De quoi sommes-nous responsables?

De quoi sommes-nous responsables ?



par Stéphane Marcireau  (Texte 1)
par Sylvain Marmasse  (Texte 2)
par Jean-Yves Meunier  (Texte 3)
par Thomas Duranteau  (Texte 4)
par Loïc Buthaud  (Texte 5)
par Albert Rouet  (Texte 6)
par Carole Benoist  (Texte 7)





De quoi sommes-nous responsables ? (Stéphane Marcireau)


Ne pourrions-nous pas donner une réponse provocante en répondant : de tout et de rien ? De tout, car le droit exige que nous répondions de nos actes, la philosophie de nos pensées, l'écologie de nos choix énergétiques, la sécurité sociale et la médecine de notre santé, les techniques de bien-être de notre harmonie et de notre bonheur… En même temps ne serions-nous pas tentés de contrebalancer ces affirmations en déclarant que l'ordre du monde échappe aux individus, que l'inconscient dirige nos actes et nos pensées, que les " autres " polluent, dégradent le lien social et que par conséquent la violence, la dégradation de la santé ne sont pas de notre ressort ?
Cette question fait évidemment intervenir les notions de liberté, de pouvoir, de conscience, voire de transcendance…mais avant d'aller plus loin nous voudrions évoquer ce que suggère le fait même de se poser cette question.

Une question qui en dit long…

On ne parle que de ce dont on manque ou de ce qui ne va plus de soi et la responsabilité ou du moins la circonscription de ce qui relève de notre responsabilité (individuelle et collective) pose question. Si la crise financière en dit long sur l'état de notre système économique, la crise de la responsabilité nous apprend que nous changeons de paradigme : le monde est décidément complexe et les limites sont floues ou du moins les nouveaux tracés n'apparaissent pas nettement à tous. Les problèmes qui font surgir cette question nous semblent notamment liés à l'écologie, à la violence sur l'humain et à l'incertitude liée à la gouvernance.

Un monde tourmenté et l'empire intérieur comme refuge

Les Etats-nations ont-ils encore une marge d'action ou bien la décision ne peut-elle être que collective ? (Contre le virus H1N1, la seule manière de réagir était collective…pour négocier avec la Chine, la France seule ne pèse rien…). L'Europe supplante-t-elle le pouvoir de l'assemblée nationale française ? Qui décide ? A quels saints se vouer ? Apparaît ici une première incertitude qui surgit lorsqu'un système est en phase de changement, ce qui est particulièrement inconfortable. Alors de quoi sommes-nous responsables ? Une première réponse pourrait-être la réponse stoïcienne :

" A notre portée le jugement, l'impulsion, le désir, l'aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre propre ; hors de notre portée le corps, l'avoir, la réputation, le pouvoir : en un mot, tout ce qui n'est pas notre œuvre propre " (Manuel d'Epictète, maxime I)

Lorsque l'empire vacille et traverse des crises ou que le pouvoir est opaque, l'individu peut au moins régner sur son empire intérieur : ses jugements, ses désirs, ses aversions. Epictète n'a rien écrit mais son disciple Arrien, dans le Manuel d'Epictète, nous apprend que toute la sagesse et la philosophie stoïciennes résident dans la maîtrise de nos " représentations " ou " évaluation ". En effet :

" Ce ne sont pas les choses qui troublent les hommes, mais les évaluations prononcées sur les choses : ainsi la mort n'est rien de terrible […], mais l'évaluation prononcée sur la mort : qu'elle est terrible -voilà ce qui est terrible. Quand donc nous sommes entravés, ou troublés, ou affligés, n'en imputons jamais la faute à l'autre, mais à nous-mêmes, c'est-à-dire à nos propres évaluations " (maxime V)

Nous serions responsables de nous-mêmes au sens où " je " suis responsable de mes pensées mais pas de ce qui touche mon corps. La maladie, la mort ne dépendent pas de nous. Bien sûr, les tremblements de terre, les soubresauts du monde politique, les guerres…ne dépendent pas de nous mais il est de notre ressort de les accepter avec une âme sereine et impassible :

" Ne cherche pas à faire que les événements arrivent comme tu veux, mais veuille les événements comme ils arrivent, et le cours de ta vie sera heureux " (maxime VIII)

Pour Epictète, il s'agit de se régler sur l'ordre du monde, qui suit un logique. Il y a un Logos du cosmos, ce qui justifie de ne pas se révolter contre les événements.

La conception stoïcienne partage donc ce dont nous sommes responsables et ce qui n'est pas de notre ressort. Mais pourrions-nous pour autant l'accepter telle quelle pour notre époque ? Il est nécessaire d'introduire deux nouveaux paramètres qui complexifient cette approche. Tout d'abord l'essor des sciences et l'expansion du modèle démocratique.

Notre responsabilité s'accroît et s'ouvre à l'échelle du monde et de la politique

Descartes s'inspire du stoïcisme pour sa morale provisoire lorsqu'il déclare dans la troisième partie du Discours de la méthode :
" Ma troisième maxime était de tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs que l'ordre du monde ; et généralement de m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en sorte qu'après que nous avons fait notre mieux touchant les choses qui nous sont extérieures, tout ce qui manque de nous réussir est au regard de nous, absolument impossible ".

