En contemplant la façade de Notre-Dame la Grande





par Stéphane Marcireau (Texte 1)
par Thomas Duranteau (Texte 2)
par Loïc Buthaud (Texte 3)
par Mgr Albert Rouet (Texte 4)




En contemplant la façade de Notre-Dame-la-Grande (Stéphane Marcireau)


Les façades des églises font généralement l’objet d’une scrutation attentive des touristes et visiteurs qui effectuent un va et vient entre ce qu’ils observent et leurs guides fourmillant d’explications. Mais voici que dans un coin de la façade, deux hommes échappent à la certitude de l’explication : s’embrassent-ils ou luttent-ils ? Le flou est d’autant plus artistique que les deux propositions sont paradoxales…

L’observateur scrupuleux qui n’y comprend plus rien pourrait être amené à baisser les bras alors même qu’il a été invité à lever les yeux. Car avant même le mouvement de l’intelligence, l’observation de cette façade nous a obligés à relever la tête pour lire un message qui n’a pas été écrit à hauteur d’homme. Il ne s’agit pas d’un écrasement mais déjà nous pouvons percevoir que nous sommes instruits, comme autrefois des élèves assis face à un professeur debout sur une estrade. En levant les yeux, je suis donc invité à écouter, à ouvrir les oreilles car quelque chose me dépasse, un peu comme cette voûte étoilée qui recèle d’inexpugnables secrets et qui force le respect…
Mais contrairement à l’astronome ou au studieux élève, mon point de vue ne demeurera pas statique. Je suis même invité à me déplacer, à observer ces deux hommes sous des angles différents afin de cerner leurs visages, leurs expressions et de mieux saisir leur posture. En ce sens, l’univers que j’observe n’est pas plan, il est en relief et la vision la plus complète requiert le mouvement de l’observateur.

Mes yeux se sont levés et ouverts, et mon corps, lui aussi, a dû bouger. Peut-être afin de faire vaciller mon intelligence… A moins qu’il ne s’agisse de comprendre qu’il n’y a pas de stabilité ou de certitude définitive ?

En effet, si notre monde semble aujourd’hui complètement cartographié et mis à nu, la persistance du mystère de ce coin de façade peut apparaître choquante : notre culture moderne, rationnelle et scientifique, ne laisse-t-elle pas penser qu’il ne subsiste plus de «terra incognita» ? Ce coin de façade est donc un scandale puisqu’on ne sait pas précisément qui sont ces hommes et ce qu’ils font : luttent-ils ou s’embrassent-ils ? Comme le suggère le principe de non-contradiction, il faut trancher car une chose ne peut pas être elle-même et son contraire à la fois.
Et pourtant il y a ici comme une piqûre de rappel : l’humanité n’est pas partagée de façon binaire, entre le bien et le mal, ou entre les purs d’un côté et les impurs de l’autre. A l’image de l’ambivalence de ces deux hommes je peux aussi sentir les contradictions qui me traversent, personnellement. «L’homme n’est ni ange ni bête» écrivait Pascal et c’est dans le doute et l’incertitude que s’installe la définition de l’homme…et non dans une définition purement rationnelle qui analyse c’est-à-dire qui tranche et sépare clairement.
Le doute sur ce que je pense comprendre me renvoie ainsi à ma finitude et à la complexité de ce réel qui se dérobe. Le sens des événements ne se déchiffre pas si aisément puisque paradoxes et ambivalences nous côtoient.

Un sentiment d’étrangeté et de connivence pourrait alors s’installer comme l’évoque Baudelaire dans Les fleurs du mal (Correspondances) : «La nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles, / L’homme y passe à travers des forêts de symboles / Qui l’observent avec des regards familiers».

