L'amour est-il une excuse ?






Résumé (texte 1 Stéphane Marcireau)
L’amour n’a rien à voir avec l’excuse qui n’a qu’une fonction de régulation sociale. Cependant, pour aller plus loin dans la régulation des conflits, le pardon fera appel à la raison et à l’amour. Mais est-il possible de pardonner gratuitement, seulement par amour ?


par Stéphane Marcireau (Texte 1)
par Loïc Buthaud (Texte 2)
par Carole Benoist (Texte 3)




L'amour est-il une excuse ? (Stéphane Marcireau)


S’il y a une différence entre excuser et pardonner, il est nécessaire de la mettre dès maintenant en évidence.

Tout d’abord, l’excuse semble s’appliquer à des fautes secondaires, n’ayant pas de portée réelle pour un individu ou le corps social. L’on excusera une personne de nous avoir bousculé dans le métro ou d’arriver en retard à une réunion. Celui ou celle qui demande à être excusé ne s’adresse pas à l’amour de son interlocuteur mais plutôt à l’être raisonnable qui a été importuné et qui saura minimiser et accepter avec indulgence la « faute commise » ou plutôt « la gêne occasionnée ». Nous remarquerons d’ailleurs que l’excuse est particulièrement souple puisque l’on entend des individus se l’accorder en disant « je m’excuse », se passant ainsi d’une demande auprès d’autrui... L’on pourrait donc s’accorder cet affranchissement par soi-même et ne plus interpeller autrui.
Quoi qu’il en soit, il ressort que l’amour n’est pas convoqué lorsqu’il s’agit (simplement) d’excuser. En effet, l’estimation du dérangement est davantage laissée à la raison de l’interlocuteur qu’à son coeur.

Il en va autrement du pardon. Celui-ci se demande forcément si l’on veut qu’il soit accordé. Par ailleurs le pardon s’applique à des fautes beaucoup plus grave : l’on pardonnera à un meurtrier qui se repentira. Seul une préjudice profond (physique ou psychologique) peut être l’objet d’une demande de pardon.
Ce pardon est alors donné par amour, compassion et compréhension d’autrui. Une démarche rationnelle est présente puisqu’il est décidé de décharger la haine et de mettre un terme à une cycle de violence. Le pardon peut concerner le corps social ou un seul individu, mais à chaque fois il se révèle crucial pour l’avenir voire la survie (entendons ici la cohésion sociale, l’équilibre psychique...).
Le pardon s’inscrit ainsi dans une réciprocité et incarne une justice supérieure où la raison et la compassion sont plus forts que la haine et la vengeance, où « la remise de la faute » vaut mieux que la poursuite de la violence. L’amour et la raison pourraient alors presque tout pardonner du moment où il y aurait un sincère repentir de la part de l’offenseur.
Mais qu’en serait-il s’il n’y avait pas de demande de pardon ? L’amour humain pourrait-il encore pardonner ?

Souvenons-nous du Christ implorant son Père : « Père, pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Un Amour surhumain, divin, pourrait alors tout pardonner. Cependant une condition semble requise : il faut que l’Amour soit le plus fort pour tout pardonner. Il y a là un acte de foi, un choix existentiel où n’est plus attendue la demande de pardon, c’est-à-dire la réciprocité de l’engagement, et où, par conséquent, l’intérêt rationnel du pardon devient objet de doute.

L’Amour peut tout pardonner si l’Amour est La Vérité et si la violence est le fruit de l’irresponsabilité et de l’une ignorance. Alors, «nul ne serait méchant volontairement» ?





L'amour est-il une excuse ? (Loïc Buthaud)


De l’impossibilité d’identifier Bien et Amour
L’excuse est la justification d’un mal que l’on reconnaît objectivement comme un mal, sans pour autant en reconnaître pleinement la responsabilité. Or, le Bien ne peut être considéré comme la justification du mal, donc comme une excuse. En ce sens, dès l’instant où on pose l’identité entre le Bien et l’Amour, il serait contradictoire de considérer l’Amour comme l’excuse d’un mal objectif. Cela reviendrait à affirmer que le Bien-Amour peut justifier le mal, ce qui est une contradiction dans les termes.
Or, si cette contradiction semble assez évidente, elle ne résout pas notre question mais plutôt la pose fortement, puisque c’est justement par amour que l’on excuse. En effet, le fait que la raison d’être de l’excuse est l’amour montre, dans la vie pratique, la difficulté d’identifier justement Bien et Amour. Ainsi peut-on juger bon un acte de respect, d’honnêteté, de fidélité à sa parole, indépendamment de toute référence au principe de l’Amour comme bien moral. Ainsi peut-on pardonner un mal par amour. Aussi la notion de Bien excède-t-il largement la simple notion d’Amour. Parc conséquent, il semble ardu de poser l’Amour comme fondement de la morale.