Or Descartes est à la fois homme de science et philosophe et l'humilité revendiquée dans cette maxime tranche avec le projet scientifique porté par son époque lorsqu'il déclare lui-même que " l'homme peut devenir comme maître et possesseur de la nature " (sixième partie du Discours de la méthode). Nous avons hérité de l'essor des sciences et de la technique et si l'homme n'est pas encore le maître absolu de la nature, il est incontestable que nous maîtrisons plus la nature que du temps d'Epictète : nous pouvons prévoir des tremblements de terre, " réparer " le corps humain dont nous connaissons mieux le fonctionnement…
Nous voyons donc que la responsabilité humaine s'accroît avec l'essor des sciences et le pouvoir qu'elles confèrent à ceux qui les maîtrisent. La responsabilité n'a de sens que parce que nos disposons d'un pouvoir, obtenu grâce à l'accroissement de la connaissance. Il est donc impossible de faire comme si nous ne savions pas que " fumer tue ", que les engrais et les désherbants finissent par se retrouver dans les nappes phréatiques…

Une objection va-t-elle poindre consistant à dire que l'individu n'a pas d'incidence sur l'économie et la production ? Il faut alors ajouter que contrairement à Epictète, nous vivons dans un monde où les individus, via les instances démocratiques, peuvent influencer la marche du politique et de l'économie. Tocqueville remarquait déjà dans son ouvrage De la démocratie en Amérique que si l'Etat-Providence à force de tout prendre en charge risquait d'infantiliser les individus, le salut de la liberté ne pouvait venir que de l'essor des associations. Cette notion pourrait recouvrir aujourd'hui l'existence des syndicats, des partis politiques mais aussi des associations de défense de l'environnement. Par conséquent la marche d'une nation démocratique relève des individus, pour peu qu'ils soient prêts à y consacrer du temps et de l'énergie.

Où trouver le regain de conscience ?

Le vertige nous saisit : L'individu, du moment où il en aurait les capacités (aptitudes pour les sciences, charisme politique) pourrait agir sur les conditions de vie de l'humanité : conditions de vie aussi bien matérielles que politiques. Malheureusement le XX siècle, s'il a fait fructifier les promesses de la technique, a aussi apporté son cortège de drames liés à l'essor de cette même technique. Les deux conflits mondiaux en sont les funestes preuves. Que s'est-il passé ? Qu'est devenue la responsabilité humaine ? Deux solutions sont proposées avec Freud et Bergson.
Commençons avec Freud pour lequel " le moi n'est plus le maître dans sa maison " : l'homme ne maîtrise pas ses pulsions et il se trouve dès lors livré à ses pulsions " eros " et " thanatos " que la société aura bien du mal à endiguer. Fondamentalement, l'homme n'est plus responsable de ses actes, ce qui justifiera aux yeux d'Alain et de Sartre le rejet de la thèse freudienne. L'individu et la société, assujettis à l'inconscient - qu'il soit individuel ou collectif (cf. Jung) - peuvent difficilement cerner les limites de leur action volontaire (et donc responsable). Le passage par la psychanalyse peut certes éclairer l'individu mais lui rend-il pour autant sa liberté ?
Bergson, face au déferlement d'une violence rendue possible grâce aux moyens techniques estime dans Les Deux sources de la morale et de la religion, en 1932, que " Dans ce corps démesurément grossi, l'âme reste ce qu'elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. D'où le vide entre lui et elle. D'où les redoutables problèmes sociaux, politiques et internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd'hui tant d'efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d'énergie potentielle, cette fois morale ". Bergson en appelle à la conscience de chaque homme pour obtenir le sursaut salutaire qui évitera l'effondrement.

L'homme du XXI siècle hérite donc d'une situation extraordinaire : il oscille entre la confiance en sa raison porteuse de la promesse d'un monde meilleur et la méfiance envers lui-même et la technique qu'il a engendrée.

Etre responsable, c'est être auteur, redevable et coupable…

L'homme est l'auteur de la technique et des instances démocratiques qu'il a développées. Celles-ci ont élargi le spectre de sa responsabilité. Les générations qui se succèdent sont donc redevables à leurs ancêtres de ces formidables progrès. En ce sens, il y a un patrimoine culturel (scientifique, politique, philosophique…) à transmettre et à valoriser pour préserver les conditions de vie obtenues laborieusement au cours du temps. Nous sommes responsables de cette transmission qui constitue donc une œuvre à accomplir pour améliorer le monde.
Néanmoins cette transmission n'est pas suffisante puisque la question de la violence, sur l'homme et l'environnement, demeure. De quelles œillères devrions-nous nous débarrasser pour être vraiment libres et pleinement responsables ? " L'homme demeure obscur à lui-même " écrivait Alain que l'on ne peut pourtant pas accuser d'épouser la cause freudienne et il nous semble nécessaire d'envisager une approche anthropologique qui donne une piste pour réhabiliter la liberté et la responsabilité humaine tout en expliquant la violence par la persistance de mécanismes inconscients. L'approche de René Girard peut alors nous apporter des éléments judicieux, mais elle nous amènera certainement à considérer notre culpabilité et à envisager la question de la transcendance.

La propension de chaque homme au mimétisme, à la violence et au sacrifice

René Girard déclare avec Aristote que " l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est le plus apte à l'imitation " (Aristote, Poétique, 4). Or cette imitation, nécessaire pour que l'homme acquière langage et technique par exemple, est aussi la source des conflits et des violences qui traversent les groupes humains. La culture humaine, selon René Girard, commence avec le meurtre, notamment avec le sacrifice exutoire d'un bouc émissaire au paroxysme des tensions entre les individus. Ce bouc émissaire (en grec pharmakos, désignant à la fois le remède et le poison) est alors sacralisé puisqu'il est capable de diviser et de réunir la communauté humaine.
Les dieux et les religions sont issus de ce processus victimaire qui aurait dû rester inconscient s'il n'avait été dévoilé par un phénomène inédit dans l'humanité : le christianisme. Celui-ci, selon la lecture girardienne, révèle la vraie nature du bouc émissaire : c'est un innocent. La vraie nature de chaque homme et de la foule est aussi révélée : tous, sans exception, participent au phénomène sacrificiel et sont coupables de ce meurtre fondateur. La seule voie pour échapper au cycle de la violence serait alors d'imiter un être qui n'a pas pris part au mécanisme sacrificiel, qui lui est comme étranger et peut donc proposer une " issue de secours ". Le Christ incarnerait cette possibilité offerte à l'humanité de s'extraire de la violence.
L'approche girardienne montre en quoi tout homme serait coupable de la violence mais aussi capable de la surmonter. Une responsabilité accrue nos est donnée puisque nous savons désormais ce que nos ancêtres lointains ignoraient. Les hommes peuvent mener le monde vers l'apocalypse en continuant de rétablir l'équilibre social par le sacrifice - réel ou symbolique - de leurs congénères ou de l'environnement, ou bien faire advenir Le Royaume en optant pour l'imitation de Jésus-Christ. L'alternative se situe entre perpétuer le sacré ou ouvrir les portes de la sainteté.