Or ces vivants piliers sont faits de main d’hommes. Et une nouvelle invitation nous est adressée : pour comprendre et décrypter ces images, il faut s’inscrire dans une culture, dans une humanité qui cherche à dire quelque chose du réel.. Ce n’est pas une relation inerte comme celle qui s’établit entre l’astronome et l’astre étudié. C’est une relation vivante puisqu’il y a un message laissé par des hommes à l’attention d’autres hommes. Ce qui me laisse ici perplexe est une production humaine. Et pour en extraire du sens, je ne puis que m’adresser à d’autres humains. Le doute, l’impossibilité de comprendre m’amène ici à chercher du sens avec d’autres et donc me conduit à dialoguer. L’aveu de ce dessaisissement, de cette incapacité à construire seul un discours total est donc salutaire puisqu’il me tourne vers autrui. Tant qu’un doute est maintenu sur ce que je suis, sur la définition de l’homme (ange ou démon), sur la compréhension des comportements humains… tous, nous sommes conviés à aller les uns vers les autres afin de construire ensemble du sens.
L’art révèle ici cette dimension de l’insatisfaction intellectuelle et en même temps aiguise l’appétit qui nous pousse vers les autres pour échanger.

La contemplation de ces deux hommes liés l’un à l’autre dans une posture qui pourrait aussi bien évoquer la prise de judo que l’accolade exige de lever les yeux et de se déplacer, premiers mouvements qui suggèrent la complexité du réel et la multitude des approches et des points de vue.
Mais à cette humilité initiale s’ajoute l’acceptation de l’incompréhension et le maintien d’une incertitude sur le réel : doute salutaire qui nous ouvre sur les autres hommes. Seul, je ne puis construire le sens : des médiations sont donc nécessaires. J’ai besoin des autres alors que spontanément je préfèrerais être autonome. Je suis lié, accolé aux autres et en même temps je les empoignerais volontiers pour les renverser : «insociable sociabilité humaine» (Kant)…





En contemplant la façade de Notre-Dame-la-Grande (Thomas Duranteau)


Voûte humaine

Extrémité en bas à droite de la frise inférieure sur la façade de Notre Dame la Grande à Poitiers. Deux hommes se tiennent par la taille et le dos. Rien ne permet véritablement de dicerner s'ils luttent ou s'ils se tiennent l'un dans les bras de l'autre. Telle une photographie de pierre, cette scène sculptée nous offre un moment volé étrangement intégré ou isolé dans la pellicule de la frise. Négatif oublié ou instant léger de trente-sixième pose ?

Dans ces deux visages mêlés, nous percevons deux hommes bien différenciés. L'homme de droite semble plus vieux. Sa barbe impose le respect de l'âge et donne à l'ensemble de son visage des traits plus marqués. De plus, cela est accentué par son nez en partie cassé qui rend ce portrait plus sévère et par l'usure de la pierre, signe d'un temps qui passe. A l'opposé, l'autre buste présente un visage beaucoup plus jeune, imberbe et le trait lisse. C'est peut-être une réflexion sur le temps qui nous est proposée dans ces regards opposés et ce croisement des têtes. Nous pouvons y voir la figuration d'une lutte intérieure entre le passé et le futur. Dans l'impression de tristesse dégagée par ces regards qui se croisent sans se voir, sans doute trouvons-nous un peu de l'ennui d'un temps qui nous rattrape trop rapidement ou trop lentement. Le jeune, dans cette acolade, pense peut-être que le temps de la maturité n'arrive pas assez vite et le vieux, lui, sent venir la nostalgie des jours passés. Cela me rappelle cette phrase de Franck Herbert : "Tu es un enfant qui cherche à devenir un homme. Lorsque tu sera un homme, c'est en vain que tu chercheras l'enfant que tu étais". En effet, ces regards semblent marqués par une étrange mélancolie plus profonde que la situation qu'ils vivent alors et qui paraît d'autant plus troublante.