La théologie dans le passé, d’ailleurs, si elle a presque toujours posée en premier lieu l’Amour, en parle plus traditionnellement en terme de vertu (théologale) première plus qu’en tant que fondement. Parallèlement, elle a développé des systèmes éthiques (théologie des vertus, systèmes casuistes...) sans références explicites à l’Amour.
Notre question de départ trouve ainsi son sens :

* Si d’une part, l’Amour ne peut être strictement identifier au Bien comme fondement de la morale,
* Si, d’autre part, par opinion ou par croyance, on identifie Bien et Amour,
* On aboutit à la possibilité de justifier le mal au nom de l’Amour, ou, tout le moins, à réduire l’acte bon à l’acte fait par amour et à perdre du même coup la valeur absolu du Bien moral.

En d‘autres termes, il s’agit de penser le rapport entre l’amour et le Bien moral, traditionnellement entendu comme obéissance à la loi morale inhérente à la conscience humaine (1). L’obéissance à la loi morale est-elle une condition suffisante de l’acte bon ? L’amour est-il l’unique mobile légitime ?

Du Bien moral comme la loi accomplie par l’amour
On sent évidemment poindre la référence. L’Amour ne détruit pas la loi morale mais l’accomplit. Mais cela ne signifie rien tant que l’on a pas éclairé le sens du mot accomplir. Si par accomplir on entend réalisation finale, comme on dirait d’un enfant qu’il est encore inaccompli, , cela veut dire que tout acte effectué conformément à la loi est moralement inaccompli s’il n’est fait en même temps par Amour. Cela signifie également qu’un acte bon ne peut être fait par amour qu’il ne soit en même temps conforme à la loi morale. Cette thèse résoudrait la difficulté précédente : le Bien moral entendu comme conformité à la loi n’est pas strictement recouvert par la notion d’amour ; l’étendue de la loi est plus large que celui de l’amour. En revanche la perfection morale exige en plus de l’obéissance à la loi le mobile de l’Amour ; vaste programme, on en demendait pas tant.

L’accomplissement final est le principe fondateur
Reste que cette thèse, loin de résoudre notre difficulté initiale, nous y ramène. Ce qui à l’ultime s’accompli est ce qui déjà est présent au départ sous la forme du projet ou de l’intention. L’artisan accomplit son oeuvre dès l’instant où il a réaliser son projet initial. La recherche des moyens et leurs mises en oeuvre se situe chronologiquement entre l’intention du résultat final et son terme. De même, si l’enfant tend vers l’accomplissement de sa nature, c’est que celle-ci est toujours déjà présente dès la première scission cellulaire sous la forme du "projet génétique" qui guidera sa la croissance. Ainsi compris, l’accomplissement de la loi par l’amour signifie que la loi n’a de raison d’être que par l’Amour qui le précède, lui donne sens et l’accomplit.
Ce qui revient à remettre en cause notre point de départ, à savoir la possibilité d’agir moralement sans recourir au mobile de l’amour. Ainsi se comprend mieux la possibilité qu’à l’Amour, qui ne coïncide pas nécessairement avec le Bien moral, à justifier le mal, à la manière d’une excuse.
Par conséquent on doit : ou poser l’amour comme une valeur qui dépasse tout système moral, qui transcende les notions de Bien et de Mal ; ou réduire la valeur de l’amour au champ du bien moral, et limiter par là-même sa valeur.

(1) Cf. Saint Paul





L'amour est-il une excuse ? (Carole Benoist)


L'amour serait-il le plus grand des passe-droits ? C'est-à-dire la force ou la valeur qui justifierait la transgression d'interdits au risque de mettre en péril les fondements de la société. Mais de quel amour parle t-on ? Tout amour a t-il nécessairement cette légitimité et cette autorité ?