Une bonne question admet-elle une conclusion ?

Nous avons cherché à savoir de quoi nous étions responsables et Epictète nous a permis de comprendre que nous ne sommes responsables que de ce qui est en notre pouvoir. Mais si pour lui, notre seul pouvoir concerne notre empire intérieur (nos jugements, nos désirs), l'accroissement de la science nous oblige reconnaître que l'humanité dispose d'une capacité de compréhension des lois de l'univers qui lui confère une responsabilité nouvelle quant aux conditions de vie. La diffusion du modèle démocratique donne aussi à chacun, selon ses capacités et sa volonté, les moyens d'avoir une incidence sur la vie politique et économique. Mais cela ne suffisait pas car avec l'essor de la technique et de la démocratie ont surgi les totalitarismes et les guerres totales. Une connaissance semble manquer à l'homme pour atteindre la paix. En effet, connaissance, pouvoir et responsabilité sont liés. René Girard estime que l'humanité dispose de la connaissance anthropologique ultime avec le christianisme. L'apocalypse peut être évitée à condition de se saisir de cette connaissance qui nous obligerait selon Girard à quitter une certaine conception de la liberté héritée notamment des Lumières. Il s'agirait de ne plus cultiver l'originalité et la croyance en une singularité de chacun, sources de rivalités et de conflits mais de reconnaître l'universelle et identique humaine condition. Ce préalable est-il révolutionnaire ? Cette connaissance, et ce qu'elle implique, peut-elle représenter le saut qualitatif espéré par Bergson ?
En tout cas, l'histoire nous semble le lieu d'un accroissement du pouvoir et de la connaissance et donc d'une responsabilisation croissante de l'individu.
L'homme demeure libre, mais il dispose dorénavant d'une conscience aigue de l'alternative devant laquelle il se trouve : l'Apocalypse ou le Royaume. La liberté et la responsabilité s'en trouvent d'autant plus stimulées, comme sous l'occupation durant laquelle Sartre déclarait que l'on n'avait jamais été aussi libres. La responsabilité se joue au coeur de chaque homme avant de s'extérioriser, et celui qui refusa un prix Nobel écrivait : " notre responsabilité est beaucoup plus grande que nous ne pourrions le supposer, car elle engage l'humanité entière… Je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l'homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l'homme ".
Cependant se pose la question de savoir si l'homme occidentalisé - l'individu - est capable de concilier son aspiration à la liberté et à la singularité avec l'imitation d'un autre, quand bien même il serait d'origine divine. Sommes-nous capables de quitter un univers prométhéen, exaltant certainement mais qui peut désormais apparaître mythique, cyclique et générateur d'une violence archaïque ?







De quoi sommes-nous responsables ? (Sylvain Marmasse)




Peut-on être responsable sans l'avoir choisi, sans le vouloir ? Il se trouve qu'on peut être mis en situation de prendre des responsabilités non prévues ni désirées du fait d'évènements. Pourtant par nature, la responsabilité procède de la liberté : des circonstances identiques mettront en éveil le sens de la responsabilité chez une personne et pas chez une autre ; et surtout quelles que soient les circonstances, il y a toujours une possibilité d'aborder une situation dans le sens de la responsabilité.

Voyons comment, et dans un second temps on interrogera l'entreprise comme champ d'application de la responsabilité.

Responsabilité : liberté - action - altérité

On ne peut pas se sentir responsable (et donc le devenir effectivement) si l'on n'a pas une certaine expérience de la liberté, en un sens tout à fait concret : quelque chose comme un rapport au monde positif qui permet s'y investir sans crainte, l'expérience de pouvoir peser raisonnablement sur le cours des choses, sans avoir pour autant besoin de manipuler les êtres pour exister. Se met alors en place un jeu (une liberté) entre moi et le monde où chacun est à sa place et en interaction possible.

C'est sur ce terrain que peut se développer la responsabilité. Car celle-ci suppose de croire en l'action (refuser de se voir assigner un destin), sans pour autant à celle-ci ; la limite de l'action ou ce qui l'éclaire, c'est la prise en compte de l'altérité : autrui comme interlocuteur et non comme objet. Ce rapport action / altérité n'est pas donné par la nature des choses et des êtres.

Il va plutôt contre la tendance spontanée qui est de viser son intérêt propre. Par conséquent l'exercer, c'est le choisir. Un choix purement moral ou volontaire en la matière ne paraît guère possible. Non, ce ne peut être qu'un choix nourri par le désir et qui se fonde sur l'expérience éprouvée d'un rapport au monde (aux autres) positif et mesuré - l'expérience de liberté évoquée plus haut. Elle met en confiance, et surtout donne le goût de ce qu'il est bon et souhaitable de viser.

Quand on s'interroge ou que l'on analyse le sens des responsabilités d'une catégorie de personnes, on doit aussi s'interroger sur l'expérience qui est à leur disposition. C'est vrai en particulier en management : être responsable s'apprend, on ne peut développer le sens de la responsabilité si on n'a pas des occasions de " travaux pratiques " qui vont permettre d'en percevoir l'intérêt (pour soi, pour les autres, pour la collectivité) et d'en développer le goût.

Application au mangement

Un manager peut atteindre les objectifs que son organisation lui a donnés, et en ce sens il assume ses responsabilités. Mais à ce niveau c'est une responsabilité d'ordre fonctionnel, utilitariste (elle vise une récompense, une reconnaissance). Elle n'atteint son sens plein - éthique - que si le manager est capable de prendre en compte, dans la réalisation de ses objectifs, les besoins et le développement de ses subordonnés pour leur donner voix au chapitre pour ce qui les concerne, les impliquer, leur donner leur part dans la démarche collective et finalement les faire progresser.