Peut-être pouvons-nous voir aussi dans l'homme plus âgé un rappel de la figure de Joseph déjà présent juste au-dessus de cet épisode dans la frise. Avec la tête appuyée sur son bras, Joseph est représenté pensif et ce décalage pourrait trouver quelques analogies dans notre scène. Mais ici, l'homme barbu est sculpté non pas dans des habits somptueux à la hauteur de sa sainteté mais dans une tunique toute simple. On remarque d'ailleurs que les deux hommes portent cette même tunique sans fantaisies. J'aime à imaginer dans ce moment partagé d'intimité que le jeune homme est Jésus venant trouver son père avant d'entamer sa vie de prédication. Je l'imagine arrivant à la rencontre de Joseph dans son atelier où il travaillait à son habitude. Ils se sont jetés dans les bras l'un de l'autre, ils ne se sont certainement rien dit. L'un et l'autre savait que cela devait arriver un jour. On peut lire alors une certaine peur dans ces visages marquant la transition vers une situation nouvelle et donc angoissante. C'est le silence qui marque cette scène avec ces bouches fermées, chacun voulant masquer à l'autre sa souffrance et son appréhension. La joue du barbu ainsi creusée par l'usure de la roche laisse deviner le parcours pour une larme éteinte à sa source.

Il y a de la violence dans les croisements multiples qui marquent ce bas-relief. Croisement des bustes mais également croisement des membres : des bras et des jambes. Toutes ces ruptures se répondent et renchérissent sur l'énergie de ce moment. Les corps enroulés donnent l'impression d'une chair tendue, travaillée à l'extrême. Bien sûr, cela est rendu par le travail de sculpture qui donne l'effet de perspective mais ces corps tordus, modelés peuvent donner l'effet d'une lutte rappelant celle de Jacob avec l'Ange.

Tout semble fait pour créer une alchimie, une tension entre mouvement et immobilité. Le mouvement est donné par cet enroulement des corps. Alors que le pied du personage de droite passe devant celui du personage de gauche, son bras et son buste eux passent derrière. Impression de mouvement dans les deux jambes de profil qui font pencher chacun dans sa totalité vers l'autre. Impression de mouvement dans la courbure de leur dos. Mais également impression d'immobilité dans les deux jambes extérieures bien droites en appui sur le sol. Impression d'immobilitité dans la symétrie. La solidité de l'ensemble créée par cette acolade trouve sa concrétisation dans la voute formée par la ligne extérieure des corps qui a de nombreux pendants dans les cintres et les niches de la façade.

Les thèmes de l'enroulement et de la solidité sont repris dans la colonne qui se trouve juste au dessus de notre scène, près du Joseph déjà évoqué. En effet, la colonne qui marque au mieux le soutien, la force est décorée d'un motif en spirale, qui rappelle, lui, le mouvement. Un autre rapprochement plus audacieux peut être fait avec la scène qui est à l'opposé sur la frise, au même niveau. C'est une sculpture représentant Adam et Eve séparés par un arbre. Les deux corps sont ici bien distincts et isolés à l'opposé de l'autre scène même si nous retrouvons une symétrie. Ce qui est alors central dans la scène, c'est l'arbre (l'immobilité, la solidité) avec le Serpent qui s'enroule autour (le mouvement). Mais autant dans cette scène on voit que le résultat est la rupture entre les êtres, autant dans la notre, c'est du coup une impression de réconciliation qui peut transparaître. On se demande lequel tombe dans les bras de l'autre, ce sont juste deux êtres humains qui se retrouvent. Les deux sont en marche autant que les deux semblaient attendre. Comme si ce moment était l'aboutissemnt d'un long temps de regards, de non-dits, d'incompréhension peut-être et que tout se relache dans cet instant où l'on ne sait plus vraiment qui a fait le premier pas. Et, c'est dans cette confusion que se tient la miséricorde, la rancœur originelle évacuée, l'accomplissement d'une humanité en marche. On pense bien entendu dans ce moment au retour du fils prodigue.

Voûte humaine, voûte porteuse de sens. Cela me rappelle ces figures de cirque où les personnes forment des pyramides humaines, chacun par deux étant porteur d'un troisième. Des vers de Jean Joubert me reviennent alors : "Croyant porter l'enfant blessé / quel poids soudain ! / la terre et les étoiles". Qu'ils luttent ou qu'ils se serrent dans les bras marquant leur amitié, ces deux hommes du bas-relief sont le signe véritable d'une humanité dans l'ensemble de ses façettes. Dans notre scène, ce sont, réunis, tous les hommes réconciliés qui se font voûte, pierre d'angle, colonne, arbre, alliance porteuse de fruits.




