moyen d'un don, l'expression de l'amour oblatif, par des gestes que le Christ perçoit et accueille sans crainte. On pourrait faire un lien avec ce qui viendra : " ceci est mon corps, livré pour vous ". L'Evangile, dans cette page spécialement, met le corps au premier plan comme moyen de louer Dieu et de l'adorer. La femme ne prononce pas de parole. Son corps est sa parole. Pas de dualisme ici entre l'âme et le corps. La femme est tout un, comme Jésus l'est, ce qui sera manifeste en particulier au cours de la Cène. |