Il ne s'agit de promouvoir un fonctionnement démocratique, illusoire, mais de considérer des acteurs comme des personnes dont les " inputs " sont importants, d'une part pour atteindre les objectifs, mais d'autre part aussi en vertu de leur seule dignité d'êtres humains. La responsabilité ne se vit pas comme un absolu, elle se noue toujours par rapport à quelqu'un : de quoi suis-je responsable, soit, mais aussi de qui ? Ou vis-à-vis de qui ?

Responsabilité et culture

Les systèmes de rémunération, qui privilégient les parts variables en fonction de la réalisation des objectifs joue sur la responsabilité de type " utilitariste " - objectifs atteints : oui ou non ? La responsabilité éthique du manager ne fait précisément l'objet d'une évaluation. Est-ce à dire alors que celle-ci ne doit pas être pas le souci des entreprises ? Qu'elle est du ressort de la conscience individuelle, et finalement dans notre système optionnelle - une affaire " privée ", en somme, comme la religion en régime de laïcité stricte ?

Prenons une comparaison : un régime démocratique ne va pas directement influer et déterminer la vertu des citoyens. Néanmoins sans vertu, la démocratie est en danger, car elle est fragile, elle n'est pas " naturelle " et d'une certaine façon, elle appelle un choix par ceux qui en sont à la fois les bénéficiaires et les acteurs. Par ses institutions qui permettent les débats, la réflexion, les élaborations, les recours, le régime nourrit et éduque, au moins en partie, le désir de démocratie et permet à celle-ci de continuer.

De la même façon, si l'entreprise considère le facteur humain comme son capital le plus essentiel, elle doit favoriser une " culture " dans laquelle la responsabilité éthique des managers trouvera un environnement favorable à son développement. Les facteurs sont nombreux : le comportement des dirigeants (toujours un modèle), la façon dont les décisions sont prises, les processus d'évaluation, l'autonomie laissée à chaque échelon, la politique de formation sont des axes qui déterminent la culture de l'entreprise. Si la responsabilité est une " valeur " reconnue, ces vecteurs doivent en témoigner.




De quoi sommes-nous responsables ? (Jean-Yves Meunier)


Voilà qui semble typiquement humain. Envisageons-nous sérieusement de prononcer des sentences telles que : " cette maison qui s'est écroulée est responsable " ? Un chien dangereux qui mord un enfant est considéré comme acteur de la violence (et à ce titre, il n'échappe pas à la sanction définitive) mais personne ne songerait à l'inculper pour homicide ou pour le moins à le considérer comme responsable de ses actes.

Etre responsable, c'est étymologiquement avoir à répondre. Alors, de quoi devons-nous répondre ? Et à qui ?

Qui pose la question ?

L'Homme n'est pas naturellement responsable, il ne nait pas avec un instinct, une intuition ou un sens inné de la responsabilité. D'ailleurs, l'enfant n'est pas considéré responsable avant l'âge de raison. Si ce n'est pas l'inné, l'acquis est alors le passage obligé d'une telle prise de conscience. L'éducation parentale y joue bien entendu un rôle primordial et plus largement la société. Cette dernière dans un souci fondé de cimenter un groupe, et éviter qu'il se désagrège, se doit de désigner le ou les responsables en cas d'événements désagréables. Les victimes des sacrifices humains aztèques ou les boucs-émissaires étaient désignées comme responsables et à ce titre offraient la possibilité d'une expiation et donc d'un retour à la normale. Souvent, c'était un collectif qui supportait cette charge si particulière : esclaves, ennemis, minorités… Par la suite, l'individualisation prenant corps de plus en plus dans la société (principalement occidentale il est vrai), il devenait intolérable de rendre responsable tout un collectif. L'individu se doit alors de répondre de ses actes personnels et non plus de ceux du groupe auquel il appartient.

La société pour obliger l'individu en son sein à répondre de ses actes doit revêtir pour ce dernier une autorité légitime. Sans cette reconnaissance de cette légitimité, l'obligé ne peut se sentir responsable. Nous nous heurtons alors à la liberté qui va de paire avec la notion d'individu. Si un groupe tout-puissant, a fortiori une société, impose une responsabilité à un être soumis malgré lui, où se situe la liberté et d'où peut surgir la responsabilité individuelle ? A contrario, si ce même être, dans un contexte de totale liberté (comprise comme absence de contrainte) et de subjectivité exacerbée, définit de lui-même sa part de responsabilité, n'est-ce-pas la marque d'une volonté sans limite plutôt que d'une sagesse ? L'individu est alors la mesure de toutes choses au risque de n'accepter aucune mesure.

Il nous faut pour pouvoir vivre en société tenir ces deux extrêmes même si cela paraît complexe et contradictoire dans la réalité du quotidien : la reconnaissance individuelle d'une autorité à laquelle il se soumet volontairement semble bien être la voie et la clé de la responsabilité. Toute l'éducation parentale est alors de légitimer les différentes autorités (à commencer par la leur) et permettre à l'enfant d'intégrer la logique de responsabilité (tu as fait cela, tu en réponds). C'est ce que Claude Halmos appelle dans " L'autorité expliquée aux parents " le processus de civilisation : respect de l'existence de l'autre et celui des règles de vie. Si les parents veulent que leur enfant soit civilisé, ils " peuvent - et doivent - l'accompagner et le soutenir dans le trajet qu'il lui faut accomplir pour se transformer. Mais ils ne peuvent pas faire ce trajet à sa place. […] Ça consiste à opérer sur lui (l'enfant) une transformation progressive mais énorme parce qu'il va falloir abandonner la toute-puissance et le principe de plaisir et en passer par la loi commune. C'est-à-dire accepter les règles de vie qu'on lui enseigne. " (p.41 Editions Nil). Finalement, être responsable ce serait alors non seulement s'humaniser mais aussi devenir adulte, c'est-à-dire un être avec une conscience morale reflétant le passage d'une autorité extérieure à une autorité intérieure, faite sienne.