En contemplant la façade de Notre-Dame-la-Grande (Loïc Buthaud)


Les lutteurs de la façade Notre-Dame

Puisque l'art médiéval en Occident n'a pas le sens économique qu'il aura à partir de la Renaissance, l'interprétation d'un élément mystérieux d'une œuvre ne doit pas nécessairement se comprendre à travers la logique générale de celle-ci. La liberté d'un ou des artistes médiévaux s'exprime justement le plus dans les recoins des tympans ou des vitraux, où des thèmes plus profanes peuvent voir le jour, mais à l'ombre discrète du thème religieux central. Ainsi, même si la bande dessinée qui se déroule le long du deuxième niveau de la façade raconte dans un ordre chronologique et symbolique certain l'histoire de l'humanité jusqu'à l'incarnation, il est tout à fait possible que l'étreinte belliqueuse ou tendre de ces deux hommes soient là… parce que l'artiste en a eu envie ; il serait alors vain d'en chercher la raison d'être.

Ceci semble se confirmer par le fait que la sculpture médiévale n'a rien d'une entreprise ésotérique où des initiés seraient seuls à percer des énigmes iconographiques ; bien au contraire, elle a la naïveté d'une entreprise pastorale "vulgaire", destinée à une foule illettrée. En ce sens si l'embrassade des deux hommes a une signification au terme de la frise, elle devait être suffisamment claire pour le quidam du XII° siècle. Or cela ne semble pas le cas, puisque encore aujourd'hui nous en ignorons le sens.

De plus, la place de la sculpture est étonnante sur la frise qui se lit exclusivement de gauche à droite ; à aucun autre endroit une scène n'est en dessous d'une autre. A l'opposé nord de la frise, donc à la symétrique de l'étreinte, il n'y a pas une sculpture équivalente sous l'arbre de la connaissance. Si on regarde les éléments qui précèdent l'étreinte, on trouve la vierge allongée à côté du berceau, à la partie la plus étroite puisque juste au-dessus du sommet de l'arcature sud. Puis la scène suivante a la même hauteur, puisqu'elle est aussi une scène domestique, à savoir le bain du Christ. La limite basse du sol est donc plus élevée que celle de toutes les autres scènes. Ceci a pour conséquence de libérer dessous une surface conséquente qu'il fallait combler. L'artiste en a d'ailleurs comblé une partie par un personnage fantastique qui semble être étonnamment sorti de la faune extraordinaire de la partie basse de la façade.

Ma conviction est donc la suivante : cette scène n'intervient pas comme la conclusion au terme de la frise ; le sculpteur n'était vraisemblablement pas comme ces écoliers qui, quand ils arrivent en bout de ligne et qu'il reste un mot à écrire, le logent juste sous l'avant dernier mot ; cette scène est là parce qu'il y avait une place vide qu'il fallait bien occuper.

Il reste qu'il est tout à fait possible que cette étreinte ne soit pas purement fortuite, et qu'on prenne alors le loisir du jeu de l'interprétation. De deux choses l'une ; ou les deux hommes luttent ou ils s'embrassent. Si c'est un combat, alors l'hypothèse tient presque de la conjecture ; cela pourrait signifier : alors que le Christ est déjà parmi les hommes, ceux-ci continuent à se battre, les haine et la division minent l'humanité. Idée pacifique bien éloignée de l'âge roman et peu compréhensible. De plus, l'un des personnage est barbu, ce qui pourrait indiquer une grande différence d'âge entre les deux hommes.