Un sentiment, ce qu'est l'amour à première vue, peut-il légitimer des actes et des paroles inexcusables, c'est-à-dire des transgressions, sans remettre en cause l'ordre et la cohésion sociale ? Le problème de la subjectivité du sentiment apparaît ici : excuser des transgressions sur un tel prétexte n'est-ce pas laisser la voie ouverte à toutes les dérives (intolérance, anarchie...) ? A moins que l'on parle d'amour universel (mais est-ce encore un sentiment ?), nous savons très bien que nous pratiquons le plus souvent ce que Hume appelait " la générosité limitée " à savoir l'amour de nos proches. Qu'en est-il du reste de l'humanité ? Devons-nous rejouer Antigone indéfiniment et opposer la piété filiale (qui n'est peut-être pas qu'un sentiment !) aux lois nécessaires à la vie en société ?
Le problème qui risque de surgir si l'on s'attache à l'amour comme excuse est celui de l'individualité dissolvante du lien social (qui repose sur autre chose que le sentiment). Pour autant, ce sont les sentiments qui nous font vivre. Mais si l'amour contribue à motiver il ne peut prendre à son service toute l'activité de l'homme : la culture du sol et la chasse, la conduite de l'Etat, l'économie domestique, l'effort de connaissance et de découverte. En face de l'amour, comme nous le dit Hans-Urs Von Balthasar dans "seul l'amour est digne de foi", les autres forces de l'existence gardent leur supériorité de puissance. La zone moyenne de l'existence, les relations avec autrui se meuvent dans un certain milieu où se mélangent dans le meilleur des cas l'amour et l'intérêt. La solution se trouve peut-être dans une juste articulation et adéquation de nos différentes sphères d'action et de motivation. C'est la thèse que défend Michael Walzer dans "les sphères de justice" : le critère du sentiment ou du désir peut être valable dans une sphère (ex celle de la famille où effectivement l'amour peut excuser bien des choses) sans l'être dans toutes (ex travail, société).
Mais peut-être que l'amour est autre chose qu'un sentiment : une nouvelle relation à autrui fondée sur la bienveillance ou le don de soi qui trouverait en elle-même son autojustification ? Cependant au nom même de l'amour (c'est pour ton bien !), nous pouvons manipuler l'autre. L'abnégation de soi dans l'amour est-elle possible sans se nier soi-même ? Comment un être humain peut-il entrer dans cette dynamique sans perdre son identité ? Il faut donc ajuster liberté (expression de soi) et altérité (principe de réalité) sinon nous vivons sur des illusions. C'est ce que dénoncent les maîtres du soupçon, notamment Schopenhauer, pour qui il ne peut y avoir de désintéressement, l'amour n'étant que le masque du vouloir-vivre indéfiniment répété. Freud lui-même nous éclairera sur nos motivations internes : dans ce que nous appelons de l'amour il y a toujours du désir et de la pulsion et donc du narcissisme et de la recherche de pouvoir. Alors de quoi l'amour est-il le fondement? En quoi peut-il faire autorité et ainsi justifier une transgression ?
L'amour humain participe à la contradiction indissoluble d'une existence à la fois mortelle et spirituelle. L'amour que l'on se jure l'un à l'autre prétend posséder un caractère définitif qui survit à la mort cependant rien dans l'économie de la nature visible ne garantit à l'âme humaine une survivance et pourtant c'est cette espérance-là qui est visée par l'amour : l'actuel doit être éternel et en même temps ne doit pas l'être sous peine de devenir un enfer. Au cœur d'une telle contradiction l'homme ne se comprend pas lui-même. Il y a ainsi au sein de l'ordre humain la conscience d'un échec. Et ainsi la finitude de l'existence justifie sans cesse la finitude de l'amour dans la mesure où celui-ci prend conscience de son isolement dans une nature qui ne s'explique pas toute entière en fonction de lui. La tentation est alors grande de se retirer sur les îles de la sympathie mutuelle : l'identité de nature qui unit des amants est alors universalisée dans l'oubli de la différence des êtres. Ainsi devient possible une certaine sorte d'amour des ennemis. Mais alors, ne surmontons-nous pas les limites de la finitude par une abstraction qui tend à l'identité ? Ce processus est avant tout rationnel est ne peut-être poursuivi qu'aussi longtemps que l'abstraction est possible (aussi longtemps qu'on suppose dans l'être des déterminations univoques). Cette abstraction induit une distance qui détruit la spontanéité d'un amour concret qui s'engage jusqu'au fond.
Peut-être faut-il considérer une autre sorte d'amour non fondé sur le sentiment mais sur un rapport interpersonnel particulier. Pour les croyants cet amour vient de Dieu et l'amour humain participe de cet amour premier (C.F. St Augustin). A la suite de Karl Rahner nous pouvons considérer que pour que soit possible la rencontre entre l'homme individuel et l'amour de Dieu il faut que soit requise une autre rencontre originelle archétypique ou transcendantale. L'homme a en lui par nature (puisqu'il est une créature), la possibilité d'accueillir le mouvement unilatéral d'amour de Dieu envers l'homme. L'homme à en lui, intrinsèquement, la possibilité de répondre ou non à cet amour. L'amour que lui-même éprouve trouve son fondement dans cet archétype : "Dieu est plus intime à moi que moi-même". Cet force primordiale, cette marque de l'amour de Dieu en nous, est sous-jacente à tous liens social, à toutes lois et conventions. Pour reprendre la distinction bergsonienne nos sociétés sont closes sur elles-mêmes encerclées par l'habitude et la recherche de la conservation de soi ; alors que le mysticisme est cette force qui ouvre le cercle de la répétition et du même. Dans ce cas l'amour qui puise ses forces dans l'Elan Vital créateur trouve en lui-même sa propre justification et son objectivité dans un rapport existentiel et essentiel à l'Autre. Alors cet amour permet effectivement d'excuser les transgressions par rapport aux règles sociales et éthiques conditionnées (par du particulier ou du général) dans la mesure où son fondement est universel, puisque pour le chrétien l'amour est une personne que tout homme peut rencontrer.