Pour quoi la réponse ?

La responsabilité renvoie au passé, à ce qui a été fait et relie l'acteur à l'acte. Ainsi, un acte involontaire, inconscient ou sous l'emprise de la folie peut-il être considéré comme engageant la responsabilité de l'acteur ? Il est donc déjà possible de répondre au moins partiellement à la problématique énoncée : nous sommes responsables s'il y a présence de la volonté, de la conscience et de la raison. Cela évite d'incriminer les fous ou les enfants, en principe...

Mais pour la grande partie de la population, non puérile ni démente, à quel moment peut-on être jugé ou se juger responsable ? La citation prêtée à l'empereur prussien Guillaume II " Je n'ai pas voulu cela " à la fin de la première guerre mondiale révèle une première limite à la responsabilité. Je suis responsable de ce que j'ai voulu et non pas des conséquences non prévues de mes actes. Si l'intention est bonne, qu'importe alors l'impact des actions. C'est ce que nous retenons à propos des actes involontaires : " Je n'ai pas voulu tuer cette personne, mais la légitime défense m'a poussé à réagir et le coup est parti ! " " Si j'avais su que la fumée pouvait nuire aussi gravement à la santé de mon enfant, je n'aurais pas fumé dans la voiture. " Il faut donc que la volonté ou l'intention soit pleinement éclairée pour que nous imputions au sujet une responsabilité de l'acte en cause. Si je devais être redevable de toutes les conséquences de mes actes, il faudrait plus d'une vie pour y répondre car un acte peut avoir des conséquences qui se prolongent dans le temps et s'étendent dans l'espace. C'est le mécanisme bien connu de " l'effet papillon ". Doit-on rendre responsable le papillon pour son battement d'aile à l'origine de l'ouragan dans l'autre partie du monde ? L'effet démultiplicateur (d'autres personnes agissent en parallèle ou en commun) tend à relativiser tout acte, surtout non voulu. Il apparaît à première vue qu'un acte doit être délibéré pour être reproché à quelqu'un. Je ne suis pas responsable des actions de mes voisins, je ne reconnais que les miennes dont je puis dire en toute liberté et conscience que j'en suis la cause. Mais qu'est-ce qui détermine réellement ce qu'est être cause de son action ? De nombreux facteurs peuvent expliquer un agissement : perte de lucidité du fait d'une imprégnation alcoolique, passion amoureuse, source d'informations erronée, etc. Qui peut alors juger que telle personne a agi dans son état normal ? Ne risquons-nous pas de trouver à chaque fois de multiples circonstances atténuantes venant diluer toute responsabilité ? Il serait alors commode de se parer de la non-intentionnalité pour éviter la prise de responsabilité. Guillaume II pouvait-il décemment, lui le chef de l'armée, ignorer les conséquences fâcheuses d'une guerre ? il va pourtant de soi qu'un crime passionnel est moins engageant pour les responsable de l'acte que le même crime prémédité.

Et même la participation à un groupe ne saurait dédouaner les membres d'un mea-culpa ? Si les allemands n'étaient pas tous foncièrement nazis et ne connaissaient pas bien les exactions commises, l'appartenance à un tel mouvement n'était pas neutre car en germes se trouvait l'ignominie. Nous ne sommes responsables des actes d'un groupe auquel nous appartenons mais notre libre adhésion a des répercussions sur notre responsabilité personnelle. André Comte-Sponvile résume bien cette approche délicate (" Le capitalisme est-il moral ? " p.117 ed. Albin Michel) : " La responsabilité […] est toujours personnelle. Elle n'existe, comme dirait Alain, que par " l'unique sujet : je ". Nul ne peut l'assumer, comme il disait encore, que " tout seul, et universellement ". Cela n'empêche pas de prendre une décision en équipe. Mais l'équipe elle-même ne saurait dédouaner aucun de ses membres de la responsabilité qu'il y a prise. "

Au final, tout dépend du sens que nous donnons à nos actes ou du moins que nous leur reconnaissons. Sans cela, nous serions dévorés par les remords et la culpabilité parce que nous ne pouvons pas faire face à toutes les injustices en ce monde (guerres, famines…). Mais cela demande aussi de la vigilance car il peut être tentant de se dédouaner vis-à-vis de toute accusation. Le secret de la responsabilité est peut-être en se plaçant du côté d'autrui : si je peux faire fi de mes préjugés, de mon intérêt personnel pour me décentrer et considérer le point de vue des autres, l'examen de mes actes et de ses conséquences devient plus riche et objectif. Je suis responsable de ce que je ne pourrais pas m'exempter.




De quoi sommes-nous responsables ? (Thomas Duranteau)



Le songe de Prométhée

Le bruit assourdissant des chaînes frappera la roche comme une condamnée sous les coups. Que les autres dieux viennent me broyer de leurs nuages fiers, s'accroupir auprès de ma défaite, contempler la nudité du scandale, ils n'y trouveront pas que des os et de la graisse.
J'ai décoré mes oreilles du cri de ma volonté et elle habille maintenant mon corps. Même l'air ne me suffit plus. La nuit pourra s'enfuir, ballon de baudruche épuisé par les respirations, il me faudra rentrer dans ce siècle, il me faudra répondre à mon avenir. Je suis de l'âge des Titans, je connais l'eau avant sa source, la brindille avant le nid, je connais le désir commun des pierres de prendre vie, de prendre nom, de saturer le ciel du vivant.