En revanche, si ceux-ci s'embrassent tendrement, alors, à l'image de la prophétie du psaume (Amour et vérité se rencontrent, justice est paix s'embrassent), cela peut symboliser la réconciliation entre l'homme et Dieu, après le péché originel. Cette scène serait donc le pendant de la première scène de la frise, qui commence justement par la première faute autour de l'arbre de la connaissance. Ce serait alors une curieuse représentation de Dieu en barbu de même taille que son vis à vis humain ; mais n'est-ce pas la scène symbolique même du retour de l'enfant prodigue dans les bras de son père qui, comme le dira Sainte Thérèse, le punit par un baiser ? On pourrait alors dire que le personnage de droite, dos à la colonnette, n'est autre que le Père attendant au terme de l'accomplissement du temps que l'homme prodigue traversât l'Histoire du jardin d'Eden jusqu'à la crèche pour venir se jeter dans ses bras.





En contemplant la façade de Notre-Dame-la-Grande (Mgr Albert Rouet)



Une histoire de Père, donc de Frères

La façade de Notre-Dame-la-Grande, au dessus de ses trois portails et sur toute sa largeur, présente une frise de l'histoire du salut. Ce résumé biblique commence, à gauche (le sens sera toujours indiqué en fonction des spectateurs) par la statue d'Adam et se termine, à droite, par la statue du songe de Joseph.

Le premier homme se tient debout sous l'arbre du Bien et du Mal. De l'autre côté du tronc, lui faisant face, Eve. Enroulé autour du tronc qui les sépare, le serpent sort sa tête du côté d'Adam. Mais il fixe Eve. La tentation s'oriente vers celle qui, la première, va succomber (Gn 3). Le regard est détourné de l'axe de la tête.

A l'autre extrémité de la frise, Joseph songe. Il est assis, les vêtements lâches, la tête appuyée sur la main droite, le coude prenant appui sur le genou droit ; le pied droit repose sur un escabeau incliné. Deux détails frappent l'examen.

1. Joseph dort, les yeux fermés, la bouche entrouverte, mais son visage n'est pas tourné vers les scènes précédentes, il est tourné vers ceux qui, entrant dans l'église, le regardent plongé dans un sommeil habité de songes théologiques (Mt 1, 20). Visage détourné donc.

2. Plus surprenant encore, la place où il se tient. L'ordre des scènes du Nouveau Testament représentées sur la frise est le suivant : l'Annonciation qui clôt l'Ancien Testament en réalisant la prophétie de l'arbre de Jessé, puis la Visitation, la Naissance de Jésus, le Bain de l'Enfant Jésus. Toutes ces scènes possèdent deux personnages : Marie et l'ange Gabriel, Jessé et son arbre, Marie et Elisabeth, Marie et Jésus, les deux matrones qui lavent énergiquement, manches retroussées, l'enfant Jésus plongé dans la cuve baptismale qui figure aussi le calice de la croix : "Pouvez-vous boire le calice je vais boire et recevoir le baptême que je vais recevoir ?" demande Jésus à Jacques et Jean qui réclamaient de siéger à sa droite et à sa gauche (Mc 10, 38).

Enfin arrive Joseph, seul. Mais il n'est pas à sa place. Dans le texte de saint Matthieu, La scène du songe occupe la place et le rôle de l'Annonciation chez Luc. Le songe représente, une annonce intime à Joseph qui, plongé dans la torpeur comme le fut Adam (On 2, 21), ne commande pas à l'avenir, ni au surgissement de la femme pour le second, ni à la venue du Christ pour le premier.

Mais en étant placé à la fin, en contrepoint, Joseph correspond à Adam. Quel est leur point commun ? Certes pas la tentation, puisque, chez Joseph, le projet de renvoyer secrètement Marie, émane "d'un homme juste" (Mt 1, 19). La place de Joseph lui fait considérer l'ensemble des premiers jours de Jésus. Sa méditation rejoint ce que l'entourage disait de Jean-Baptiste en conclusion de sa naissance et de l'imposition de son nom : "Que sera donc cet enfant ?" (Lc 1, 66).