De quoi serai-je responsable ? Combien d'êtres j'enterre si je ne les élève pas de l'argile et de mon regard ? Comment alors pourrais-je encore contempler le sol, le fouler de mes pieds, si j'y vois le visage moribond de ceux à qui j'ai refusé le souffle et la parole ? Plutôt décharner l'épiderme de mes doutes que de sentir un charnier m'offrir la complaisance. Bien sûr, les dieux ont avec eux le droit, la gloire de l'immobilité. Zeus, le lumineux, sait que l'immensité du bleu est assise avec lui sur une voûte de foudre. Sa barbe me connaît aussi bien qu'elle connaît le châtiment que méritent ceux qui ne la suivent pas. Mais c'est une autre salive que j'avale avant de répondre à ces dieux. Je suis d'un autre ciel, ciel où l'on peut prendre racine, parfois sans prendre garde. Donner vie à l'Homme au péril de soi-même, se grandir de sa création.

De quoi serai-je responsable ? Faudrait-il que je fasse de ces Hommes des choses, des pantins dans les mains de puissants ? Animaux que l'on élève pour le sacrifice, aux yeux de quoi ? De qui ? Des êtres qui puent la viande dépecée, voilà ce que les dieux puissants voudraient que j'en fasse ! C'est l'écœurement d'un bûcher sacré qui m'envahit. Comment pourrais-je faire autrement que leur offrir ce que je sais faire ? Comment faire du pain sans y mettre un levain qui lui donne toute sa dimension et le fasse gonfler d'un souffle véritable ? Je ne suis plus le même et la colère de Zeus en est d'autant plus violente. J'imagine ses crachats, comme des morceaux de trône jetés à mon visage. Il ne comprendra rien. Qu'y aura-t-il à comprendre ? La raison est pillonée par l'éclosion d'un choix. Il faudra l'appétit de nombreux aigles pour que les dieux devinent l'essence de cette volonté.

De quoi serai-je responsable ? De ce feu qu'il faudra voler. Oui, quel défi que de vouloir partager et la soupe et le deuil, que d'imaginer que le reflet multiplie les regards. Il faudra du feu pour les Hommes. Mais quel voleur que celui qui donne sans enlever ! La jalousie portera encore une fois la couronne de la raison et de la loi. La mort serait douce pour celui qui bafoue son père et ses croyances. Il faudra faire de mon ventre ouvert une fontaine de sang, que les aigles par leur faim me donnent tord. Bien sûr, ce sera annonciateur d'un autre sang plus nombreux, celui des Hommes. On ne donne pas le feu sans que l'on voit ses grands complices : la haine, la guerre et la misère, s'en donner à cœur joie. Faudra-t-il que je sois aussi responsable de ça ? Responsable du fait qu'une flamme tremblante presque éteinte anéantisse des peuples entiers ? J'ai laissé à Zeus pour sacrifice et les os et la graisse. Qu'il en soit ainsi et qu'avec cela je laisse et la mort et l'abondance, la responsabilité de rien et la responsabilité de tout. Dans le tremblement, dans la fragilité de ce qui se consumme, je sens bien qu'il y a un peu de moi et c'est cela qui fait ma liberté, celle de me mettre en marche.

Ce rêve ne s'arrêtera pas au moment où se perdra le dernier frissonnement de la nuit. J'ai trop sommeil de cette vie-là pour ne pas vivre ce jour comme un premier. J'ai déjà engagé mon être bien avant mon réveil, dans le silence du choix, dans l'allongement de mon regard au-delà de ce que je suis. J'ai fait un pas et ceux qui suivent ne peuvent que grandir. Je connais déjà le nom que je vais donner à cette motte d'argile.






De quoi sommes-nous responsables ? (Loïc Buthaud)




Nous ne sommes pas responsable de tout ; seul un fou, ou un adepte de la religion sartrienne, pourrait me tenir responsable de la douleur du monde ou de l'humanité souffrante. L'impuissance dans laquelle je suis devant le devenir du monde, que je subis bien plus que je n'y prends part, est mon meilleur alibi pour échapper à l'idée d'une absolue responsabilité.

Qu'on ne me tienne pas, à l'inverse, pour un irresponsable. Malgré les désagréments intérieurs -cas de conscience, troubles de penser, regrets coupables, sentiments de devoir- je tiens à me sentir responsable de moi-même, de mon histoire, de mon avenir, de ceux dont j'ai, en quelque manière, la charge.

La difficulté est donc évidente ; où se situe la limite entre ce dont je suis responsable et ce qui ne me regarde pas, ou plutôt ce que je ne peux que regarder et qui échappe à mon pouvoir sur le monde ? Tentons d'en tracer la frontière : jusqu'où s'étend ma responsabilité ? Et quel est le critère pour dessiner la frontière ?

Les stoïciens, Epictète en tête, découpe la réalité en deux ; d'un côté ce qui dépend de moi et de l'autre ce qui n'en dépend pas. Ce qui dépend de moi ? Mes pensées, mes opinions, la réalisation de mes désirs, mes mouvements possibles, etc., bref, moi, mon âme. Ce qui n'en dépend pas ? Ce qui ne me concerne pas, plus ce qui me concerne mais sur lequel je n'ai pas de pouvoir : le corps dont j'hérite, la réputation que je subis, etc. Bref, le monde et les autres. Je ne suis donc responsable que de moi-même. Quant à l'altérité, ma responsabilité ne concerne que mon rapport à elle : je n'ai qu'à me plier, résigné, à ce qui toujours m'échappe, et accepter la loi du monde : résigné mais sans plainte, joyeux même, puisque n'en attendant rien je suis sûr de n'être jamais déçu. Le raisonnement est quasi circulaire : c'est au nom de ma responsabilité (le domaine où peut s'exercer ma puissance) que je me sépare du monde ; c'est au nom de cette séparation que je réduis le champ de ma responsabilité.

N'être responsable que de soi, ce n'est certes pas rien ; on peut aisément se confier à d'autres, vouloir même être à leur merci. Mais c'est réduire le champ de son existence au seul souci de soi, c'est ne regarder le monde et les autres qu'en tant qu'ils peuvent m'affecter. C'est faire abstraction du fait que mon action agit toujours sur le monde et les autres, que dans une certaine mesure le monde et les autres dépendent de moi : là principalement est l'enjeu moral de la responsabilité.

Quel géomètre de la morale saurait alors fixer les bornes au-delà desquelles je ne serai responsable de rien ? Tentons de mesurer. Je suis certes plus responsable de mes enfants que de mes neveux, de mes neveux que de mes petits neveux ; l'espace de responsabilité serait donc un espace concentrique autour de soi, la responsabilité diminuant à mesure que le cercle s'agrandit. Plus j'ai de pouvoir, plus j'ai de responsabilité ? La hiérarchie de la responsabilité se dissout donc dans les étages inférieurs de la pyramide du pouvoir. Le policier qui rafle par obéissance, le soldat qui torture sur ordre n'y sont pour rien, sauf peut-être d'y être. Jusqu'à quelle date suis-je comptable de l'avenir ? Je suis plus responsable de mes actes que de leurs conséquences, plus responsable donc des conséquences que des conséquences des conséquences, et ainsi de suite. Si la responsabilité n'a pas alors de frontière stricte, au moins a-t-elle des degrés.

Posons alors des bornes arbitraires ! A un état de famille un devoir d'état, à un métier sa déontologie professionnelle, à une activité associative son éthique, avec sa charte et ses articles. Au-delà ? Rien. Responsabilité segmentée, bornée, saucissonnée, morcelée, le contraire même de l'essence de la responsabilité. C'est plus simple, c'est plus clair, cela permet de juger de la responsabilité d'autrui et de son éventuel culpabilité, mais c'est une représentation faussée de la responsabilité.

Ma responsabilité authentique n'a donc pas de frontière ; elle a certes une mesure, qui dépend de moi-même et de ma position, mais une mesure que je suis dans l'incapacité de fixer ; la mesure de la responsabilité est incommensurable, et cela, il est de mon devoir de l'assumer. Cela signifie qu'une conscience responsable est à l'écoute du monde et des autres, au-delà des limites confortables d'une responsabilité proprement conventionnelle ; que pour la conscience attentive le sens moral du monde et des autres est un appel à ma responsabilité, appel auquel, par mes faibles ressources, je ne peux presque pas répondre. Ce presque est ce dont je suis responsable.






De quoi sommes-nous responsables ? (Albert Rouet)




A première vue, la réponse paraît assez facile, même si plusieurs réponses sont possibles :

1- Etre responsable de soi : " Connais-toi toi-même " disait l'inscription du temple de Delphes, reprise par Sonate. Le sage se connaît et agit en conséquence. Son action lui permet de se mieux découvrir. Ainsi Auguste, dans " Cinna " :

" Je suis maître de moi comme de l'univers,
Je le suis, je veux l'être… "

Fort bien. Tout dépend de la manière de prononcer le verbe " Je veux " :
Je VEUX : affirmatif, impératif, absolu.
Je… veux… : dubitatif, expectatif, incertain.

Et Freud n'était pas encore né. D'où Lacan : " L'homme ne se croit monté sur un cheval qu'il conduit. En fait, il est à cheval sur une baleine qui l'entraîne où elle veut. A moins que ce ne soit la marée qui emporte monture et cavalier… ". En ce cas, la responsabilité devient une ruse de l'inconscient pour cacher des mobiles puissants mais secrets.

2- Etre responsable des autres : question de Caïn : " Suis-je responsable de mon frère ? " (Gn 4, 9). En fait, non pas responsable, mais " gardien " : on garde des animaux ou des choses, mais un homme ? Absent du Nouveau Testament, le mot de " responsable " désigne dans l'Ancien Testament, un chef : celui qui conduit sa tribu, qui gère une institution… et qui n'en rend que des comptes indicatifs ou facultatifs.

3- Etre responsable de choses : protecteur, gérant, gardien, organisateur… telle est la situation d'Adam, seul humain parmi les choses, sans rien qui lui soit assorti.

L'indécision redouble quand un dictionnaire des synonymes (B. du Chazaud) donne comme équivalents : condamnable, coupable, fautif, justiciable, pendable, punissable, et répréhensible ! C'est tomber de la métaphysique à la cour de justice… Coupable mais pas responsable.

Tout cela est un peu agaçant : entre l'entière responsabilité dont rêvait hier - et rêvent encore aujourd'hui - des éducateurs d'adolescents idéalistes (" Ce qu'il faut à des jeunes c'est de l'idéal "), et l'effacement du sujet, où trouver la bonne piste ? L'idéal à tout prix, obligatoire en somme pour la " bonne éducation " n'est pas toujours très regardant sur le contenu. Rendre le sujet irresponsable, aseptise sa liberté. La responsabilité devient un problème de dédommagement établi par justice et payé par ses assurances… Cela peut se concevoir " au civil ", mais qu'en est-il " au personnel " ?

D'abord des choses simples : " re " souligne un mouvement de retour " spondre ", du latin spondere, promettre, a donné sponsal, époux… La responsabilité désigne donc une promesse en retour, une alliance en quelque sorte, un lien réciproque au moins, avec le fait d'envisager un avenir et de s'engager en lui. Double mouvement donc : réponse et promesse.

La réponse : il y a donc eu une parole préalable, parole à écouter et à prendre au sérieux. Cette parole touche mon existence au point d'y apparaître comme un appel à lui répondre d'une manière ou d'une autre. Ma responsabilité suppose un engagement qui me précède et qui attend une réaction de ma part. Je ne fais pas les demandes et les réponses. En tout cas, un autre ou des autres sont, lui ou eux, responsables des premiers pas dont je ne puis être par conséquent tenu pour responsable. Je suis convoqué à la responsabilité à la mesure dont une première invitation m'a été adressée.