Joseph sait que Jésus "vient de l'Esprit-Saint". C'est à lui de donner le nom de Jésus à l'enfant "car il sauvera son peuple de ses péchés" (Mt 1, 20-21). L'Enfant est "Emmanuel, c'est-à-dire Dieu avec nous" (Mt 1, 23). Joseph fait ce qui lui est prescrit : ce qui laisse de quoi réfléchir... Matthieu prend soin, en présentant la généalogie du Christ, de commencer par Abraham (1, 2) qu'une ligne continue relie à Joseph qui n'est pas le père de Jésus. Luc va plus loin : il remonte précisément de Joseph à Adam (3, 23-38).

Ni Adam ni Joseph ne sont ancêtres ou pères de Jésus. La méditation finale personnifiée en Joseph illustre donc un adage théologique rappelé aux fidèles venant à l'église : "Comme Dieu, le Fils a un Père mais pas de mère ; comme homme, il a une mère mais pas de père". Ni la lignée d'Adam ni la virilité de Joseph n'ont produit le Christ : voilà ce que conclut pour les fidèles la frise de la façade. Donc une question sur le véritable père du Christ. C'est l'épreuve de la foi où Adam succombe et Joseph triomphe.

Aux pieds de Joseph, deux scènes complètent la doctrine. La première, à gauche, s'inscrit dans un triangle dont la courbe du portail sud forme le plus grand côté. Dans les tiges d'une plante, un bélier enlacé.

La référence biblique complète la signification théologique à laquelle nous arrivons. Il s'agit, bien entendu, du sacrifice d'Abraham qui, voulant offrir son fils Isaac, est conduit par Dieu à sacrifier un bélier pris dans un buisson (Gn 22, 1-19). Le commentaire de l'épître aux Hébreux rappelle cette épreuve : "c'est par la foi qu'Abraham, soumis à l'épreuve, offrit résolument Isaac en sacrifice" (11, 17). La théologie habituelle au temps de la réalisation de la façade, voit dans le geste du patriarche la prophétie de Dieu le Père livrant son Fils, ce qu'évoque la scène placée au-dessus du bélier : l'Enfant Jésus avec l'auréole crucifère annonce le baptême dans l'eau qui sortira de son côté transpercé et le sang eucharistique (cf. Jn 19, 34). Telle est aussi l'épreuve suprême à laquelle se soumit le Fils et qu'il accepta dans la confiance (He 5, 7).

Nous obtenons ainsi trois termes de cette histoire la foi, l'épreuve et l'eucharistie où se donne l'Agneau de Dieu.

Voici enfin la scène à méditer : les deux hommes énigmatiques qui s'enlacent sous les pieds de Joseph, à côté de l'Agneau. Bien des commentaires s'affrontent : l'embrassade de la justice et de la paix (Ps 85, 11), deux lutteurs, la rencontre de Jacob et d'Esaü (Gn 33) ou, mieux, la lutte de Jacob et de l'ange (Gn 32)... Mais, outre que cet ange voyage incognito, sans signe distinctif au contraire de l'ange de l'annonciation, on voit mal quelle signification revêt, à ce cette place, une telle sculpture.

L'interprétation se laisse influencer par Delacroix ! En fait, les lutteurs roulent dans la poussière : là est la caractéristique du combat (Gn 32, 24).

En outre, on ne voit pas davantage comment l'ange (le plus jeune ?) démet le nerf de la hanche : autre caractéristiques de la lutte (v. 25). Reprenons l'examen.

Deux hommes donc sont enlacés de manière symétrique, depuis leur tête reposant entre la tête et l'épaule de gauche de l'autre, jusqu'aux pieds entrecroisés, également courbés l'un sur l'autre, ce qui oblige l'artiste à allonger leur cou.

Mais l'un est plus jeune que l'autre. Devant, le jeune a une chevelure abondante, les cheveux nattés en cinq tresses couvrent son front. La chevelure de l'aîné qui, en outre a une barbe, est légèrement frisée sur un front dégarni.

Les vêtements, apparemment, sont identiques, du moins pour la courte robe qu'ils portent et qui festonne à mi jambe. Le plus jeune porte un manteau tenu par une ceinture lâche. Le bas de ce manteau est entrouvert comme s'il venait juste d'arrêter sa marche. Les vêtements, plus courts que ceux de Joseph, sont adaptés à la course. Comme si ces deux hommes avaient couru l'un vers l'autre.