Je me retrouve ainsi dans les situations des personnages de la parabole des invités aux noces (Mt 22, 1-14). Les serviteurs reçoivent un ordre et l'exécutent. Les invités sont conviés mais refusent de venir. Les vagabonds sont rassemblés et ils viennent (" de force ", précise Luc 14, 23). En Matthieu, l'un est venu s'empiffrer sans vraiment répondre : il n'y a pas l'habit de fête. Il confond soupe populaire et repas de noces. Quelles que soient les raisons des uns et des autres, ils bénéficient d'une marge de manœuvre plus ou moins grande, ne serait-ce que par leur comportement. S'applique à eux la juste expression des Exercices de S. Ignace : " Le compte de conscience ", c'est-à-dire la marge de liberté, leur espace particulier de réponse à la royale invitation et la valeur de cet espace, autrement dit leur manière de s'engager ou non (certains vont jusqu'au refus violent).

La promesse : en quoi l'avenir est-il concerné ? Habituellement la responsabilité se tourne vers le passé. On est responsable de ce qu'on a fait ou omis de faire, et de la manière dont on l'a fait. Le compte de conscience est un bilan.

Dans la même parabole, la promesse est très présente. Les invités se promettent non de venir, mais d'aller à sa maison, aux champs, voire d'essayer des paires de bœufs. Les vagabonds se conduisent en invités, sauf un qui est exclu. Chacun des personnages construit son avenir en se comportant vis-à-vis d'une invitation passée, rappelée ou pressante.

On voit ainsi apparaître un élément important : la responsabilité offre une finalité. Elle agence des éléments qui précèdent le sujet et sur lesquels il a peu d'emprise, avec l'orientation qu'il leur donne, selon son " compte de conscience ".

Ainsi peut-on dire que la culpabilité et la punition, la satisfaction et la récompense regardent en arrière : les autres jugent ce que j'ai fait et leur propre parole leur revient ; ou ma conscience pèse le passé. La responsabilité, elle, envisage l'avenir. Ou plutôt, elle reprend le passé pour ouvrir une autre voie, une route neuve. En cela, elle relit le passé, fait alliance avec lui et cette union devient promesse pour demain.

La responsabilité porte en fait sur ce que je ne possède pas, l'avenir, mais dont mon histoire attend que je fasse du nouveau avec ce qui est accompli. La responsabilité relève de la création. Par là elle concerne la liberté comme effort de libération. C'est donc en liant le passé et l'avenir, par l'unité d'une vie, que s'exerce la responsabilité.





De quoi sommes-nous responsables ? (Carole Benoist)




L'interpellation est intéressante dans une société où la question de la responsabilité individuelle appelle des stratégies d'évitement (tant sur le plan personnel et affectif, que politique et professionnel) : la réponse de Caïn à YHWH après le meurtre d'Abel " suis-je le gardien de mon frère? " scande notre histoire humaine. La responsabilité collective semble davantage en vogue actuellement (politique d'excuses publiques, de repentance, de pardon collectif).

Le thème du lien et du rapport individu-groupe apparaît bien évidement en trame avec ses répercussions dans la morale individuelle et dans le politique (Tocqueville : " la logique de la démocratie c'est l'absence de lien "). d'autant plus qu'à l'origine " responsable " était un substantif du champ lexical de la féodalité qui désignait l'homme ayant la charge à vie de payer à un seigneur la rente d'un fief ecclésiastique (!). L'adjectif qualifiant en droit la personne admissible en justice. Ce n'est qu'au XIVe s que l'adjectif qualifie la personne devant rendre compte de ses actes dans un cadre juridique et en vertu d'une morale admise. Le champ de la responsabilité demandée, donnée ou acquise ne recouvrant qu'un domaine culturellement et socialement défini. Les responsabilités attendues variant selon les époques et les cultures. Y aurait-il pour autant des responsabilités valant de manière universelle pour les individus et les groupes ? Pouvons-nous alors de manière rétroactive, hors contexte imputer des responsabilités à tel ou tel ? Pouvons-nous être responsable devant l'histoire ? Y compris de ce que nous ne savions pas, faute de recul ou d'un défaut d'anticipation ? Christophe Colomb est-il en partie responsable du massacre des populations pré-colombiennes ? Quel est le champ de responsabilité qui est humainement imputable à un individu ? Ce qu'il a lui-même assumé de son vivant ? Certes, mais notre responsabilité est bien souvent engagée même lorsque nous n'assumons pas nos actes et nos paroles. Doit-on compter sur le groupe humain auquel nous appartenons pour nous aider à prendre nos responsabilités ? Nous sommes alors toujours dans le consensus qui dans le meilleur des cas est éclairé par le bien commun, voire des principes universels.

Quelle va être la compréhension religieuse de cette dimension anthropologique majeure ? YHWH intervient et puni Caïn (infertilité et vie nomade) en l'interpellant ainsi " Qu'as tu fait ! Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol ! ". Pour la bible, l'homme est responsable devant Dieu de ce qu'il fait de sa vie mais surtout de son rapport à l'autre et au TOUT AUTRE. La loi et les prophètes ne cessent de le rappeler il y a une responsabilité collective et individuelle (et éventuellement un châtiment collectif et individuel). Il faut comprendre ainsi le psaume 51, 6 " j'ai péché contre toi " comme la prise de conscience de cette responsabilité. Il ne s'agit pas d'énumérer les fautes commises mais de mettre face à face l'injustice humaine et la justice de Dieu. Nous retrouvons-là une ligne qui parcourt toute la révélation de la genèse aux épîtres pauliniens : Dieu est bon, c'est le pêcheur qui est responsable du mal. La bible nous indiquant le chemin pour que l'homme revienne à Dieu.

Dieu nous a révélé qu'il est intrinsèquement " être de relation ". Les hommes sont à son image. Il me semble donc que nous engageons notre responsabilité chaque fois que nous entrons en relation (comme Dieu !). C'est un peu l'intuition du renard de Saint-Exupéry " nous sommes responsables de ce que nous apprivoisons ". C'est parfois difficile à entendre pour l'humanité.