La position des bras est symétrique, celle des mains également, jusqu'aux pouces gauches écartés. Les bras sont posés et ne peuvent aussi posément suggérer la moindre violence ni même l'effort. Les doigts ne se crispent pas sur le tissu. Tout cela rend improbable l'idée d'un affrontement ou d'une lutte. Il semble aussi que les pieds sont dans des chausses faites pour la marche.

Surtout la paix des visages frappe le regard. Le calme intérieur du visage de l'aîné ressemble étonnamment à celui de Joseph qui le domine. Il s'agit d'une rencontre, de retrouvailles.

Davantage : si le visage de Joseph, les yeux clos, se tourne vers les fidèles qui entrent dans l'église, les regards des deux personnages fixent carrément ceux qui passent le porche. Regards détournés encore. C'est net pour l'aîné et encore plus pour le plus jeune dont l'œil droit se tort exagérément pour voir les entrants. Ils ne regardent pas comment assurer une prise, mais ils donnent à voir leur embrassade à ceux qui les regardent. C'est la sérénité qui règne ici. Elle oblige à se tourner vers une scène de l'Evangile qui clôture admirablement la frise de Notre Dame.

La sculpture illustre la parabole des deux fils, mieux connue sous le nom de la "parabole du fils prodigue" (Lc 15, 11-32).

Donc un cadet part dilapider sa part d'héritage. Affamé, il retourne vers son père.
"Comme il était encore loin, son père l'aperçut et fut pris de pitié ; il courut se jeter à son cou et l'embrassa tendrement" (v. 20). Le fils marche vers le père et le père court vers son fils. Telle est la scène représentée. Mais continuons : le père ordonne de préparer un festin - et l'eucharistie est un festin. Il fait tuer le veau gras - symbole du Christ mis à mort et nourriture du banquet, selon une interprétation contemporaine de la façade.

Il y a plus : le fils aîné, rentrant des champs, refuse de festoyer. Il refuse même d'appeler son cadet "mon frère", se contentant de dire "ton fils" (v. 30). Va-t-il participer ou non au repas de fête ? La parabole ne conclut pas, en quoi elle sonne comme un avertissement. Une épreuve.

Ne peut en effet participer à l'eucharistie que celui qui accepte d'appeler "frère" même le pêcheur le plus sali (v. 30) qui revient et revit.

Tel est le sens du regard jeté sur les fidèles par le père et le fils qui s'embrassent. Telle est aussi l'épreuve de la charité, celle du pardon.

Ainsi la façade expose une théologie très forte, sur la foi et sur la charité. Le déroulement du registre supérieur est bien connu, mais il demande à être interprété à partir de Joseph dont la statue le conclut. Voici d'abord l'épreuve de la foi : la faute d'Adam et d'Eve, l'oppression des empires représentés par Nabuchodonosor, le "chœur des prophètes" annonciateurs du Christ et persécutés (He 11, 37). Dans cette succession de drames et de fidélité, Dieu réalisait sa promesse. Arrive le "Jour du Christ", Marie croit à la Parole, Élisabeth en témoigne. Naît alors l'Enfant promis à la Vie et à l'offrande. Joseph sait que Jésus, le Sauveur, vient d'un autre Père que lui. La foi annoncée est celle du Père "qui a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils" (Jn 3, 18). Tel est le registre de la foi.

Le Fils, Agneau qui donne sa vie pour nous, Agneau immolé, est présent et offert à l'Eucharistie. C'est pour la célébrer que fut construite cette église ! Mais n'y accède vraiment que celui qui pardonne (Mt 5, 23-24), c'est-à-dire celui qui est capable, comme le père du fils perdu, d'embrasser le pêcheur qui revient et de l'appeler "mon frère". Son pardon - s'il le donne - apporte la véritable conclusion à la parabole et lui ouvre l'accès au festin de l'Agneau.

"N'a de valeur que la loi agissant par la charité" (Ga 5, 6).